‹ Œuvres de Marivaux: théâtre completChapitre 932 sur 1238 · L'HEUREUX STRATAGÈME, ACTE I, SCÈNE VI · texte numérisé non relu

L'HEUREUX STRATAGÈME, ACTE I, SCÈNE VI

LA ' COMTESSE

Ah ! c*est vous, Dorante! je ne vous fuis point, je m*en retourne.

DORANTE

De grâce, donnez-moi un instant d'audience.

LA COMTESSE

Un instant, rien qu'un instant, au moins; car j'ai peur qu'il ne me vienne compagnie.

DORANTE

On vous avertira, s'il vous en vient. Souffrez que je vous parle de mon amour.

LA COMTESSE

N'est-ce que cela? Je sais votre amour par cœur. Que me veut-il donc cet amour?

DORANTE

Hélas! madame, de l'air dont vous m'écoutez, je vois bien que je vous ennuie.

LA COMTESSE

A vous dire vrai, votre prélude n'est pas amusant.

DORANTE

Que je suis malheureux! Qu'êtes-vous devenue pour moi ? Vous me désespérez.

LA COMTESSE

Dorante, quand qui Itérez- vous ce ton lugubre et cet air noir?

DORANTE

Faut-il que je vous aime encore, après d'aussi cruelles réponses que celles que vous me faites !

LA COMTESSE

Cruelles réponses! Avec quel goût vous prononcez cela! Que vous auriez été un excellent héros de roman ! Votre cœur a manqué sa vocation, Dorante.

Ingrate que vous êtes !

LA COMTESSE, riant.

Ce style-là ne me corrigera guère.

ARLEQUIN, gémiuant,

Hi! hi! hi!

LA COMTESSE

Tenez, monsieur, vos tristesses sont si contagieuses qu'elles ont gagné jusqu'à votre valet; on l'entend qui soupire.

ARLEQUIN

Je suis touché du malheur de mon maître.

DORANTE

J'ai besoin de tout mon respect pour ne pas éclater de colère.

LA COMTESSE

Ehl d'où vous vient de la colère, monsieur? De quoi vous plaignez-vous, s'il vous plaît? Est-ce de l'amour que vous avez pour moi? Je n'y saurais que faire. Ce n'est pas un crime de vous paraître aimable. Est-ce de l'amour que vous voudriez que j'eusse, et que je n'ai point? Ce n'est pas ma faute, s'il ne m'est pas venu. lit vous est fort permis de souhaiter que j'en aie; mais de venir me reprocher que je n'en ai point, cela n'est pas raison-

nable. Les sentiments de votre cœur ne font pas la loi du mien; prenez-y-garde, vous traitez cela comme une dette, et ce n'en est pas une. Soupirez, monsieur, vous en êtes le maître; je n'ai pas le droit de vous en empêcher; mais n*exigez pas que je soupire. Accoutumez-vous à penser que vos soupirs ne m'obligent point ^à les accompagner des miens, pas même à m'en amuser. Je les trouvais autrefois plus supportables; mais je vous annonce que le ton qu'ils prennent aujourd'hui m'ennuie; réglez-vous là-dessus. Adieu, monsieur.

«ORANTE

Encore un mot, madame. Vous ne m'aimez donc plus?

LA COMTESSE

Ehl eh! plus est singulier! je ne me souviens pas trop de vous avoir aimé.

DORANTE

. Non! je vous jure ma foi, que je ne m'en sou- I viendrai de ma vie non plus.

LA COMTESSE

En tout cas, vous n'oublierez qu'un rêve.

(Elle sort,)

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