‹ Œuvres de Marivaux: théâtre completChapitre 975 sur 1238 · L'HEUREUX STRATAGÈME, ACTE III, SCÈNE VII · texte numérisé non relu

L'HEUREUX STRATAGÈME, ACTE III, SCÈNE VII

LA C0MTB8SB.

Eh ! laisse là cette marquise éternelle. Ne m^ea parle Don plus que si elle n'était pas au inonde. Il ne s'agit pas d'elle. En vérité, cette femme-là n'est pas faile pour m'efTacer de son cœur, et je ne m'y attends pas.

LISETTIS.

Ëh! madame, elle n'est que trop aimable.

LA COXTBSSB.

Que trop ! Êtes-vous folle?

LISETTE

Du moins peut-elle plaire. Ajoutez à cela votre infidélité; c'en est assez pour guérir Dorante.

LA COMTESSE

Mais, mon infidélité, oil est-elle? Je veui mourir, si j'ai jamais eu à me la reprocher.

LISETTE

Je la sais de yous-mème. D'abord, vous avez nié que c'en fût une, parce que vous n'aimiez pas Dorante, disiez-vous. Ensuite vous m'avez prouvé qu'elle était innocente. Enfin, vous m'en avez fait l'éloge, et si bien l'éloge, que je me suis mise à vous imiter; ce dont je me suis bien repentie depuis.

LA COMTESSE

Eh bien! mon enfant je me trompais ; je parlais d'infidélité sans la connaître.

LISETTE

Pourquoi donc n'avez-vous rien épargné de cruel pour vous ôter Dorante?

LA COMTESSE

Je n'en sais rien, mais je Taime, et tu m'accables; tu me pénètres de douleur. Je l'ai maltraité, j'en conviens. J'ai tort, un tort affreux, un tort que je ne me pardonnerai jamais, et qui ne mérite pas qu'on l'oublie! Que veux-tu que je te dise de plus? Je me condamne ; je me suis mal conduite, il est vrai.

LISETTE

Je vous le disais bien, avant que vous m'eussiez gagnée.

LA COMTESSE

Misérable amour-propre de femme, misérable vanité d'être aimée, voilà ce que vous me coûtez! J'ai voulu plaire au chevalier, comme s'il en eût Talu la peine; j*ai voulu me donner cettepreuve-là de mon mérite ; il manquait cet honneur à mes charmes. Les voilà bien glorieux! J'ai fait la conquête du chevalier, et j'ai perdu Dorante!

LISETTE

Quelle différence!

LA COMTESSE

Bien plus, c'est que le chevalier est un homme que je hais naturellement quand je m'écoute ; un homme que j'ai toujours trouvé ridicule, que j'ai cent fois raille moi-même, et qui me reste à la place du plus aimable homme du monde. Ah! que je suis belle à présent!

- LISETTE

Ne perdez point le temps à vous affliger, madame. Dorante ne sait pas que vous l'aimez encore. Le laissez- vous à la marquise? Voulez-vous tâcher de le ravoir? Essayez, faites quelques démarches, puisqu'il a droit d'être fâché, et que vous êtes dans votre tort.

LA COMTESSE

Eh! que veux-tu que je fasse pour un ingrat qui refuse de me parler, Lisette? Il faut bien que j y renonce. Est-ce là un procédé? Toi, qui dis qu'il a droit d'être fâché, voyons, Lisette , est-ce que j'ai cru le perdre ? Ai-je imaginé qu'il m'abandonnerait? L'ai-je soupçonné de celte lâcheté? A-t-on jamais compté sur un cœur autant que j'ai compté sur le sien? Estime infinie, confiance aveugle; et tu dis que j'ai tort! Et tout homme qu'on honore de ces sentiments-là, n'est pas un perfide quand il les trompe? Car je les avais, Lisette.

Je n'y comprends rien.

LA COMTESSE

Oui; je les avais; je ne m'embarrassais ni de ses plaintes ni de ses jalousies; je riais de ses reproches, je défiais son cœur de me manquer jamais. Je me plaisais à l'inquiéter impunément; c'était là mon idée; je ne le ménageais point. Jamais on ne yéeut dans une sécurité plus obligeante; je m'en applaudissais, elle faisait son éloge. Et cet homme, après cela, me laisse! Est-il excusable ?

LISETTE

Calmez-vous donc, madame; vous êtes dans une désolation qui ra'altlige. Travaillons à le ramener, et ne crions point inutilement contre lui. Commencez par rompre avec le chevalier. Voilà déjà deux fois qu'il se présente po«r vous voir, et que je le renvoie.

LA COMTESSE

J'avais pourtant dit à cet importun-là de ne point venir, que je ne le fisse avertir.

LISETTE

Qu'en voulez-vous faire?

LA COMTESSE

Oh ! le haïr autant qu'il est haïssable ; c'est a quoi je le destine, je t'assure. Mais il faut pourtant que je le voie, Lisette; j'ai besoin de lui dans tout ceci. Laisse-le venir; va même le chercher.

LISETTE

Voici mon père; sachons auparavant ce qu'il veut.

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