LE JEU DE L'AMOUR ET DU HASARD, ACTE II, SCÈNE III
M. ORGON
Et de quelle conséquence est-il donc !
LISETTE
Monsieur, on a de la peine à se louer soi-même; mais, malgré toutes les règles de la modestie, il faut pourtant que je vous dise que, si vous ne mettez ordre à ce qui arrive, votre prétendu gendre n'aura plus decœur à donner à mademoiselle votre fille : il est temps qu'elle se déclare, cela presse; car, un jour plus tard, je n'en réponds plus.
M. ORGON
Eh! d'où vient qu'il ne voudrait plus de ma fille quand il la connaîtra? Te défies-tu de ses charmes?
USBTTE.
Non; mais voos ne vous méfiez pas assez des miens : je vous avertis qu'ils vont leur traia, et que je ne vous conseille pas de les laisser faire.
Je vous en fais mes compliments, Lisette. (t7 rit.) Ah! ah! ah!
LIS£TTE
Nous y voilà : vous plaisantez, monsieur, vous vous moquez de moi; j'en suis fâchée, car vous y serez pris.
M. ORGON
Ne t'en embarrasse pas, Lisette, va ton chemin.
LISETTE
Je vous le répète encore, le cœur de Dorante va bien vite : tenez, actuellement je lui plais beaucoup, ce soir il m'aimera, il m'adorera demain; je ne le mérite pas, il est de mauvais goût, vous en direz ce qu'il vous plaira; mais cela ne laissera pas que d'être, voyez-vous; demain je me garantis adorée.
M. ORGON
Eh bien ! que vous importe? S'il vous aime tant, qu'il vous épouse.
LISETTE
Quoi! vous ne l'en empêcheriez pas?
M. ORGON
Non, d'homme d'honneur, si tu le mènes jusque-là.
LISETTE
Monsieur, prenez-y garde : jusqu'ici je n'ai pas aidé à mes appas, je les ai laissés faire tout seuls, j'ai ménagé sa tête; si je m'en mêle,' je la renverse, il n'y aura plus de remède.
Renverse, ravage, brûle, enfin épouse; je te le permets, si tu le peux.
USETTE.
Sur ce pied-là, je compte ma fortune faite.
M. ORGON
Mais, dis-moi, ma fille t'a-t-elle parlé? Que pense-t-elle de son prétendu?
LISETTE
Nous n'avons encore guère trouvé le moment de nous parler, car ce prétendu m'obsède; mais, à
vue de pays, je ne la crois pas contente : je la trouve triste, rêveuse, et je m'attends bien qu'elle me priera de le rebuter.
K. ORGON
Et moi , je te le défends, j'évite de m'expliqaer avec elle, j'ai mes raisons pour faire durer ce déguisement. Je veux qu'elle examine son futur plus à loisir. Mais le valet, comment se gouverne-t-il? Ne se mêle-t-il pas d'aimer ma fille?
LISETTE
C'est un original : j'ai remarqué qu'il fait l'homme de conséquence avec elle, parce qu'il est bien fait. Il la regarde et soupire.
M. ORGON
Et cela la fâche?
Mais... elle rougit.
M. ORGON
Bon, tu te trompes : les regards d'un valet ne l'embarrassent pas jusque-là. .
LISETTE
Monsieur, elle rougit.