‹ Œuvres de Marivaux: théâtre completChapitre 844 sur 1238 · LE TRIOMPHE DE L'AMOUR, ACTE I, SCÈNE VIL · texte numérisé non relu

LE TRIOMPHE DE L'AMOUR, ACTE I, SCÈNE VIL

dont je vous parle, je promis avec transport de faimer toute ma vie, et c*était promettre de consacrer mes jours au service de la vertu même. Je résolus ensuite de parler à son frère, d*en obtenir le bonheur de passer quelque temps chez lui, sous prétexte de m*instruire, et là, d*employer auprès d'elle tout ce queTamour et le respectent de plus soumis, de plus industrieux et de plus tendre, pour lui prouver une passion dont je remercie les dieux, comme d*un présent inestimable.

LÉONTINK, à part.

Quel piège, et comment en sortir I

PHOCION

Ce que j*avais résolu, je l'ai exécuté; je me suis présenté pour parler à son frère; il était absent, et je n*ai trouvé qu*elle, que j*ai vainement conjurée d'appuyer ma demande; elle Fa rejetée, et m'a mis au désespoir. Figurez-vous, madame, un cœur tremblant et confondu devant elle, dont elle a sans doute aperçu la tendresse et la douleur, et qui du moins espérait de lui inspirer une pitié généreuse; tout m'est refusé, madame; et, dans cet état accablant, c'est à vous que j'ai recours; je me jette à vos genoux, et je vous confie mes plaintes.

LÉONTINE

Que faites-vous, seigneur?

J'implore vos conseils et- votre secours auprès d'elle.

LISONTINB,

Après ce que je viens d'entendre, c'est aux dieux que j'en demande moi-même.

PHOCION

L'avis des dieux est dans votre cœur; croyez-en ce qu'il vous inspire.

LEONTINE.

Mon cœur! ôciell c'est peut-être l'ennemi de mon repos que vous voulez que je consulte.

PHOCION

Et serez- vous moins tranquille, pour être généreuse?

LEONTINE.

Âhl Phocion, vous aimez la vertu, dites-vous ; est-ce l'aimer que de venir la surprendre?

PHOCION

Appelez-vous la surprendre, que l'adorer?

LÉONTINE

Mais enfin, quels sont vos desseins?

PHOCION

Je vous ai consacré ma vie ; j'aspire à l'unir à la vêtre; ne m'empêchez pas de le tenter. Souffrez-moi quelques jours ici seulement, c'est à présent la seule grâce qui soit l'objet de mes souhaits; et si vous me l'accordez, je suis sûr d'Hermocrate.

Vous souffrir ici, vous qui m'aimez I

PHOCION

Ehl qu'importe un amour qui ne fait qu'augmenter mon respect?

LÉONTINE

Un amour vertueux peut-il exiger ce qui ne l'est pas? Quoi! voulez-vous que mon cœur s'égare I Que venez- vous faire ici, Phocion? Ce qui ra'arrive est-il concevable? Quelle aventure! ô ciel! quelle aventure I Faudra-t-il que ma raison y périsse? Faudra-t-il que je vous aime, moi qui n'ai jamais aimé? Est-il temps que je sois sensible? Car enfin vous me flattez en vain ; vous êtes jeune, vous êtes aimable, et je ne suis plus ni l'un ni l'autre.

PHOCION

Quel étrange discours!

LÉONTINE

Oui, seigneur, je l'avoue, un peu de beauté, dit-on, m'étaitéchueen partage; la nature m'avait départi quelques charmes que j'ai toujours méprisés. Peut-être me les faites-vous regretter, je le dis à ma honte; mais ils ne sont plus, ou le peu qui m'en reste va se passer bientôt.

PHOCION

Eh! de quoi sert ce que vous dites-là, Léontine? Convaincrez- vous mes yeux de ce qui n'est pas? Espérez-vous me persuader avec ces grâces? Avezvous pu jamais être plus aimable?

Je ne suis plus ce que j'étais.

PHOCION

Tranchons là-dessus, madame; ne disputons plus Oui, j'y consens; toute charmante que vous êtes, votre jeunesse va se passer, et je suis dans la mienne; mais toutes les âmes sont du même âge. Vous savez ce que je vous demande; je vais en presser Hermocrate, et je mourrai de douleur si vous ne m'êtes pas favorable.

LÉONTINE

Je ne sais encore ce que je dois faire. Voici Hermocrate qui vient; et je vous servirai, en attendant que je me détermine.

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