‹ Œuvres de Marivaux: théâtre completChapitre 954 sur 1238 · L'HEUREUX STRATAGÈME, ACTE II, SCÈNE V · texte numérisé non relu

L'HEUREUX STRATAGÈME, ACTE II, SCÈNE V

LA BCARQUJSE.

N*est-ce que cela? Ehl je voudrais l'avoir perdu; je souhaite de tout mon cœur qu'il vous aime.

jjl comtesse.

Oh! sur ce pied-là, vous n'avez donc qu'à rendre grâce au ciel ; vos souhaits ne sauraient être plus exaucés qu'ils le sont.

LA MARQUISE

Je vous certifie que j'en suis charmée.

LA COMTESSE

Vous me rassurez. Ce n'est pas qu'il n'ait tort ; /ous êtes si aimable qu'il ne devrait plus avoir des yeux pour personne. Mais peut-être vous était-il moins attaché qu*on ne l'a cru.

LA MARQUISE

Non, il me Tétait beaucoup, mais je l'excuse. Quand je swais aimable, vous Têtes encore plus que moi. et vous savez Têtre plus qu'une autre.

LA COMTESSE

Plus qu'une autre! Ahl vous n'êtes point si charmée, marquise. Je vous disais bien que vous me manqueriez de parole. Vos éloges baissent. Je m'accommode pourtant de celui-ci; j'y sens une petite pointe de dépit qui a son mérite; c'est la jalousie qui me loue.

LA MARQUISE

Moi, de la jalousie?

LA COMTESSE

A votre avis, un compliment qui finit par m'appeler coquette, ne viendrait pas d'elle? oh ! que si, marquise ; on Ty reconnaît.

LA MARQUISE

Je ne songeais pas à vous appeler coquette.

LA COMTESSE

Ce sont des choses qui se trouvent dites avant qu'on y rêve.

LA MARQUISE

Mais, de bonne foi, ne Têtes- vous pas un peu?

LA COMTESSE

Oni-dà ; mais ce n'est pas assez qu'un peu. Ne vous refusez pas le plaisir de me dire que je le suis beaucoup ; cela n'empêchera pas que vous ne le soyez autant que moi.

LA MARQUISE

Je n'en donne pastout à fait les mêmes preuves.

C'est qu'on ne prouve que quand on réussit. Le manque de succès met bien des coquetteries à couvert; on se retire sans bruit, un peu humiliée, mais incognito; c'est l'avantage qu'on a.

LA MARQUISE

Je réussirai quand je voudrai, comtesse; vous le verrez, cela n'est pas difficile ; et le chevalier ne vous serait peut-être pas resté, sans le peu de cas que j'ai fait de son cœur.

LA COMTESSE

Je ne chicanerai pas ce dédain-là ; mais quand Tamour-propre se sauve, voilà comme il parle.

( LA MARQUISE

Voulezrvous gager que cette aventure-ci n'humiliera point le mien, si je veux?

LA COMTESSE

' Espérez-vous regagner le chevalier? Si vous le pouvez, je vous le donne.

LA MARQUISE

Vous l'aimez, sans doute?

LA COMTESSE

Pas mal; mais je vais Taimer davantage, afin , qu'il vous résiste mieux. On a besoin de toutes ses forces avec vous.

LA MARQUISE

Ohl ne craignez rien, je vous le laisse. Adieu.

Eh! pourquoi? Disputons-nous sa conquête, mais pardonnons à celle qui Temportera. Je ne combats qu'à celte condition-là, afin que vous n'ayez rien à me dire.

LA MARQUISE

Rien à vous dire ! vous comptez donc Tcmporler?

LA COMTESSE

Écoutez, je jouerai plus beau jeu que vous.

LA MARQUISE

J'avais aussi beau jeu que vous, quand vous me Tavez 6té ; je pourrais donc vous Tenlever de même.

LA COMTESSE

Tentez donc d'avoir votre revanche.

LA MARQUISE

Non ; j'ai quelque chose de mieux à faire.

LA COMTESSE

Oui! et peut-on vous demander ce que c'est?

LA MARQUISE

Dorante vaut son prix, comtesse. Adieu. (£//«torr.)

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