‹ Œuvres de Marivaux: théâtre completChapitre 889 sur 1238 · SCÈNE VII · texte numérisé non relu

SCÈNE VII

HERMOCRATE, AGIS

HERMOCRATE

Arrêtez, prince, il faut que je vous parle... Je ne sais par où commencer ce que j'ai à vous dire.

AGIS

Quel est donc le sujet de votre embarras , seigneur?

HERMOCRATE

Ce que vous n'auriez peut-être jamais imaginé, ce que j'ai honte de vous avouer; mais ce que, toute réflexion faite, il faut pourtant vous apprendre.

AGIS

A quoi ce discours-là nous prépare-t-il? Que vous serait-il donc arrivé ?

HERMOCRATE

D'être aussi faible qu'un autre.

AGIS

Ëh! de quelle espèce de faiblesse s'agit-il, seigneur?

HERMOCRATE

De la plus pardonnable pour tout le monde, de la plus commune; mais de la plus inattendue chez moi. Vous savez ce que je pensais de la passion qu'on appelle amour.

AGIS

Et il me semble que vous exagériez un peu là-dessus.

HERMOCRATE

Oui, cela se peut bien; mais que voulez- vous? Un solitaire qui médite, qui étudie, qui n'a de commerce qu'avec son esprit, et jamais avec son cœur; un homme enveloppé de l'austérité de ses mœurs n'est guère en état de porter son jugement sur- certaines choses; il va toujours trop loin.

AGIS

Il n'en faut pas douter, vous tombiez dans l'excès.

Vous avez raison, je pense comme vous; car que ne disais-je pas? Suivant moi, cette passion

était folle, extravagante, indighe d'une âme raisonnable; je l'appelais un délire, et je ne savais ce que je disais. Ce n'était là consulter ni la raison ni la nature ; c'était critiquer le ciel même.

AGIS

Oui; car dans le fond, nous sommes faits pour aimer.

HERMOCRATE

Comment donc! c'est un sentiment sur qui tout roule.

AGIS

Un sentiment qui pourrait bien se venger un jour du mépris que vous en avez fait.

HERMOCRATE

Vous m'en menacez trop tard.

AGIS

Pourquoi donc?

HERMOCRATE

Je suis puni.

AGIS

Sérieusement!

HERMOCRATE

Faut-il vous dire tout? Préparez-vous i me voir changer bientôt d'état; à me suivre, si vous m'aimez; je pars aujourd'hui, et je me marie.

Est-ce là le sujet de votre embarras?

HERMOCRATE

Il n'est pas agréable de se dédire, et je reviens de loin.

AGIS

Et moi je vous en félicite; il vous manquait de connaître ce que c'était que le cœur.

HERMOCRATE

J'en ai reçu une leçon qui me suffit, et je ne m'y tromperai plus. Si vous saviez au reste avec quel excès d'amour, avec quelle industrie de passion on est venu me surprendre, vous augureriez mal d'un cœur qui ne se serait pas rendu. La sagesse n'instruit point à être ingrat, et je l'aurais été. On me voit plusieurs fois dans la forêt; on prend du penchant pour moi; on essaie de s'en débarrasser, on ne saurait. On se résout à me parler; mais ma réputation intimide. Pour ne point risquer un mauvais accueil, on se déguise, on change d'habit, on devient le plus beau de tous les hommes; on arrive ici, on est reconnu. Je veux qu'on se retire ; je crois même que c'est à vous que l'on en veut; on me jure que non. Pour me convaincre, on me dit : Je vous aime ; en doutezvous? Ha main, ma fortune, tout est à vous avec mon cœur. Donnez-moi le vôtre ou guérissez le mien; cédez à mes sentimenCs, ou apprenez-moi à les vaincre; rendez-moi mon indiiïérence, ou partagez mon amour; et l'on me dit tout cela avec des charmes, avec des yeux, avec un accent qui auraient triomphé du plus féroce de tous les hommes.

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