‹ Œuvres de Marivaux: théâtre completChapitre 695 sur 1238 · LA COMTESSE, LE CHEVAUER · texte numérisé non relu

LA COMTESSE, LE CHEVAUER

LE CHEVALIER, »eul un moment.

A tout hasard, continuons ce que j'ai commencé. Je prends trop de plaisir à mon projet pour l'abandonner; dùt-il m'en coûter encore vingt pistoles, je veux tâcher d'en venir à bout. Voici la couilesse ; je la crois dans de bonnes dis-

LA FAUSSE SUIVANTE, ACTE II, SCÈNE VIII

positions pour moi ; achevons de la déterminer. [Bttui,) Vous me paraissez bien triste, madame;

qu'avez-vous?

LA COMTESSE, à part,

ÉprouTODS ce qu'il pense. (Haut.) Je [viens tous faire un compliment qui me déplaît ; mais je ne saurais m'en dispenser.

LB CHEYALIBR.

Ahl notre conversation débute mal, madame.

LA COMTESSE

Vous avez pu remarquer que je vous voyais ici avec plaisir; et, s'il ne tenait qu'à moi, j'en aurais encore beaucoup à vous y voir.

LE CHBVAUER.

Tentends; je vous épargne le reste, et je vais coucher à Paris.

LA COMTESSE

Ne vous en prenez pas à moi, je vous le demande en grâce.

LE CHEVALIER

ie n'eximine rien ; vous ordonnez, j'obéis.

LA COMTESSE

Ne dites point que j'ordonne.

LE CHBVAUER.

Eh! madame, je ne vaux pas la peine que vous vous excusiez, et vous êtes trop bonne.

LA COMTESSE

Non, vous dis-je; et si vous voulez rester, eu écrite... vous êtes le maître.

LE CHEVALIER

Vous ne risquez rien à me donner carte blanche; je sais le respect que je dois à vos véritables

inteoiions.

LA COMTESSE

Mais, chevalier, il ne faut pas respecter des

chimères.

LE CHBVAUER.

H n'y a rien de plus poli que ce discours-là.

D n'y a rien de plus désagréable que votre obstination à me croire polie ; car il faudra, malgré iQoi, que je le sois. Je suis d'un sexe un peu fier. km\s dis de rester, je ne saurais aller plus loin ; ^dez-Tous.

LE CHEVALIER, à part.

Sa fierté se meurt, je veux l'achever. (Haut.) Adiea, madame. Je craindrais de prendre le change, je suis tenté de demeurer, et je fuis le danger de mal interpréter vos honnêtetés. Adieu ; ^ous renvoyez mon cœur dans un terrible état.

LA COMTESSE

Vit-on jamais un pareil esprit, avec son cœur ((ui o'a pas le sens commun?

LE CHEVALIER

Du moins, madame, attendez que je sois parti, pour marquer du dégoût à mon égard.

LA COMTESSE

Allez, monsieur ; je ne saurais attendre ; allez î Paris chercher des femmes qui s'expliquent plus

précisément que moi, qui vous prient de rester en termes formels, des femmes en un mot qui ne rougissent de rien. Pour moi, je me ménage, je sais ce que je me dois ; et vous partirez, puisque vous avez la fureur de prendre tout de travers.

LE CHEVAUER.

Vous ferai-je plaisir de rester?

LA COMTESSE

Peut-on mettre une femme entre le oui et le non? Quelle brusque alternative! Y a-t-il rien de plus haïssable qu'un homme qui ne saurait deviner? Mais allez-vous-en, je suis lasse de tout faire.

LE CHEVALIER, faisant semblant de s'en aller.

Je devine donc ; je me sauve.

LA COMTESSE

Il devine, dit-il; il devine, et s'en va; la belle pénétration! Je ne sais pourquoi cet homme m'a plu. Lélio n'a qu'à le suivre, je le congédie; je ne veux plus de ces importuns-là chez moi. Ah I que je hais les hommes à présent ! Qu'ils sont insupportables I J'y renonce de bon cœur.

LE CHEVALIER, revenant.

Je ne songeais pas, madame, que je vais dans un pays où je puis vous rendre quelque service; n'avez-vous rien à m'y commander?

LA COMTESSE

Oui-dà; oubliez que je souhaitais que vous restasssiez ici; voilà tout.

LB CHEVALIER

Voilà une commission qui m'en donne une autre, c'est celle de rester ; et je m'en tiens à la dernière.

LA COMTESSE

Gomment! vous comprenez cela? Quel prodige ! En vérité, il n'y a pas moyen de s'étourdir sur les bontés qu'on a pour vous ; il faut se résoudre à les sentir, ou vous laisser là.

LE CHEVALIER

Je vous aime, et ne présume rien en ma faveur.

Je n'entends pas que vous présumiez rien non plus.

LE CHEVALIER

Il est donc inutile de me retenir, madame.

LA COMTESSK.

Inutile! Comme il prend tout! mais il faut bien faire attention à ce qu'on vous dit.

LE CHEVALIER

Mais aussi, que ne vous expliquez-vous franchement? Je pars, vous me retenez; je crois que c'est pour quelque chose qui en vaudra la peine, point du tout; c'est pour me dire: Je n'entends pas que vous présumiez rien de plus. N'est-ce pas là quelque chosede bien tentant? Et moi, madame, je n'entends point vivre comme cela; je ne saurais, je vous aime trop.

LA FAUSSE SUIVANTE, ACTE II, SCÈNE VIII

LA COMTESSE

Vous a^ez là un amour bien mutin ; il est bien pressé.

LE CHEVALIER

Ce n*est pas ma faute, il est comme vous me Tavez donné.

Voyons donc; que voulez-vous?

LE CHEVALIER

Vous plaire.

LA COMTESSE

Eh bien I il faut espérer que cela viendra.

LE CHEVALIER

Bloi! me jeter dans Fespérance! Oh! que non ; je ne donne pas dans un pays perdu ; je ne saurais où marcher.

LA COMTESSE

Marchez, marchez ; on ne vous égarera pas.

LE CHEVALIER

Donnez-moi votre cœur pour compagnon de voyage, et je m*embarque.

LA COMTESSE

Hum I nous n'irons peut-être pas loin ensemble.

LE CHEVALIER

Ëhl par où devinez-vous cela?

LA COMTESSE

C'est que je vous crois volage.

LE CHEVALIER

Vous m'avez fait peur; j'ai cru votre soupçon plus grave ; mais pour volage, s'il n'y a que cela qui vous retienne, partons. Quand vous me connaîtrez mieux, vous ne me reprocherez pas ce défaut-là.

LA COMTESSE

Parlons raisonnablement : vous pourrez me plaire, je n'en disconviens pas; mais est-il naturel que vous plaisiez tout d'un coup?

LE CHEVALIEB.

Non ; mais si vous vous réglez avec moi sur ce qui est naturel, je ne tiens rien; je ne saurais obtenir votre cœur que gratis. Si j'attends que je Taie gagné, nous n'aurons jamais fait; je connais ce que vous valez et ce que je vaux.

LA COMTESSE

Fiez-vous à moi ; je suis généreuse, je vous ferai peut-être grâce.

LE CHEVALIER

Rayez le peut-ôlre; ce que vous dites en sera plus doux.

LA COMTESSE

Laissons-le ; il n'est peu^ètre là que par bienséance.

LE CHEVALIER

Le voilà un peu mieux placé, par exemple.

IJI COMTESSE.

C'est que j'ai voulu vous raccommoder avec lui.

LE CHEVALIER

Venons au fait; m'aimcrcz-vous?

Mais, au bout du compte, m'aimez-vous, vousmême?

LB CHEVALIER

Oui, madame ; j'ai fait ce grand effort-là.

LA COMTESSE

Il y a si peu de temps que vous me connaissez, que je ne laisse pas d'en être surprise.

LE CHEVALIER

Vous, surprise! Il fait jour, le soleil nous iuil; cela ne vous surprend-il pas aussi? Car je ne sais que répondre à de pareils discours, moi. Eh! madame, faut-il vous voir plus d'un momeat pour apprendre à vous adorer?

LA COMTESSE

Je vous crois, ne vous fâchez point; ne me chicanez pas davantage.

LE CHEVALIER

Oui, comtesse, je vous aime; et de tous les hommes qui peuvent aimer, il n'y en a pas un dont l'amour soit si pur, si raisonnable. Je vous en fais serment sur cette belle main, qui veut bien se livrer à mes caresses. Regardez-moi, madame; tournez vos beaux yeux sur moi ; ne me volez point le doux embarras que j'y fais naître. Âh! quels regards! Qu'ils sont charmants! Qui est-ce qui aurait jamais dit qu'ils tomberaient sur moi?

LA COMTESSE

En voilà assez; rendez-moi ma main; elle n'a que faire là; vous parlerez bien sans elle.

Vous me l'avez laissé prendre, laissez-moi la garder.

LA COMTESSE

Courage; j'attends que vous ayez fini.

LE CHEVALIEB.

Je ne finirai jamais.

LA COMTESSE

Vous me faîtes oublier ce que j'avais à vous dire; je suis venue tout exprès, et vous m'amusez toujours. Revenons ; vous m'aimez, voilà qiii va fort bien ; mais comment ferons-nous? Lélio est jaloux de vous.

LE CUEVAUER.

Moi, je le suis de lui ; nous voilà quittes.

LA COMTESSE

Il a peur que vous ne m'aimiez.

LE CHEVALIER

C'est un nigaud d'en avoir peur; il devrait en être sûr.

LA COMTESSE

Il craiut que je ne vous aime.

LE CHEVALIER

Et pourquoi ne m'aimeriez-vouspas? Je le IrouTC plaisant! Il fallait lui dire que vous m'aimiez, pour le guérir de sa crainte.

LA COMTESSE

Mais, chevalier, il faut le penser pour le dire.

LA FAUSSE SUIVANTE, ACTE II, SCÈNE IX

LE CHBVAUER.

ComroeDt! ne in*avfiz-vous pas dit tout àl^heure que vous me ferez grâce ?

LA COMTESSE

Je vous ai dit : Peut-être.

LE CHEVALIER

Ne savaîs-je pas bien que le maudit peut-être me jouerait un mauvais tour? Eh 1 que faites- vous donc de mieux, si vous ne m*aimez pas? Est-ce eocoreLélioqui triomphe?

LA COMTESSE

Lélio commence bien à me déplaire.

LE CHEVALIER

Qu'il achève donc, et nous laisse en repos.

LA COMTESSE

C'est le caractère le plus singulier 1

LE CHEVALIER

L*homme le plus ennuyeux!

LA COMTESSE

Et brusque avec cela, toujours inquiet. Je ne sais quel parti prendre avec lui.

Le parti de la raison.

LA COMTESSE

La raison ne plaide plus pour lui, non plus que le cœur.

LE CHEVALIER

Il faut qu*il perde son procès.

LA COMTESSE

Hc le conseillez-vous? Je crois qu'effectivement il en faut venir là.

LE CHEVALIER

Oui; mais de votre cœur, qu'en ferez-vous après?

LA COMTESSE

De quoi vous mèlez-vous?

LE CHEVALIER

Parbleu ! de mes affaires.

LA COMTESSE

Vous le saurez trop tôt.

LE CHEVALIER

Morbleu I

LA COMTESSE

Qu'avez-vous?

LE CHEVALIER

C'est que vous avez des longueurs qui me désespèrent.

LA COMTESSE

Mais vous êtes bien impatient, chevalier ! Personne n'est comme vous.

LE CHEVALIER

Ma foil madame, on est ce que Ton peut quand on vous aime.

LA COMTESSE

Attendez ; je veux vous connaître mieux.

LE CHEVALIER

ie suis vif, et je vous adore; me voilà tout entier; mais trouvons un expédient qui vous mette à votre aise. Si je vous déplais, dites-moi de partir, et je pars ; il n'en sera plus parlé. Si je puis espé-

rer quelque chose, ne me dites rien, je vous dispense de me répondre ; votre silence fera ma joie, et il ne vous en coûtera pas une syllabe. Vous ne sauriez prononcer à moins de frais.

LA COMTESSE

Ah!

LE CHEVALIER

Je suis content.

LA COMTESSE

J'étais pourtant venue pour vous dire de nous quitter; Lélio m'en avait priée.

LE CHEVALIER

Laissons là Lélio; sa cause ne vaut rien.

Page 1