‹ Œuvres de Marivaux: théâtre completChapitre 692 sur 1238 · ARLEQUIN, TRIVELIN · texte numérisé non relu

ARLEQUIN, TRIVELIN

TRIVELIN, à part.

Interrogeons un peu Arlequin là-dessus. (Haut.) Ahl te voilà! où vas-tu?

ARLEQUIN

Voir s'il y a des lettres pour mon maître.

TRIVELIN

Tu me parais occupé; à quoi rôves-tu?

ARLEQUIN

A des louis d'or.

Diantre! tes réflexions sont de riche étofîe.

ARLEQUIN

El je te cherchais aussi pour te parler.

TRIVELIN

Et que veux-tu de moi?

ARLEQUIN

T'entretenir de louis d'or.

TRIVELIN

Encore des louis d'or! Mais tu as une mine d'or dans la tète.

ARLEQUIN

Dis- moi, mon ami, où as-tu pris toutes ces pistoles que je t'ai vu tantôt tirer de ta poche pour payer la bouteille de vin que nous avons bue au cabaret du bourg? Je voudrais bien savoir le secret que tu as, pour en faire.

TRIVELIN

Mon ami, je ne pourrais guère te donner le secret d'en faire ; je n'ai jamais possédé que le secret de les dépenser.

ARLEQUIN

Oh ! j'ai aussi un secret qui est bon pour cela, moi; je l'ai appris au cabaret en perfection.

TRIVELIN

Oui-dà, on fait son ai&ireavec du vin, quoique lentement; mais en y joignant une pincée d'inclination pour le beau sexe, on y réussit bien autrement.

ARLEQUIN

Ah I le beau sexe, on ne trouve point de cet iogrédient-là ici.

TRIVELIN

Tu n'y demeureras pas toujours. Mais, de grâce, instruis-moi d'une chose à ton tour. Ton maître et monsieur le chevalier s*aiment-ils beaucoup?

ARLEQUIN

Oui.

TRIVELIN

FJ I Se témoignent-ils de grands empressemeuts? Se font-ils beaucoup d'amitiés?

ARLKQUIN.

Ils se disent : Ck)mment te portes-tu? — A ton service. — Et moi aussi. — J'en suis bien aise... Après cela ils dînent et soupent ensemble ; et puis : Bonsoir; je te souhaite une bonne nuit... Et puis ils se couchent, et puis ils dorment, et puis le jour vient. Est-ce que tu veux qu'ils se disent des iajures?

TRIVELIN

Non, mon ami; c'est que j'avais quelque petite raison de te demander cela, par rapport à quelque aventure qui m'est arrivée ici.

ARLEQUIN

Toi?

Oui, j'ai touché le cœur d'une aimable personne, et l'amitié de nos mattres prolongera noire séjour ici.

ARLEQUIN

Et où est-ce que cette rare personne-là habite avec son cœur?

LA FAUSSE SUIVANTE, ACTE II, SCÈNE VL

TRIVELIN

Ici, te dis-je. Malepeste ! c*est une affaire qui m'est de conséquence. •

ARLBQUIN.

Quel plaisir! Elle est jeune?

TRIVELIN

ie lui crois dix-neuf à vingt ans.

ÀBLBQUIN.

Ah! le tendron! Elle est jolie?

TRIVEUN.

Jolie! quelle maigre épithètel Vous lui manquez de respect; sachez qu'elle est charmante, adorable, digne de moi.

ARLEQUIN

Ah! m'amour! friandise de mon ftme!

Et c'est de *sa main mignonne que je tiens ces louis d'or dont tu parles, et que le don qu'elle m'en a fait me rend si précieux.

ARLEQUIN

Je n'en puis plus.

TRIVEUN, à part,

U me divertit; je veux le pousser jusqu'à Téva- Douissement. (Haut,) Ce n'est pas le tout, mon ami. Ses discours ont charmé mon cœur ; de la manière dont elle m'a peint, j'avais honte de me trouver si aimable. M'aimerez-vous? me disait-elle; pui&je compter sur votre cœur?

ARLEQUIN, tranêporté.

Oui, ma reine.

TRIVELIN

A qui parles-lu?

ARLEQmN.

A elle ; j'ai cru qu'elle m'interrogeait.

TRIVELIN, riant.

Ah! ah! ah! Pendant qu'elle me parlait, ingénieuse à me prouver sa tendresse, elle fouillait dans sa poche pour en tirer cet or qui fait mes délices. Prenez, m'a-t-elle dit en me le glissant dans la main; et comme poliment j'ouvrais ma main avec lenteur : Prenez donc, s'est-elle écriée; ce n'est là qu'un échantillon du coffre-fort que je vous destine. Alors je me suis rendu; car un échantillon ne se refuse point.

ARLEQUIN

Ah! mon ami, je tombe à tes pieds pour te supplier, en toute humilité, de me montrer seulement la face royale de cette incomparable fllle, qui donne un cœur et des louis d'or du Piérou avec. Peut-être me fera-t-elle aussi présent de quelque échantillon; je ne veux que la voir, l'admirer, et puis mourir content.

TRIVELIN

Gela ne se peut pas, mon enfant; il ne faut pas régler tes espérances sur mes aventures, vois-tu bieni Entre le baudet et le cheval d'Espagne, il y a quelque difrércnce.

ARLEQUIN

Hélas ! je te regarde comme le premier cheval du monde.

TRIVELIN

Tu abuses de mes comparaisons; je te permets de m'estimer. Arlequin, mais ne me loue jamais.

ARLEQUIN

Montre-moi donc cette fille. .«

TRIVELIN

Gela ne se peut pas; mais je t'aime, et tu te sentiras de ma bonne fortune. Dès aujourd'hui je te fonde une bouteille de Bourgogne pour autant de jours que nous serons ici.

ARLEQUIN

Une bouteille par jour, cela fait trente bouteilles par mois. Pour me consoler dans ma douleur, donne-moi en argent la fondation du premier mois.

Mon fils, je suis bien aise d'assister à chaque paiement.

ARLEQUIN

Je ne verrai donc point ma reine? Oùêtes-vous donc, petit louis d'or démon âme? Hélas! je m'en vaisvous chercher partout; hilhil hi! hil... Veuxtu aller boire le premier mois de fondation?

TRIVELIN

Voilà mon maître, je ne saurais ; mais va m'at-

(endre* {Arlequin sort.)

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