LE J£U DE L'AMOUR ET DU HASARD, ACTE III, SCÈNE Y
propre stratagème ; et d'ailleurs, à le bien prendre, il n'y a rien de si flatteur, ni de plus obligeant pour lui que tout ce que tu as fait jusqu'ici, ma fille : mais en voilà assez.
MARIO
Mais où en est-il précisément, ma sœur?
SILVIA
Hélas! mon frère, je vous avoue que j'ai lieu d'être contente.
MARIO
Hélas! mon frère, me dit-elle. Sentez -vous cette paix douce qui se mêle à ce qu'elle dit?
M. ORGON
Quoi! ma fille, tu espères qu'il ira jusqu'à t'offrir sa main sous le déguisement où te voilà?
SILVIA
Oui, mon cber père^ je l'espère.
MARIO
Friponne que tu es , avec ton cher père ; tu ne nous grondes plus à présent, tu nous dis des douceurs.
SILVIA
Vous ne me passez rien.
Ah! ah! je prends ma revanche. Tu m'as tantôt chicané sur les expressions, il faut bien à mon tour que je badine un peu sur les tiennes ; ta joie est bien aussi divertissante que l'était ton inquiétude.
Vous n'aurez point à vous plaindre de moi, ma fllle ; j'acquiesce à tout ce qui vous plaît*
SILVIA
Ah, monsieur! si vous saviez combien je vous aurai d'obligation! Dorante et moi, nous sommes destinés l'un pour l'autre; il doit m*épouser. Si vous saviez combien je lui tiendrai compte de ce qu'il fait aujourd'hui pour moi, combien mon cœur gardera le souvenir de l'excès de tendresse qu'il me montre ; si vous saviez combien tout ceci va rendre notre union aimable! Il ne pourra jamais se rappeler notre histoire sans m'aimer, je n'y songerai jamais que je ne l'aime. Vous avez fondé notre bonheur pour la vie, en me laissant faire : c'est un mariage unique ; c'est une aventure dont le seul récit est attendrissant ; c'est le coup de hasard le plus singulier, le plus heureux, le plus...
MARIO
Ah! ah! ah! que ton cœur a de caquet, ma soeur! quelle éloquence!
M. ORGON
Il faut convenir que le régal que tu te donnes est charmant, surtout si tu achèves.
SILVIA
Cela vaut fait. Dorante est vaincu; j'attends mon captif.
Ses fers seront plus dorés qu'il ne pense; mais
je lui crois Fàme en peine, et j'ai pitié de ce qu'il souff're.
SILVIA
Ce qu'il lui en coûte à se déterminer ne me le rend que plus estimable : s'il pense qu'il chagrinera son père en m'épousant, il croit trahir sa fortune et sa naissance; voilà de grands sujets de réflexion. Je serai charmée de triompher; mais il faut que j'arrache ma victoire, et non pas qu'il me la donne : je veux un combat entre l*amour et la raison.
MARIO
Et que la raison y périsse?
M. ORGON
C'est-à-dire que tu veux qu'il sente toute l'éten* due de l'impertinence qu'il croira faire : quelle insatiable vanité d'amour-propre!
MARIO
Cela, c'est l'amour-propre d'une femme, el il est tout au plus uni.