‹ Œuvres de Massillon, évêque de ClermontChapitre 184 sur 235 · DE LA MEDISANCE · texte numérisé non relu

DE LA MEDISANCE

comme sur le sacré; qui ne laisse partout où il a passé que la ruine et la désolation ; qui creuse jusque dans les entrailles de la terre, et va s'attacher aux choses les plus cachées; qui change en de viles cendres ce qui nous avait paru , il n'y a qu'un moment, si précieux et si brillant; qui noircit ce qu'il ne peut consumer, et qui sait plaire et briller quelquefois avant que de nuire. Il est une sorte de médisants qui condamnent la médisance , et qui se la permettent; qui déchirent sans égard leurs frères, et qui s'applaudissent encore de leur modération et de leur réserve, qui port ent le trait jusques au cœur, mais parce qu'il est plus brillant et plus affilé, ne voient pas la plaie qu'il a faite.

La médisance est un assemblage d'iniquité; une envie basse, qui blessée des talents ou de la prospérité d'autrui , en fait le sujet de sa censure, et s'étudie à obscurcir l'éclat de tout ce qui l'efface; une haine déguisée, qui répand sur ses paroles l'amertume cachée dans le cœur; une duplicité indigne, qui loue en face et déchire en secret; une légèreté honteuse , qui ne sait pas se vaincre et se retenir sur un mot , et qui sacrifie souvent sa fortune et son repos à l'imprudence d'une censure qui sait plaire; une barbariede sang-froid, qui va percer un frère absent ; une injustice , où nous lui ravissons ce qu'il a de plus cher.

D'où vient que nos censures portent toujours sur certaines personnes en particulier, et que nous ne nous délassons jamais plus agréablement , et avec plus d'esprit, que lorsque nous rappelons ses défauts ? Ne serait-ce point une jalousie secrète ? Ses talents , sa fortune, sa faveur, son poste, sa réputation ne nous blesseraient-ils pas encore plus que ses défauts? Le trouverions-nous si digne de censure , s'il avait moins de qualités qui le mettent au-dessus de nous ? Seriohs-noi-s si aises de faire remarquerses endroits faibles , si tout le monde ne lui en trouvait pas de fort avantageux? D'où vient que les défauts de tout autre nous trouvent plus indulgents? qu'ailleurs nous excusions tout , et qu'ici tout s'envenime dans notre bouche ? Nous assurons que ce n'est ni la haine ni la jalousie qui nous fait parler; je le veux, mais n'y aurait-il pas peut-être dans nos satires des motifs encore plus bas et plus honteux? N'affectonsnous pas de censurer notre frère devant un grand qui ne l'aime pas? Ne voulons-nous pas faire notre cour et nous rendre agréables en le rendant un objet de risée ou de mépris? Ne sacrifions-nous pas sa réputation à notre fortune; et ne cherchons-nous pas à plaire en donnant du ridicule à lin homme qui ne plaît pas? Les grands sont à plaindre, dès qu'ils ce livrent à des aversions injustes; on a bientôt

trouvé des vices dans la vertu même qui leur déplaît. {Carême, sermon du lundi de la quatrième semaine.)

II est des personnes qui forment des assemblées criminelles , où la réputation de leurs frères est déchirée sans pitié : leur vertu même n'y est pas à couvert de la malignitéde leurs censures , et les traits les plus sanglants portent sur les plus vertueux. Ce sont des assemblées de sang, où les plaies que leurs langues font à l'innocence la plus pure, deviennent un spectacle qui amuse leur oisiveté, et qui réjouit leur ennui. Ils nous rappellent les horreurs du paganisme, où les hommes se faisaient un divertissement public de s'assembler sur des théâtres infâmes, pour y voir d'autres hommes qui se faisaient des plaies mortelles, et s'entre-donnaient la mort pour amuser les spectateurs. Quel plaisir barbare! Il faut qu'il en coûte le sang et la réputation à leurs frères pour les délasser; et celui qui enfonce le poignard avec plus d'habileté et de succès , est celui qui emporte les suffrages publics et les acclamations de ces assemblées d'iniquité. {Paraphrase du psaume X F'.)

La médisance est un mal inquiet, qui trouble la société; qui jette la dissension dans les cours et dans les villes; qui désunit les amitiés les plus étroites; qui est la source des haines et des vengeances; qui remplit tous les lieux où elle entre de désordre et de confusion; partout ennemie de la paix, de la douceur, de la politesse. C'est une source pleine d'un venin mortel ; tout ce qui en part est infecté , et infecte tout ce qui l'environne. Ses louanges même sont empoisonnées, ses applaudissements malins, son silence criminel; ses gestes, ses mouvements, ses regards , tout a son poison et le répand à sa manière.

Le monde, familiarisé avec le crime, et qui, à force de voir les crimes les plus criants devenus les vices de la multitude , n'en est presque plus touché , appelle légères les médisances qui roulent sur les faiblesses les plus criminelles et les plus honteuses. Les soupçons d'infidélitédans le lien sacrédu mariage ne sont plus un décri formel et une flétrissure essentielle , ce sont des discours de dérision et de plaisanterie. Accuser un courtisan de perfidie et de mauvaise foi , ce n'est plus attaquer son honneur, c'est donner du ridicule aux protestations de sincérité dont il nous amuse. Rendre suspecte d'hypocrisie la piété la plus sincère, ce n'est pas outrager Dieu dans ses saints, c'est un langage de dérision que l'usage a rendu commun. En un mot, hors les crimes que l'autorité publique punit, et qui nous attirent ou la disgrâce du maître, ou la perte des biens et de la fortune, tout le reste parait léger, et devient le

DE LA VOLUPTE

sujet ordinaire des entretiens et des censures publiques.

Nous ajoutons toujours quelque chose du nôtre aux vices que nous censurons; nous ne les donnons jamais pour ce qu'ils sont. Nous mêlons au récit que nous en faisons, la malignité de nos conjectures; nous les mettons en un certain point de vue qui les tire de leur état naturel. Nous embellissons notre histoire ; et pour faire un béros ridicule qui plaise, nous le faisons tel qu'on le souhaite, et non pas tel qu'il est en effet.

L'orgueil, qui n'aime point la dépendance, se dédommage toujours en trouvant des faiblesses et des défauts dans ceux auxquels il est forcé d'obéir. Plus ils sont élevés , plus ils sont exposés à nos censures : la malignité même est bien plus éclairée à leur égard; on ne leur pardonne rien. Ceux quelquefois qui sont le plus accablés de leurs bienfaits , ou le plus honorés de leur familiarité, sont ceux qui publient avec plus de témérité leurs imperfections et leurs vices ; et outre le devoir sacré du respect qu'on viole , on se rend encore coupable du crime lâche et honteux de l'ingratitude.

Les confidents infortunés auxquels le médisant révèle les fautes d'autrui , en ont bientôt à leur tour instruit plusieurs autres , qui , de leur côté , ne regardant plus comme un secret ce qu'ils viennent d'apprendre, en instruisent les premiers venus. Chacun , en les redisant, y ajoutera de nouvelles circonstances; chacun y mettra quelque trait envenimé de sa façon : à mesure qu'on les publiera , ils croîtront , ils grossiront : semblable à une étincelle de feu , qui portée en différents lieux par un vent impétueux , embrase les forêts et les campagnes ; telle est la destinée de la détraction. Ce que nous avons dit en secret n'était rien d'abord , et paraissait étouffé et enseveli sous la cendre ; mais le feu ne couve que pour se rallumer avec plus de fureur; mais ce rien va emprunter de la réalité en passant par différentes bouches : chacun y ajoutera ce que sa passion , son intérêt , le caractère de son esprit et de sa malignité lui représentera comme vraisemblable. La source sera presque imperceptible ; mais, grossie dans sa course par mille ruisseaux étrangers, le torrent qui s'en formera inondera la cour, la ville, la province, et ce qui n'était d'abord, dans son origine, qu'une plaisanterie secrète et imprudente, qu'une simple réflexion, qu'une conjecture maligne, deviendra une affaire sérieuse, un décri formel et public, le sujet de tous les entretiens, une flétrissure éternelle. Irons-nous nous opposer au déchaînement public , et ebanter tout seul ses louanges ? Mais on nous prendra pour de nouveaux venus

qui ignorons ce qui se passe dans le monde; et nos louanges, venues trop tard, ne serviront qu'à lui attirer de nouvelles satires.

Le scandale de la médisance est un scandale qui nous survivra. Les histoires scandaleuses des cours ne meurent jamais avec leurs héros. Des écrivains lascifs ont fait passer jusques à nous les satires, les dérèglements des cours qui nous ont précédés; et il se trouvera parmi nous des auteurs licencieux qui instruiront les âges à venir des bruits publics, des événements scandaleux et des vices du nôtre. {Carême, sermon du lundi de la quatrième semaine.)

DE LA VOLUPTÉ

Le renoncement à la volupté n'est souvent qu'un de ces mérites que donne la vieillesse , qu'une de ces régularités tardives, qui sont les assortiments de l'âge plutôt que les ornements du cœur ; qui parent les débris du corps, au lieu de réparer ceux de l'âme ; où il entre plus de bienséance que de grâce, et qui n'ont presque de la vertu, que la seule impuissance d'être encore des vices. {Oraison funèbre de M. de J'illero'j.)

La volupté se cachait autrefois; elle fait gloire aujourd'hui de se donner en spectacle : c'était autrefois une œuvre de confusion et de ténèbres; elle affecte aujourd'hui la lumière, et semble chercher effrontément le grand jour, dans un sexe même dont la pudeur a toujours fait tout le mérite. On voit des femmes infortunées porter avec ostentation sur le front leur déshonneur et leur ignominie; tirer une gloire honteuse que le public soit instruit du succès de leurs funestes appas; compter comme autant de victoires et de titres d'honneur, les âmes faibles qu'elles ont fait tomber dans le piège; déchirer elles-mêmes sans pudeur le voile que la bienséance avait mis jusques ici sur le dérèglement; et prendre, ce semble , autant de soin de publier leur honte, que les siècles précédents en avaient pris de la cacher. On voit l'impudence devenue un bon air, l'indécence poussée à un point qu'elle inspire même du dégoût à ceux à qui elle s'efforce de plaire, et le nom de la pudeur devenu un nom de mépris et de risées. {Panégyrique de sainte Agnès. )

Quels troubles n'ont point excités de tout temps les désirs impurs de la chair! L'homme, ne se souvenant plus de l'excellence de sa nature et de la sainteté de son origine, se livrait sans scrupule, comme les bêtes, à l'impétuosité de cet instinct brutal. Le trouvant dans son cœur le plus violent et le plus universel de ses penchants , il le croyait aussi le plus innocent et le plus légitime. Pour l'autoriser même davantage, il le fit entrer dans son culte; et se forma

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des dieux impurs, dans le temple desquels ce vice • les passions; et que la régularité et la pudeur ne

infâme devenait le seul hommage qui honorait leurs autels. Un philosophe même , le plus sage d'ailleurs des païens, craignant que le mariage ne mît une espèce de frein à cette passion déplorable, avait voulu abolir ce lien sacré , pour mettre une brutale confusion parmi les hommes , comme parmi les animaux , et ne multiplier le genre humain que par des crimes. Plus ce vice était universel , plus il perdait le nom de vice; et cependant quel déluge de maux n'avait-il pas répandu sur la terre! Avec quelle fureur ne l'avait-on pas vu armer les peuples contre les peuples, les rois contre les rois, le sang contre le sang , les frères contre les frères , porter partout le trouble et le carnage, et ébranler l'univers entier! Les ruines des villes, les débris des empires les plus florissants, les sceptres et les couronnes renversés, devenaient les monuments publics et lugubres que chaque siècle élevait pour conserver, ce semble, aux âges suivants, le souvenir et la tradition funeste des calamités dont ce vice n'avait cessé d'affliger le genre humain. Il devenait lui- même un fonds inépuisable de troubles et de chagrins pour l'homme qui s'y livrait alors sans mesure. Il promettait la paix et les plaisirs; mais les jalousies, les soupçons, les fureurs, les excès, les dégoûts, les inconstances, les noirs chagrins marchaient toujours sur ses pas : jusque-là que, les lois, la religion , l'exemple commun l'autorisant; le seul amour du repos, dans ces siècles mêmes de ténèbres et de corruption , en éloignait un petit nombre de sages. (Avent , sermon du jour de Xoéi.)

En vain le monde a donné des noms spécieux à la volupté; en vain l'usage a tâché de l'ennoblir par la pompe des théâtres, par l'appareil des spectacles, par la délicatesse des sentiments, et par tout l'art d'une poésie lascive; en vain des écrivains profanes prostituent leurs plumes, leurs talents, à des apologies criminelles de ce vice: leslouanges qu'on lui donne n'ont rien de plus réel , que les scènes elles-mêmes où on les débite. Sur des théâtres fabuleux , c'est la passion des héros, c'est la faiblesse des grandes âmes : au sortir de là, c'est-à-dire dans la vérité et dans la réalité des choses, dans la conduite ordinaire de la vie, c'est un avilissement qui déshonore l'homme; c'est une tache qui flétrit les plus grandes actions, et qui jette un nuage sur la plus belle vie du monde. {Carême, .sermon du vendredi de la deuxième semaine.)

Nous regardons le dérèglement comme une destinée de l'âge; nous pardonnons le vice aux premières mœurs. Il semble qu'il y a une saison pour

deviennent une vertu, que lorsqu'un âgeplus avancé nous en fait une nécessité , ou du moins une bienséance. On dit tous les jours qu'il faut passer quelque chose à l'âge : la saison des périls est-elle donc celle où il faut le moins les craindre? les passions plus vives nous autorisent-elles à moins fuir tout ce qui les nourrit et les allume? D'ailleurs, nos passions finissent-elles avec la jeunesse? les premiers dérèglements ne laissent-ils pas un fonds de faiblesse, qui semble se fortifier avec les années, et la fragilité d'une vieillesse criminelle n'est-elle pas presque toujours le fruit et la punition de la licence des premières mœurs? Une femme mondaine ne veut-elle pas encore plaire au monde, lorsqu'elle n'en est plus que la risée ou le dégoût? ne cherche-t-elle pas encore des regards qui la fuient? ne ranime-t-elle pas encore un visage flétri et suranné , par des artifices qui rappellent plus ses années que ses attraits? ne se donne-t-elle pas encore une jeunesse empruntée qui ne trompe que ses yeux seuls? n'arrache-t-elle pas peut-être des assiduités criminelles qu'elle ne saurait plus mériter? des choix honteux ne deviennent-ils pas la ressource de son indigne faiblesse ? et l'âge, en changeant ses traits, a-t-il changé quelque chose à la honte de son caractère? {Panég. de sainte Agnès. )

Que peut-on refuser à la volupté, lorsqu'une fois elle s'est rendue maîtresse d'un cœur, et qu'on en est devenu l'esclave ? L'honneur, la raison, l'équité, notre gloire, notre intérêt ont beau se révolter contre ce qu'elle exige; ce sont de faibles moniteurs, rien n'est écouté. Qu'on demande à un homme public une grâce injuste, onéreuse au peuple , et dommageable à l'État : en vain sa place , sa conscience , sa réputation l'en détournent ; si c'est la volupté qui demande, tout cède, et on est sûr d'obtenir. Qu'on sollicite auprès d'un grand la disgrâce , la perte d'un rival innocent , et dont le mérite fait tout le crime auprès de nous : en vain le public va se récrier contre cette injustice ; dès que la volupté le demande , on est bientôt exaucé. Qu'un homme en place ait le malheur dedéplaire à une personne aimée: en vain ses talents , ses services, sa probité parlent pour lui; en vain l'État souffrira de son éloignement, c'est la volupté qui le demande, il faut qu'il soit sacrifié; et le prince aimera mieux s'attirer le mépris et l'indignation publique, en sacrifiant un serviteur fidèle et utile à l'État , que de contrister un moment l'objet honteux de sa passion. Mais d'un autre côté , qu'on lui propose un sujet indigne, sans vertu , sans talents , que l'honneur même d'une nation rougirait

DE LA VOLUPTÉ

de voir en place, et dont l'incapacité blesserait la bienséance publique : il devient capable des emplois les plus hauts et les plus importants , dès que la volupté le désigne. Que l'État périsse entre ses mains, que le gouvernement en soit déshonoré , que les étrangers s'en moquent , que les sujets en murmurent : la volupté le portera au faite des honneurs, et ne craindra point d'augmenter, par la singularité et l'injustice de ce choix , l'éclat et le scandale du vice. (Panég. de saint Jean-Baptiste.)

Il faut acheter le plaisir impur au prix des mesures les plus gênantes, ou, si une seule vient à manquer, tout est perdu. Il faut soutenir les discours publics et les murmures domestiques; soutenir les caprices , les inégalités , les mépris , la perfidie peut-être de l'objet qui nous captive ; soutenir nos devoirs, nos bienséances , nos intérêts toujours incompatibles avec nos plaisirs; se soutenir soi-même contre soi-même Les commencements de la passion n'offrent rien que de riant et d'agréable ; les premiers pas que l'on fait, on ne marche que sur des ileurs : les premières fureurs de ce vice surtout enivrent la raison , et ne lui laissent pas le loisir de sentir toute sa misère; les idées qu'on se fait alors de la passion, sont encore nobles et flatteuses; le langage répond aux idées : on ne l'annonce mutuellement que par l'élévation des sentiments, la bonté du cœur, la discrétion , l'honneur, la bonne foi, la distinction du mérite, la destinée des penchants; tout flatte encore la vanité. Mais la passion un peu refroidie, mais le plaisir injusteapprofondi, mais les premiers égards affaiblis par la familiarité et le long usage, mais la vanité détrompée par tout ce que la passion a de plus honteux , viennent les bruits désagréables , les murmures publics, les dissensions domestiques, des affaires ruinées, des établissements manques, les soupçons, les jalousies, les dégoûts, les infidélités, les fureurs. {Carême, sermon du vendredi de la deuxième semaine.)

Un grand, voluptueux, est plus à plaindre et plus malheureux que le dernier et le plus vil d'entre le peuple. Tout lui aide à assouvir son injuste passion, et tout ce qui l'assouvit la réveille. Ses désirs croissent avec ses crimes ; plus il se livre à ses penchants, plus il en devient le jouet et l'esclave. Sa prospérité rallume sans cesse le feu honteux qui le dévore, et le fait renaître de ses propres cendres. Les sens, devenus ses maîtres , deviennent ses tyrans : il se rassasie de plaisirs , et sa satiété fait elle-même son supplice. Ainsi , ses inquiétudes naissent de son abondance; ses désirs toujours satisfaits , ne lui laissant plus rien à désirer, le laissent tristement avec lui-

même. L'excès de ses plaisirs en augmente de jour en jour le vide; et plus il en goûte, plus ils deviennent tristes et amers. (Petit Carême, sermon du deuxième dimanche.)

On se rejette sur le tempérament, pour excuser ses faiblesses. C'est un malheur, dit-on, d'être né d'une certaine façon : on ne peut se faire un cœur à son gré ; être plus dur que l'airain, quand on a apporté en naissant une âme tendre et sensible. Nous trouvons en nous des penchants auxquels on peut, à la vérité, se refuser quelque temps, mais dont il n'est presque pas possible de fuir toujours la destinée.

Mais quel est le crime qui ne devienne par là digne d'excuse? tous les crimes les plus affreux ne supposent-ils pas, dans ceux qui s'en rendent coupables, des penchants qui les y portent? Le vice cesse-t-il de l'être, dès qu'il a le cœur pour lui? serait-il besoin de nous l'interdire, si un goût malheureux ne nous le rendait aimable? (Panég. de sainte Agnès. )

Tel est le caractère de la volupté; elle répand un nuage épais sur la raison. Des hommes sages, habiles, éclairés, perdent ici tout d'un coup toute leur habileté et toute leur sagesse; tous les principes de conduite sont effacés en un instant. On se fait une nouvelle manière de penser, où toutes les idées communes sont proscrites; ce n'est plus la lumière et le conseil, c'est un penchant impétueux qui décide et qui règle toutes les démarches. On oublie ce qu'on doit aux autres , et ce qu'on se doit à soi-même; on s'aveugle sur sa fortune, sur son devoir, sur sa réputation, sur ses intérêts, sur les bienséances mêmes , dont les autres passions sont si jalouses; et, tandis qu'on se donne en spectacle au public , seul on ne se voit pas soi-même. {Carême; sermon du vendredi de la deuxième semaine.)

Qu'est-ce que le tempérament qui diminue à nos yeux l'horreur de nos crimes? C'est un long usage de dérèglement qui nous l'a rendu comme nécessaire; c'est un cœur subjugué parles passions, et pour qui l'occasion devient toujours une chute; c'est une fragilité honteuse, toujours sûre de périr dès qu'il faut résister; c'est une volonté livrée au crime, et qui, à force de secouer le joug des devoirs, ne connaît plus même celui des bienséances. (Panég. de sainte Agnès.)

Si nous approfondissions l'histoire des familles, si nous allions jusques à la source de leur décadence ; si nous voulions fouiller dans les cendres de ces grands noms dont les titres et Jes biens ont passé en des mains étrangères ; si nous remontions jus-

DE L'AMITLE

ques à celui de leurs ancêtres qui donna le premier branle à l'infortune de sa postérité , nous en trouverions l'origine dans la volupté ; nous verrions les excès d'un voluptueux à la tête de cette longue suite de malheurs qui ont affligé ses descendants. Eh! sans en chercher des exemples dans les temps qui nous ont précédés , combien de grands noms tombés presque dans l'oubli , expient aujourd'hui à nos yeux les égarements de ce vice! combien de maisons à demi éteintes voient tous les jours Onir dans les débauches , et dans la santé ruinée d'un emporté, toute l'espérance de leur postérité, et toute la gloire des titres qu'une longue suite de siècles avait amassés sur leur tête, et qui avaient coûté tant de sang et de travaux à la vertu de leurs ancêtres ! (Carême, sermon du vendredi de la deuxième se* maine.)

De quoi n'est pas capable une femme mondaine , pour l'objet criminel qui la possède et qui la captive? quel courage , quelle force , quels sacrifices ! les difficultés la raniment. Le repos, la réputation, la liberté, la santé, la fortune, rien ne tient devant la passion ; on voit , tous les jours , de ces héroïnes infortunées, capables de tenter les plus grandes entreprises : qui sacrifient tout à leur injuste goût ; qui tirentde leur sexe un courage au-dessus de l'homme; et qui , en ayant oublié la pudeur, en ont aussi , ce semble , oublié la timidité et la faiblesse. (Panég. de sainte Agnès.)

Il y a dans la volupté je ne sais quoi de si opposé à l'excellence de la raison, à la dignité de notre nature, qui fait qu'on se reproche sans cesse à soimême sa propre faiblesse, et qu'on rougit en secret de ne pouvoir secouer le joug qui nous accable : tel est le caractère de ce vice, de laisser dans le cœur un fonds de tristesse qui le mine, qui le suit partout, qui répand une amertume secrète sur tous ses plaisirs. Le charme fuit et s'envole , la conscience ne peut plus se fuir elle-même; on se lasse de ses troubles, et on n'a pas la force de les finir; on se dégoûte de soi-même , et on n'ose changer ; on voudrait pouvoir fuir son propre cœur, et on se retrouve partout. Les plaisirs que l'on goûte ne sont que des instants rapides et fugitifs; les remords cruels forment comme l'état durable et le fond de toute la vie criminelle. ( Carême, sermon du vendredi de la deuxième semaine.)

Qu'est-ce que les occasions qui nous séduisent? sont-ce les talents malheureux des grâces et de la beauté dont la nature nous a pourvus ? mais c'est cela même qui devrait rendre nos attentions plus rigoureuses. Les bienfaits du Créateur peuvent-ils devenir une excuse, lorsqu'on les tourne contre lui ? n'y

a-t-il que le rebut du monde qui soit propre à servir Dieu? De plus, n'ajoutons-nous pas aux grâces de la nature un art dangereux qui les rend funestes aux autres et à nous-mêmes? N'assure-t-on pas le succès de ses déplorables appas par des soins qui sont déjà un crime pour nous , avant que d'être un sujet de chute pour les autres? ne faisons-nous pas même , peut-être , suppléer aux talents que la nature nous a refusés une effronterie qui porte toujours un poison plus sûr dans les cœurs, que toutes les grâces d'une beauté chaste et pudique ; et n'arrachet-on pas, par des avances honteuses, des désirs criminels, où à peine aurait-on trouvé desimpies regards? (Panégyr. de sainte Agnès.)

DE L'AMITIÉ

Les trois principes les plus communs qui lient les hommes les uns avec les autres, et qui forment toutes les unions et les amitiés, sont le goût, la cupidité et la vanité. Le goût : on suit un certain penchant delà nature, qui nous faisant trouver en quelques personnes plus de rapport avec nos inclinations , peut-être aussi plus de complaisance pour nos défauts, nous lie à elles, et fait que nous trouvons dans leur société une douceur qui se change en un ennui avec le reste des hommes. La cupidité : on cherche des amis utiles. Ils sont dignes de notre amitié , dès qu'ils deviennent nécessaires à nos plaisirs ou à notre fortune. L'intérêt est un grand attrait pour la plupart des cœurs; les titres qui nous rendent puissants se changent bientôt en des qualités qui nous font paraître aimables , et l'on ne manque jamais d'amis quand on peut payer l'amitié de ceux qui nous aiment.

La vanité : des amis qui nous font honneur nous sont toujours chers. Il semble qu'en les aimant nous entrons en part avec eux de la distinction qu'ils ont dans le monde. Nous cherchons à nous parer, pour ainsi dire, de leur réputation ;et ne pouvant atteindre à leur mérite, nous nous honorons de leur société, pour faire penser du moins qu'il n'y a pas loin d'eux à nous , et que nous n'aimons que nos semblables. (Carême, sermon du vendredi après les Cendres.)

H est des grands qui , doux et faciles avec un petit nombre d'amis, ne montrent que l'orgueil du rang , ou les bizarreries de l'humeur, au reste des hommes; et, renfermant tout ce qu'ils ont d'estimable dans un commerce privé, gardent leurs défauts pour le public.

Les princes et les grands connaissent peu d'ordinaire le plaisir de l'amitié , et ne savent pas goûter le plaisir d'être aimés. Ils n'estiment pas assez

DE L'INCREDULITE.

les hommes ; pour être touchés de leur amitié, ils [ ne connaissent pas assez le prix des cœurs : le long usage des adulations les rend insensibles à la véritable tendresse. Leur élévation, ou les rend trop inaccessibles aux autres hommes, ou leur rend les autres hommes trop méprisables. Us confondent le respect qu'on doit au rang, avec l'amitié qui n'est due qu'à la personne. Us sont plus jaloux de s'attirer des hommages , que de gagner des cœurs , ou , s'ils savent se faire aimer, ils n'aiment jamais beaucoup eux-mêmes. {Oraison funèbre du prince de Conti.)

La grandeur ne manque guère d'adulations, mais les grands manquent souvent d'amis. Comme ils n'aiment que leur fortune, ce n'est aussi que leur fortune que l'on aime en eux. L'amitié, cette tendre ressource de tous les chagrins de la vie , ce doux lien de la société , cet unique plaisir du cœur, est un lien gênant, un plaisir sans charmes pour eux. Aussi, comme ils ne vivent que pour eux-mêmes , on ne les aime que pour soi. {Oraison funèbre deM.de Villeroy.)

L'amitié est le seul plaisir presque que la plupart des grands font gloire de s'interdire. Prévenus que les hommes leur doivent tout, ils croient eux-mêmes ne leur rien devoir, et que c'est assez payer leur empressement que de le souffrir. L'amitié, plus sincère, et dès là moins rampante et moins empressée que l'adulation, leur paraît un hommage sec et aride ; leur attachement même et leur confiance n'est qu'un goût passager qui les gêne et les ennuie bientôt, et dont ils se débarrassent comme d'une contrainte. Ainsi, vivant seuls, dès qu'ils vivent sans amis au milieu de la multitude qui les environne, leurs vices font des adulateurs ; leurs bienfaits , des ingrats ; leurs vertus mêmes , des censeurs injustes. Tous les autres biens, nous les devons à la fortune ou à la naissance ; le plaisir de l'amitié, nous ne le devons qu'à nous-mêmes. {Oraison funèbre de Madame.)

DE L'INCRÉDULITÉ

Vivre sans Dieu, sans culte, sans principes, sans espérance; croire que les forfaits les plus abominables et les vertus les plus pures ne sont que des noms; regarder tous les hommes comme ces figures viles et bizarres qu'on fait parler et mouvoir sur un théâtre comique , et qui ne sont destinées qu'à servir de jouet aux spectateurs ; se regarder soi-même comme l'ouvrage du hasard et la possession éternelle du néant : ces pensées ont je ne sais quoi de sombre et de funeste que l'âme ne peut envisager sans horreur ; et il est vrai que l'incrédulité

est plutôt le désespoir du pécheur que la ressource du péché. {/Ivent , sermon de la Toussaint.)

•L'incrédule est un homme sans mœurs , sans probité, sans caractère; qui n'a plus d'autre règle que ses passions, d'autre loi que ses injustes penchants, d'autre maître que ses désirs, d'autre frein que la crainte de l'autorité, d'autre Dieu que luimême : enfant dénaturé, puisqu'il croit que le hasard tout seul lui a donné des pères; ami infidèle, puisqu'il ne regarde les hommes que comme les tristes fruits d'un assemblage bizarre et fortuit, auxquels il ne tient que par des liens passagers; maître cruel, puisqu'il est persuadé que c'est le plus fort et le plus heureux qui a toujours raison : les crimes les plus affreux, et les vertus les plus pures, tout est égal selon lui, puisqu'un anéantissement éternel va bientôt égaler le juste et l'impie, et les confondre pour toujours dans l'horreur du tombeau. {Carême, sermon du jeudi après les Cendres.)

Le monde est plein de ces hommes insensés à qui tout ce qu'ils ne peuvent comprendre paraît suspect. Ils se font au dedans d'eux-mêmes un tribunal impie, auquel ils' appellent de l'autorité de Dieu même. Ils forment au milieu du monde une affreuse société, où ils vomissent en secret leurs blasphèmes. Rien n'est sacré pour leurs langues impures. Le joug respectable de la foi leur paraît une servitude puérile, que la faiblesse et la superstition du genre humain s'est imposée. Ils veulent eux seuls être les arbitres de leur religion et de leurs devoirs, comme de leur destinée. Hommes dignes de l'exécration de l'univers , et cependant honorés souvent comme des sages et des génies sublimes; esprits faibles et extravagants , trouvant encore moins de fonds et de solidité dans les ténèbres et les abîmes incompréhensibles de l'impiété, que dans les vérités de la foi. {Paraphrase du psaume XXV.)

Ce n'est pas le peu de certitude qu'on trouve dans la religion, qui fait conclure qu'il faut s'abandonner au plaisir; c'est l'abandonnement au plaisir, qui jette dans l'incertitude sur la religion. La foi ne devient donc suspecte que lorsqu'elle commence à devenir incommode; et jusques ici l'incrédulité n'a point fait de voluptueux , mais la volupté a presque fait tous les incrédules. ( Carême, sermon dumardi de la quatrième semaine. )

Qu'y a-t-il déplus insensé de croire, ou que le hasard seul a produit toute la race des hommes sur la terre, et que la structure si admirable de leur corps ne doit son arrangement qu'à un assemblage fortuit et bizarre de la matière; ou que, si Dieu luimême les a tirés du néant , il les a jetés sur la terre comme des ouvrages de rebut, sans vouloir se mê-

DE L'INCRÉDULITÉ

1er de ce qui les regarde, les laissant errer ici-bas sans destination, sans loi, sans espérance, guidés par la seule impétuosité de leurs passions ; et n'ayant point d'autre frein , comme les animaux , qu'un instinct brutal, et la liberté universelle de les satisfaire, quand ils n'y trouvent aucun obstacle. {Paraphrase du psaume XX F.)

Rien n'est plus humiliant pour l'incrédulité , que de la rappeler à son origine : elle porte un faux nom de science et de lumière, et c'est un enfant de crimes et de ténèbres. Ce n'est donc pas la force de la raison qui a amené là les prétendus incrédules; c'est la faiblesse d'un cœur corrompu qui n'a pu surmonter ses penchants les plus honteux : c'est même une lâcheté de courage, qui, ne pouvant soutenir et regarder d'un œil ferme les terreurs et les menaces de la religion , tâche de s'étourdir en redisant sans cesse que ce sont des frayeurs puériles : c'est un homme qui a peur la nuit et qui chante , en marchant tout seul dans les ténèbres, pour se rassurer lui-même. La débauche nous rend toujours lâches et craintifs ; et ce n'est qu'un excès de peur des peines éternelles, qui fait qu'un libertin nous prêche et nous chante sans cesse qu'elles sont douteuses. Il tremble, et il veut se rassurer contre lui-même: il ne peut pas soutenir en même temps la vue de ses crimes et celle du supplice qui les attend : c'est un lâche qui cache sa peur sous une fausse ostentation de bravoure. (Carême, sermon du mardi de la quatrième semaine. )

L'impie porta en naissant les principes de lareliligion naturelle communs à tous les hommes. Il trouva écrite dans son cœur une loi qui défendait la violence, l'injustice, la perfidie, et tout ce qu'on ne veut pas souffrir soi-même. L'éducation fortifia ces sentiments de la nature; on lui apprit à connaître un Dieu , à l'aimer, à le craindre. On lui montra la vertu dans les règles , on la lui rendit aimable dans des exemples : et quoiqu'il trouvât en lui des penchants opposés au devoir ; lorsqu'il lui arrivait de s'y laisser emporter, son cœur prenait en secret le parti de la vertu contre sa propre faiblesse. Ainsi vécut d'abord l'impie sur la terre; il adora avec le reste des hommes un Être suprême, il respecta ses lois, il redouta ses châtiments, il attendit ses promesses. D'où vient donc qu'il n'a plus connu de Dieu? que les crimes lui ont paru des passions humaines, l'enfer un préjugé, l'avenir une chimère, l'âme un souffle qui s'éteint avec le corps ? par quel degré est-il parvenu à ces connaissances si nouvelles et si surprenantes? A mesure que ses mœurs se sont déréglées , les règles lui ont paru suspectes; à mesure qu'il s'est abruti , il a tâché de se persuader que l'homme

était semblable à la bête. ( Carême, sermon du lundi de la première semaine. )

On se sait mauvais gré d'être né avec une conscience trop faible et trop craintive; on envie la destinée de ceux qu'on croit fermes et inébranlables dans l'impiété , lesquels peut-être, livrés à leur tour en secret aux remords les plus tristes, et se faisant honneur d'une fermeté qu'ils n'ont point, regardent notre sort avec envie, parce que, Méjugeant de nous que par les discours de libertinage que nous leur tenons, ils nous prennent pour ce qu'ils paraissent eux-mêmes être à nos yeux, c'està-dire pour ce que nous ne sommes pas , et pour ce qu'eux et nous voudrions être. (Carême, sermon du mardi de la quatrième semaine. )

Il est des hommes encore parmi nous qui ont presque de la Divinité une idée aussi fausse et aussi vaine qu'en avaient autrefois les philosophes païens ; qui ne la comptent pour rien dans tous les événements de la vie; qui vivent comme si le hasard ou le caprice des hommes décidait de toutes les choses d'ici-bas ; et qui ne connaissent que le bonheur ou le malheur comme les deux seules divinités qui gouvernent le monde, et qui président à tout ce qui se passe sur la terre : des hommes qui , loin d'adorer les secrets de l'avenir dans les conseils profonds et impénétrables de la Providence, vont les chercher dans des prédictions ridicules et puériles ; attribuent à l'homme une science que Dieu s'est réservée à lui seul, attendent avec une folle persuasion, sur les rêveries d'un faux prophète, des événements et des révolutions qui doivent décider de la destinée des peuples et des empires; fondent là-dessus de vaines espérances pour eux-mêmes, et renouvellent ou l'extravagance des augures et des aruspices, ou l'impiété de la pythonisse de Saiil , et des oracles de Delphes et de Dodone. (Aveni , sermon du jour de Noël. )

Il faut appeler l'incrédulité au secours des passions; elles sont trop faibles pour se soutenir toutes seules. Nos lumières, nos sentiments, notre conscience, tout les combat au dedans de nous; il faut donc leur chercher un appui, et les défendre contre nous-mêmes. On ne veut pas que des passions qui nous sont chères soient criminelles, ni avoir à soutenir sans cesse les intérêts de ses plaisirs contre ceux de sa conscience: on veut jouir tranquillement de ses crimes, et se délivrer d'un censeur importun qui prend sans cesse le parti de la vertu contre nousmêmes. Ce n'est jouir qu'à demi de ses passions , tandis que les remords nous en disputent le plaisir; c'est acheter trop chèrement le crime, que de l'acheter au prix même du repos qu'on y cherche. Il

DE L'INCRÉDULITÉ

faut, ou finir ses débauches, ou tâcher de s'y calmer ; et comme il en coûterait trop de les finir, et qu'on ne saurait s'y calmer qu'en doutant des vérités qui nous troublent, on se les donne à soi-même comme douteuses, et, pour parvenir à être tranquille, on s'efforce de se persuader qu'on est incrédule : c'està-dire que le grand effort du dérèglement est de nous conduire au désir de l'incrédulité. {Carême,, sermon du mardi de la quatrième semaine. )

On voit tous les jours des hommes qui, trop faibles pour servir Dieu, croient paraître forts en faisant semblant de ne le pas connaître; des hommes qui ne savent de la science de la foi, que les blasphèmes qui l'attaquent ; qui ont appris à être incrédules, avant que d'apprendre à croire; qui ne sont impics que par ostentation, et qui souvent inspirent aux autres l'incrédulité à laquelle ils n'ont pu encore parvenir eux-mêmes. {Oraison funèbre de M. le Dauphin. )

L'impie tâche de se persuader qu'il n'y a point de Dieu, pour se calmer dans des dissolutions qu'il sent bien ne pouvoir demeurer impunies s'il y a au-dessus de nos têtes un Vengeur du vice. Sa conscience et sa raison se soulèvent en secret contre cette impiété : il ne peut étouffer le cri de la nature, qui réclame sans cesse son Auteur; mais il le regarde comme un préjugé de l'enfance , et un reste de vaine terreur que l'éducation, plutôt que la nature, a laissé dans son âme. Le crime n'a point ici-bas d'autre ressource. Il faut secouer tout joug de religion , quand on veut secouer sans remords tout joug de la vertu, de la pudeur, de l'innocence, et jouir tranquillement du fruit de ses crimes. La religion ne saurait s'allier avec une vie dissolue; ses menaces empoisonnent tous les plaisirs criminels. 11 faut, ou abandonner ses plaisirs, ou soutenir sans cesse des remords et des frayeurs qui nous troublent et qui nous déchirent : le choix est bientôt fait; on ne croit plus rien, et on vit tranquille dans le crime. ( Paraphrase du psaume IX. )

Pourquoi nos prétendus incrédules souhaitentils si fort de voir des impies véritables, fermes et intrépides dans l'impiété, qu'ils en cherchent, qu'ils en attirent même des pays étrangers; comme un Spinosa, qu'on appela en France pour le consulter et pour l'entendre? c'est que nos incrédules ne sont point fermes dans l'incrédulité, ne trouvent personne qui le soit; et voudraient, pour se rassurer, rencontrer quelqu'un qui leur parût véritablement affermi dans ce parti affreux. Ils cherchent dans l'autorité des ressources et des défenses contre leur propre conscience; et n'osant tout seuls devenir

son et leur cœur même leur refusent, et par là ils retombent dans une crédulité bien plus puérile et plus insensée que celle qu'ils reprochent aux fidèles. Un Spinosa ! ce monstre, qui , après avoir embrassé différentes religions, finit par n'en avoir aucune, n'était pas empressé de chercher quelque impie déclaré qui l'affermît dans ie parti de l'irréligion et de l'athéisme : il s'était formé à lui-même ce chaos impénétrable d'impiété, cet ouvrage de confusion et de ténèbres, où le seul désir de ne pas croire en Dieu peut soutenir l'ennui et le dégoût de ceux qui le lisent; où hors l'impiété, tout est inintelligible; et qui, à la honte de l'humanité, serait tombé en naissant dans un oubli éternel et n'aurait jamais trouvé de lecteur, s'il n'eût attaqué l'Être suprême : cet impie, dis-je, vivait caché, retiré, tranquille; il faisait son uniqne occupation de ses productions ténébreuses, et n'avait besoin, pour se rassurer, que de lui-même. Mais ceux qui le cherchaient avec tant d'empressement, qui voulaient le voir, l'entendre, le consulter, c'étaient des insensés qui souhaitaient de devenir impies; et qui, ne trouvant pas dans le témoignage de tous les siècles assez d'autorité pour demeurer fidèles, cherchaient dans le témoignage d'un seul homme obscur, d'un transfuge de toutes les religions, une autorité qui les affermît dans l'impiété, et qui les défendit contre leur propre conscience. {Carême, sermon du mardi delà quatrième semaine.)

On voit des personnes , dans un sexe même où l'ignorance sur certains points devrait être un mérite; où la politesse et la bienséance du moins voudraient qu'en sachant on affectât d'ignorer; des personnes qui ^e savent pas même de la religion ce, qu'il faudrait en savoir pour régler de leurs mœurs , et qui font les difficiles, craignent d'en trop croire, ont des doutes sur tout, et n'en ont point sur leur, misère, et sur l'égarement visible de leur vie.. {Car rème, sermon du jeudi après les Cendres.)

11 serait trop difficile et trop vulgaire pour un, homme vain, abîmé dans la débauche, de se dire en secret à lui-même : Je suis encore trop faible, et trop abandonné au plaisir, pour en sortir; ce prétexte lui laisserait encore tous ses remords. C'est bien plus tôt fait de se dire à soi-même : Il est inutile de mieux vivre, parce qu'il n'y a rien après cette vie. Ce prétexte est bien plus commode, parce qu'il finit tout ; il nous laisse dans un certain état d'indolence, qui nous empêche de nous approfondir nousmêmes, et de faire des réflexions trop tristes sur nos passions. Nous avons peu de remords, parce que nous nous supposons incrédules, et que cette

impies, ils attendent d'un exemple ce que leur rai- i supposition nous laisse presque la même sécurité

DE L'INCRÉDULITÉ

que l'impiété véritable : du moins c'est une diversion qui émousseetqui suspend la sensibilité de la conscience; et, en faisant que nous nous prenons toujours pour ce que nous ne sommes pas, elle fait que nous vivons comme si nous étions en effet ce que nous désirons être. C'est une espèce de neutralité que nous gardons entre la foi et l'irréligion, dont notre indolence s'accommode ; parce qu'il faut du mouvement pour prendre un parti , et que , pour demeurer neutre, il n'y a qu'à ne point penser, et vivre d'habitude. L'impiété ferme et déclarée a je ne sais quoi qui fait horreur; mais la religion , d'un autre côté, offrant des objets qui alarment et qui n'accommodent pas les passions, que faire entre ces deux extrémités , dont l'une révolte la raison , et l'autre les sens? On demeure indécis et chancelant; on jouit en attendant du calme que cet état d'indécision et d'indifférence nous laisse; on vit sans vouloir savoir ce qu'on est, parce qu'il est plus commode de n'être rien , et de vivre sans penser et sans connaître. {Carême, sermon du mardi de la quatrième semaine. )

Nous voyons des hommes qui trouvent toujours plausible , convaincant , tout ce que l'incrédulité oppose de plus faible et de plus insensé à la foi; qui sont ébranlés au premier doute frivole que l'impie propose; qui sembleraient être ravis que la religion fût fausse, et qui sont moins touchés de ce poids respectable de preuves qui accablent une raison orgueilleuse, et qui en établissent la vérité, que d'un discours en l'air qui la combat, où il n'y a souvent de sérieux que la hardiesse de l'impiété et du blasphème : des hommes qui renvoient au peuple la croyance de tant de faits merveilleux que l'histoire de la religion nous a conservés; qui semblent croire que tout ce qui est au-dessus des forces de l'homme, passe aussi la puissance de Dieu ; et qui refusent les miracles aune religion qui n'est fondée que sur eux, et qui est le plus grand de tous les miracles ellemême. (Aoent, sermon du jour de Noël.)

Les incrédules sont de faux braves qui se donnent pour ce qu'ils ne sont pas; ils se vantent sans cesse de ne rien croire, et, à force de s'en vanter, ils se le persuadent à eux-mêmes : semblables à certains hommes nouveaux que nous voyons parmi nous, lesquels touchent presque encore à l'obscurité et à la roture de leurs ancêtres, et veulent pourtant qu'on les croie d'une naissance illustre, et descendus des plus grands noms; à force de le dire, de l'assurer et de le publier, ils parviennent presque à se le persuader à eux-mêmes : il en est ainsi de nos prétendus incrédules. Ils touchent encore, pour ainsi dire, à la foi qu'ils ont reçue en naissant, qui coule en-

core avec leur sang, et qui n'est pas effacée de leur cœur; mais c'est pour eux une manière de roture et de bassesse dont ils rougissent. A force de dire qu'ils ne croient rien , de l'assurer, de s'en vanter, ils croient ne rien croire; ils en ont bien meilleure opinion d'eux-mêmes, parce que cette profession déplorable d'incrédulité suppose des lumières non communes, de la force et de la supériorité d'esprit et une singularité qui déplaît et qui flatte. On a ouï-dire que certains grands hommes, fameux et fort estimés dans le siècle, ne croyaient pas; on se fait honneur de ces grands exemples : il paraît glorieux de ne rien croire, après de si illustres modèles : on a sans cesse leurs noms dans la bouebe. C'est un faux relief qu'on se donne, où il entre moins d'incrédulité que de vanité risible et de petitesse d'esprit, puisque rien n'est si petit ni si méprisable que de se donner pour ce qu'on n'est pas , et se faire honneur du personnage d'un autre. (Carême, sermon du mardi de la quatrième semaine.)

L'incrédulité déclarée est peut-être un vice rare parmi nous ; mais la simplicité de la foi ne l'est guère moins. On ne se permet pas des doutes sur le fond des mystères; mais on obéit en philosophe, en s'imposant soi-même le joug. On aurait horreur de se départir de la croyance de ses pères ; mais on veut raffiner sur leur bonne foi. Notre siècle surtout est plein de ces demi-fidèles qui, sous prétexte de dépouiller la religion de tout ce que la crédulité ou les préjugés ont pu y ajouter, ôtent à la foi tout le mérite de la soumission. (Carême, sermon du jeudi après les Cendres.)

Souvent c'est une société de libertinage, qui nous fait parler le langage de l'impiété. On veut paraître tels que ceux à qui les plaisirs et la débauche nous lient. On croit qu'il serait honteux d'être dissolu , et de paraître croire encore devant les témoins et les complices de nos désordres. Le parti d'un débauché qui croit encore , est un parti faible et vulgaire : afin que la débauche soit du bon air, il faut y ajouter l'impiété et le libertinage ; autrement ce serait être débauché en novice, un reste de religion paraîtrait se sentir encore un peu trop de l'enfance et du collège. ( Carême, sermon du mardi de la quatrième semaine. )

Ce que la religion a de plus auguste est devenu le sujet des conversations mondaines : on y parle de tout, on y décide librement de tout. Des hommes vains, d'un caractère superficiel , n'ayant pour toute connaissance de la religion qu'un peu plus de témé' rite que l'ignorant et le peuple; n'apportant pour toute science que des doutes vulgaires et usés qu'ils ont appris , mais qu'ils n'ont pas formés , des doutes

DE L'INCREDULITE.

tant de fois éclaircis, et qui ne semblent subsister I encore que pour faire honneur à la vérité; des boni- j mes qui, dans des mœurs dissipées, n'ont jamais donné une heure d'attention sérieuse aux vérités de la religion , tranchent, décidentsur des points qu'une vie entière d'étude pourrait à peine éclaircir. {Carême, sermon du jeudi après les Cendres. )

Si notre incrédulité avait son fondement dans des incertitudes réelles sur la religion , tant que ces incertitudes subsisteraient, l'incrédulité serait toujours la même. Mais, comme nos doutes ne naissent que de nos passions , et que nos passions ne sont pas toujours les mêmes, ni également vives et maîtresses de notre cœur, nos doutes changent sans cesse comme nos passions. Ils croissent, ils diminuent, ils s'éclipsent, ils reparaissent , ils sont dans la même volubilité et toujours dans le même degré que nos passions; en un mot, ils suivent la destinée des passions , parce qu'ils ne sont que les passions elles-mêmes. ( Carême, sermon du mardi de la quatrième semaine. )

Il en est peu qui reviennent des routes égarées où l'impiété les conduit. L'on ne revient guère de la dépravation impie de la raison. Les années mûrissent les passions, mais l'orgueil de l'incrédulité renaît et se fortifie avec les années. Plus les années deviennent sérieuses, plus elles donnent du crédit et une sorte de bon air à la philosophie de l'impiété; et la vieillesse est le temps où l'impie s'en fait plus d'honneur, et où elle attire aussi plus d'éloges de la part de ses imitateurs. ( Paraphrase du psaume XIII. )

Si la religion ne proposait que des mystères qui passent la raison , sans y ajouter des maximes et des vérités qui gênent les passions , on peut assurer hardiment que les incrédules seraient rares. Les vérités ou les erreurs abstraites, qu'il est indifférent de croire ou de nier, n'intéressent presque personne. On trouvera peu de ces hommes épris de la seule vérité , qui deviennent partisans et défenseurs zélés de certains points de pure spéculation, et qui n'ont rapport à rien, seulement parce qu'ils les croient vrais. Les vérités abstraites des mathématiques ont trouvé en nos jours quelques sectateurs zélés et estimables , qui se sont dévoués à développer ce qu'il y a de plus impénétrable dans les secrets infinis et dans les abîmes profonds de cette science; mais ces sectateurs ont été quelques hommes rares et uniques. La contagion n'était pas à craindre ; aussi n'a-t-elle pas gagné. On les admire , mais on serait bien fâché de les imiter. Si la religion ne proposait que des vérités aussi abstraites, aussi indifférentes à la félicité des sens, aussi peu intéressantes pour les passions et

pour l'amour- propre , les impies seraient encore plus rares que les mathématiciens. On en veutaux vérités de la religion, parce qu'elles nous menacent; on ne s'élève point contre les autres , parce que leur vérité ou leur fausseté ne décide de rien pour nous. Lorsque l'on approfondit la plupart de ces hommes qui se disent incrédules, qui se récrient sans cesse contre les préjugés populaires, ontrouvequ'ils n'ont pour toute science que quelques doutes usés et vulgaires qu'on a débités dans tous les temps, et qu'on débite encore tous les jours dans le monde ; qu'ils ne savent qu'un certain jargon qui passe de main en main, qu'on reçoit sans l'examiner, et qu'on répète sans l'entendre. On trouve que toute leur capacité se réduit à certains discours de libertinage qui courent les rues, s'il est permis de parler ainsi ; à certaines maximes rebatues qui, à force d'être redites , commencent à tenir de la bassesse du proverbe. Ceux qui tiennent ces discours sont des hommes dissipés par les plaisirs, et qui seraient bien fâchés d'avoir un moment de reste pour examiner ennuyetisement des vérités qu'ils ne se soucient pas de connaître : des hommes d'un caractère léger, superficiel, incapables d'attention et d'examen, et qui ne sauraient soutenir un seul instant de sérieux et de méditation tranquille et rassise. Ils ne savent que le langage des doutes qu'ils ont appris. Ils ne les ont pas formés; ils répètent ce qu'ils ont ouï : c'est une tradition d'ignorance et d'impiété qu'ils ont reçue. Aussi, ils ne doutent pas, ils ne font que conserver à ceux qui les suivront le langage de l'irréligion et des doutes; ils ne sont pas incrédules, ils ne sont que les échos de l'incrédulité : en un mot, ils savent ce qu'il faut dire pour douter, mais ils n'en savent pas assez pour douter eux-mêmes. (Carême, sermon du mardi de la quatrième semaine .)

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