LE JEU DE L'AMOUR ET DU HASARD, ACTE II, SCÈNE XL
MARIO
Il y a quelque chose , ma sœur^ il y a quelque chose.
SirA'IA.
Quelque chose dans votre téte^ à la bonne heure, mon frère; mais pour dans la mienne, il n'y a que l'élonncment de ce que vous dites.
MONSIEUR ORGON
C'est donc ce garçon qui vient de sortir qui t'inspire celte extrôme antipathie que tu as pour son maître?
SILVIA
Qui? le domestique de Dorante?
MONSIEUR ORGON
Oui. le galant Bourguignon.
SILVIA
Le galant Bourguignon , dont je ne savais pas l'épilhète, ne me parle pas de lui.
MONSIEUR ORGON
Cependant on prétend que c'est lui qui le détruit auprès de toi, et c'est sur quoi j'étais bien aise de te parler.
SlLVIA.
Ce n'est pas la peine, mon père, et personne au monde que son maître ne m'a donné l'aversion naturelle que j'ai pour lui.
MARIO
Ma foi, tu as beau dire, ma sœur^ elle est trop forte pour être si naturelle, et quelqu'un y a aidé.
SILVIA , avec vivacité.
Avec quel air mystérieux vous me dites cela, mon frère ! Et qui est donc ce quelqu'un qui y a aidé? voyons.
MARIO
Dans quelle humeur es- tu, ma sœur! Comme tu t'emportes!
SILVIA
C'est que je suis bien lasse de mon personnage, et que je me serais déjà démasquée si je n'avais pas craint de fâcher mon père.
MONSIEUR ORGON
Gardez-vousp^n bien, ma fille; je viens ici pour vous le recommander. Puisque j'ai eu la complaisance de vous permettre votre déguisement, il faut, s'il vous plaît , que vous ayez celle de suspendre votre jugement sur Dorante, et de voir si l'aversion qu'on vous a donnée pour lui est légitime.
SILVIA
Vous ne m'écoutez donc point , mon père? Je vous dis qu'on ne me l'a point donnée.
Quoi! ce babillard qui vient de sortir ne t'a pas un peu dégoûtée de lui?
SILVIA, avec feu.
Que vos discours sont désobligeants! M'a dégoûtée de lui, dégoûtée! J'essuie des expressions bien étranges; je n'entends plus que des choses inouïes, qu'un langage inconcevable; j'ai l'air
embarrassé, il y a quelque chose; et puis c'est le galant Bourguignon qui m'a dégoûtée. C'est tout ce qu'il vous plaira, mais je n'y entends rien.
MARIO
Pour le coup, c'est toi qui es étrange. A qui en as-tu donc? d'où vient que tu es si fort sur le quivive? dans quelle idée nous soupçonnes- tu?
SILVIA
Courage, mon frère. Par quelle fatalité aujourd'hui ne pouvez-vous me dire un mot qui ne me choque? Quel soupçon voulez-vous qui me vienne? avez-vous des visions?
MONSIEUR ORGON
Il est vrai que lu es si agitée, que je ne te reconnais point non plus. Ce sont apparemment ces mouvemcnts-là qui sont cause que Lisette nous a parlé comme elle a fait ; elle accusait ce valet de ne t'a voir pas entretenue à l'avantage de son maître; et madame, nous a-t-elle dit, l'a déîcndu contre moi avec tant de colère, que j'en suis encore toute surprise : et c'est sur ce mot de surprise que nous l'avons querellée; mais ces gens-là ne savent pas la conséquence d'un mot.
SILVIA
L'impertinente! y a-t-il rien de plus haïssable que cette fille-là? J'avoue que je me suis fâchée par un esprit de justice pour ce garçon.
MARIO
Je ne vois point de mal à cela.
SILVIA
Y a-t-il rien de plus simple? Quoi! parce que je suis équitable, que je veux qu'on ne nuise à personne , que je veux sauver un domestique du tort qu'on peut lui faire auprès de son maître, on dit que j'ai des emportements, des fureurs dont on est surprise. Un moment après, un mauvais esprit raisonne; il faut se fâcher, il faut la faire tiire, et prendre mon parti contre elle à cause de la conséquence de ce qu'elle dit. Mon parti! j'ai donc besoin qu'on me défende, qu'on me jusliGe? on peut donc mal interpréter ce que je fais? Mais que fais-je? de quoi m'accuse-t-on? instruisezmoi, je vous en conjure. Cela est-il sérieux? me joue-t-on? se moquc-t-on de moi? je ne suis pas tranquille.
M. ORGON
Doucement donc.
SILVIA
Non, monsieur, il n'y a point de douceur qui tienne. Comment donc? des surprises! des conséquences! Eh! qu'on s'explique, que veut-on dire? On accuse ce valet, et on a tort; vous vous trompez tous. Lisette est une folle; il est innocent, et voilà qui est fini : pourquoi donc m'en parier encore? car je suis outrée.
M. ORGON
Tu te retiens, ma fille; tu aurais grande envie de me quereller aussi : mais faisons mieux; il n'y