L'ILE DES ESCLAVES, SCÈNE IL
IPHICRATE, A part.
Le coquin abuse de ma situation ; j*ai mal fait de lui dire où nous sommes. {Haut.) Arlequin, ta gaité ne vient pas à propos ; marchons de ce côté.
ARLEQUIN
J'ai les jambes si engourdies!
IPHIGRATB.
Avançons, je Ten prie.
ARLEQUIN
Je t*en prie, je Ven prie ; comme vous êtes civil et poli 1 c'est l'air du pays qui fait cela.
IPHIGRATB.
Allons, bâtons-nous; faisons seulement une demi-lieue sur la côte pour chercher notre chaloupe, que nous trouverons peut-êlre avec une partie de nos gens ; et, en ce cas, nous nous rembarquerons avec eux.
ARLEQUIN, en badinant.
Badin! comme vous tournez cela!
(// chante,)
L'embarquement est divin, Quand on vogue, vogue, vogue.
L'embarquement est divin ^ Quand on vogue avec Catin.
•IPHICRATE, retenant ta colère.
Mais je ne te comprends point, mon cher Arlequin.
ARLEQUI.V.
Mon cher patron, vos compliments me charment ; vous avez coutume de m'en faire à coups de gourdin qui ne valent pas ceux-là ; et le gourdin est dans la chaloupe.
IPHICRATE
Eh! ne sais-tu pas que je t'aime?
ARLEQUIN
Oui ; mais les marques de votre amitié tombent toujours sur mes épaules, et cela est mal placé. Ainsi, tenez, pour ce qui est de nos gens, que le ciel les bénisse ! s'ils sont morts, en voilà pour longtemps ; s'ils sont en vie, cela se passera, et je m'en goberge.
IPHICRATE, vu peu ému.
Mais j'ai besoin d'eux, moi.
ARLEQUIN, indifféremment.
Oh! cela se peut bien, chacun a ses affaires; que je ne vous dérange pas l
IPHICRATE
Esclave insolent !
ARLEQUIN, riant.
Ah! ah ! vous parlez la langue d'Athènes; mauvais jargon que je n'entends plus.
IPHICRATE
Méconnais-tu ton mattre, et n'es-tu plus mon esclave?
ARLEQUIN, se reculant d'un air sérieux.
Je l'ai été, je le confesse à ta honte ; mais va, je te le pardonne; les hommes ne valent rien. Dans le pays d'Athènes j'étais ton esclave ; tu me trai-
tais comme un pauvre animal, et tu disais que cela était juste, parce que tu étais le plus fort. Eh bien! Iphicrate, tu vas trouver ici plus fort que toi ; on va te faire esclave à ton tour; on te dira aussi que cela est juste, et nous verrons ce que tu penseras de cette justice -là; tu m*en diras toa sentiment, je t'attends là. Quand tu auras soutTert, tu seras plus raisonnable; tu sauras mieux ce qu'il est permis de faire souffrir aux autres. Tout en irait mieux dans le monde, si ceux qui te ressemblent recevaient la même leçon que toi. Adieu, mon ami ; je vais trouver mes camarades et tes maîtres. {Il tUhigne,)
IPHICRATE, au déietpoir^ courant apriê lui Vépée à le
main.
Juste ciel I peut-on être plus malheureux et plus outragé que je le suis! misérable! tu ne mérites pas de vivre.
ARLEQUIN
Doucement; tes forces sont bien diminuées, car je ne t'obéis plus; prendsy garde.