LE TRIOMPHE DE L'AMOUR, ACTE I, SCÈNE VIL
dont je vous parle, je promis avec transport de faimer toute ma vie, et c*était promettre de consacrer mes jours au service de la vertu même. Je résolus ensuite de parler à son frère, d*en obtenir le bonheur de passer quelque temps chez lui, sous prétexte de m*instruire, et là, d*employer auprès d'elle tout ce queTamour et le respectent de plus soumis, de plus industrieux et de plus tendre, pour lui prouver une passion dont je remercie les dieux, comme d*un présent inestimable.
LÉONTINK, à part.
Quel piège, et comment en sortir I
PHOCION
Ce que j*avais résolu, je l'ai exécuté; je me suis présenté pour parler à son frère; il était absent, et je n*ai trouvé qu*elle, que j*ai vainement conjurée d'appuyer ma demande; elle Fa rejetée, et m'a mis au désespoir. Figurez-vous, madame, un cœur tremblant et confondu devant elle, dont elle a sans doute aperçu la tendresse et la douleur, et qui du moins espérait de lui inspirer une pitié généreuse; tout m'est refusé, madame; et, dans cet état accablant, c'est à vous que j'ai recours; je me jette à vos genoux, et je vous confie mes plaintes.
LÉONTINE
Que faites-vous, seigneur?
J'implore vos conseils et- votre secours auprès d'elle.
LISONTINB,
Après ce que je viens d'entendre, c'est aux dieux que j'en demande moi-même.
PHOCION
L'avis des dieux est dans votre cœur; croyez-en ce qu'il vous inspire.
LEONTINE.
Mon cœur! ôciell c'est peut-être l'ennemi de mon repos que vous voulez que je consulte.
PHOCION
Et serez- vous moins tranquille, pour être généreuse?
LEONTINE.
Âhl Phocion, vous aimez la vertu, dites-vous ; est-ce l'aimer que de venir la surprendre?
PHOCION
Appelez-vous la surprendre, que l'adorer?
LÉONTINE
Mais enfin, quels sont vos desseins?
PHOCION
Je vous ai consacré ma vie ; j'aspire à l'unir à la vêtre; ne m'empêchez pas de le tenter. Souffrez-moi quelques jours ici seulement, c'est à présent la seule grâce qui soit l'objet de mes souhaits; et si vous me l'accordez, je suis sûr d'Hermocrate.
Vous souffrir ici, vous qui m'aimez I
PHOCION
Ehl qu'importe un amour qui ne fait qu'augmenter mon respect?
LÉONTINE
Un amour vertueux peut-il exiger ce qui ne l'est pas? Quoi! voulez-vous que mon cœur s'égare I Que venez- vous faire ici, Phocion? Ce qui ra'arrive est-il concevable? Quelle aventure! ô ciel! quelle aventure I Faudra-t-il que ma raison y périsse? Faudra-t-il que je vous aime, moi qui n'ai jamais aimé? Est-il temps que je sois sensible? Car enfin vous me flattez en vain ; vous êtes jeune, vous êtes aimable, et je ne suis plus ni l'un ni l'autre.
PHOCION
Quel étrange discours!
LÉONTINE
Oui, seigneur, je l'avoue, un peu de beauté, dit-on, m'étaitéchueen partage; la nature m'avait départi quelques charmes que j'ai toujours méprisés. Peut-être me les faites-vous regretter, je le dis à ma honte; mais ils ne sont plus, ou le peu qui m'en reste va se passer bientôt.
PHOCION
Eh! de quoi sert ce que vous dites-là, Léontine? Convaincrez- vous mes yeux de ce qui n'est pas? Espérez-vous me persuader avec ces grâces? Avezvous pu jamais être plus aimable?
Je ne suis plus ce que j'étais.
PHOCION
Tranchons là-dessus, madame; ne disputons plus Oui, j'y consens; toute charmante que vous êtes, votre jeunesse va se passer, et je suis dans la mienne; mais toutes les âmes sont du même âge. Vous savez ce que je vous demande; je vais en presser Hermocrate, et je mourrai de douleur si vous ne m'êtes pas favorable.
LÉONTINE
Je ne sais encore ce que je dois faire. Voici Hermocrate qui vient; et je vous servirai, en attendant que je me détermine.