L'HÉRITIER DE VILLAGE, SCENE L
ARLEQUIN
Cinq sous! un hcritier, cinq sous! un homme de votre étoffe I et où est la grandeur d'âme?
BLAISB.
Oh I qu'à ça ne tienne, il n'y a qu'à dire. Allons, femme, boute un sou de plus, comme s'il en pleuvait. [ÀrleqiUn prend et fait la rivérenee.)
CLAUDINE, à part.
Ah! mon homme est devenu fou.
BLAISB, à part.
Morgue, queu plaisir! aile enrage, aile ne sait pas le lu atUem. (Haut.) Femme, cent mille francs!
CLAUDINE
Queu coq-à-l'àne! v'ià cent mille francs avec cinq sous à cette heure !
ARLEQUIN
Cest que monsieur Biaise m'a dit par les chemins, qu'il avait hérité d'autant de son frère le mercier.
CLAUDINE
Eh! que dites- vous? Le défunt a laissé cent mille francs, maître Biaise? es-tu dans ton bon sens, ça est-il vrai?
BLAISB.
Oui, madame^ ça est çartain.
CLAUDINE, joyeuse.
Ça est çartain? mais ne réves-tu pas? n'as-tu pas le çarviau renvarsé?
BLAISB.
Doucement, soyons civils envers nos parson nés.
CLAUDINE
Mais les as-tu vus?
BLAISB.
Je leur ons quasiment parlé. J*ons été chez le maltotier qui les avait de mon frère, et qui les fait aller et venir pour noute profit, et je les ons laissés là : car, par le moyen de son tricotage, ils rapportent encore d*autres écus ; et ces autres écus, qui venont de la manigance, engendrent d'autres petits magots d'argent qu'il boulra avec le grand magot, qui, par ce moyen, devianra encore pus grand. Et j 'apportons le papier comme quoi ce monciau du petit et du grand m'apparliant, et comme quoi il me fera délivrance, à ma volonté, du principal et de la rente de tout ça, dont il a été parlé dans le papier qui en rend témoignage en la présence de mon procureur» qui m'assistait pour agencer l'affaire.
CLAUDINE
Ah! mon homme, tu me ravis l'àme : ça m'attendrit. Ce pauvre biau-frère! je le pleurons de bon cœur.
BLAISB.
Hélas! je l'ons tant pleuré d'abord, que j'en ons prins ma sufAsance.
CLAUDINE
Cent mille francs, sans compter le tricotage ! mais où bouterons-je tout ça?
ARLBQUIN, eotUrefahant leur langage.
Voilà déjà six sols que vous boutez dans ma poche, et j'attends que vous en boutiez encore.
BLAISB.
Boute, boute donc, femme.
CLAUDINE
Oh ! cela est juste. Tenez, mon bel ami, faites itou manigancer cela par un maltotier.
ARLEQUIN
Aussi ferai-je; je le manigancerai au cabaret. Je vous rends grâces, madame.
BLAISB.
Madame! vois-tu comme il te porte respect!
CLAUDINE
Ça est bian agriable.
ARLEQUIN
N'avez-vous plus rien à m'ordonner, monsieur?
BLAISB.
Monsieur! ce garçon-là sait vivre avec les gens de noute sorte. J'aurons besoin de laquais, retenons d'abord ceti-Ià; je bariolerons nos casaques de la couleur de son habit.
CLAUDINE
Prenons, retenons, bariolons; c'est fort bian fait, mon poulet.
Voulez- vous me sarvir, mon ami, et avez- vous survi de gros seigneurs?
ARLEQUIN
Bon ! il y a huit ans que je suis à la cour.
BLAISB.
A la cour! v'ià bian noute affaire : je li baillerons ma fille pour apprentie; il la fera courtisane.
ARLEQUIN, a part.
Ils sont encore plusbétes que moi : profitons-en. [Haut.) Oh! laissez-moi faire, monsieur; je suis admirable pour élever une fille; je sais lire et écrire dans le latin, dans le français; je chante gros comme un orgue ; je fais des compliments : d'ailleurs, je verse à boire comme un robinet de fontaine. J'ai des perfections charmantes. J'allais à mon village voir ma sœur; mais si vous me prenez, je lui ferai mes excuses par lettre.
BLAISB.
Je vous prends, v'ià qui est fait. Je sis votre maître, et vous êtes mon sarviteur.
ARLEQUIN
Serviteur très-humble, très-obéissant et très gaillard Arlequin ; c'est le nom du personnage.
CLAUDINE
Le nom est dréle. Parlons des gages à présent. Combian voulez-vous gagner?
Oh! peu de chose, une bagatelle; cent écus pour avoir des épingles.
CLAUDINE
Diantre! vous en voulez donc lever une boutique?