M«- ARGANTE, LISETTE
MADAME ARGANTE
Ma fille VOUS dit assez volontiers ses sentiments, Lisette ; dans quelle disposition d'esprit est-elle pour le mariage que nous allons conclure ? Elle ne m'a marqué du moins aucune répugnance.
LISETTE
Ah 1 madame, elle n'oserait vous en marquer, quand elle en aurait; c'est une jeune et timide personne, à qui jusqu'ici son éducation n'a rien appris qu'à obéir.
MADAME ARGANTE
C'est je pense, ce qu'elle pouvait apprendre de mieux à son àgc.
Je ne dis pas le contraire.
MADAME ARGANTE
Mais enfin, vous parait-elle contente?
LISETTE
Y peut-on rien connaître? Vous savez qu'à peine ose-t-elle lever les yeux, tant elle a peur de sortir de cette modestie sévère que vous lui prescrivez ; tout ce que j'en sais, c'est qu'elle est triste.
MADAME ARGANTE
Oh 1 je le crois ; c'est une marque qu'elle a le cœur bon; elle va se marier, elle me quitte, elle m'aime, et notre séparation est douloureuse.
LISETTE
Eh! ehl ordinairement, pourtant, une fille qui va se marier est assez gaie.
MADAME ARGANTE
Oui, une fille dissipée, élevée dans un monde coquet, qui a plus entendu parler d'amour que de vertu, et que mille jeunes étourdis ont eu l'imper-
tinente liberté d'entretenir de cajoleries. Mais une fille retirée, qui vit sous les yeux de sa mère, et dont rien n'a gâté ni le cœur ni l'esprit, ne laisse pas que d'être alarmée quand elle change d'état. Je connais Angélique, et la simplicité de ses mœurs ; elle n'aime pas le monde, et je suis sûre qu'elle ne me quitterait jamais, si je l'en laissais lamaitresse.
LISETTE
Cela est singulier.
Oh ! j'en suis sûre. A l'égard du mari que je lui donne, je ne doute pas qu'elle n'approuve mon choix; c'est un homme très-riche, très-raisonnable.
LISETTE
Pour raisonnable, il a eu le temps de le devenir.
MADAME ARGANTE
Oui; un peu vieux, à la vérité ; mais doux, mais complaisant, attentif, aimable.
LISETTE
Aimable! Prenez donc garde, madame; il a soixante ans, cet homme.
MADAME ARGANTE
Il est bien question de l'âge d'un mari avec une fille élevée comme la mienne I
LISETTE
Oh! s'il n'en est pas question avec mademoiselle votre fille, il n'y aura guère eu de prodige de cette force-là.
MADAME ARGANTE
Qu'entendez- VOUS avec votre prodige?
LISETTE
J'entends qu'il faut, le plus qu'on peut, mettre la vertu des gens à son aise, et que celle d'Angélique ne sera pas sans fatigue.
MADAME ARGANTE
Vous avez de sottes idées, Lisette; les inspirezvous à ma fille ?
USETTB.
Oh ! que non, madame ; elle les trouvera bien •sans que je m'en mêle.
MADAME ARGANTE
Eh! pourquoi, de l'humeur dont elle est, no serait-elle pas heureuse?
LISETTE
C'est qu'elle ne sera point de l'humeur que vous dites; cette humeur-là n'existe nulle part.
MADAME ARGANTE
Il faudrait qu'elle l'eût bien difficile, si elle ne s'accommodait pas d'un homme qui l'adorera.
USETTB. '
On adore mal à son âge.
MADAME ARGANTE
Qui ira au-devant de tous ses désirs.
LISETTE
Ils seront donc bien modestes.