DE L'ENNUI
et un dégoût affreux succède à l'instant à une vaine espérance de plaisir dont leur âme s'était d'abord flattée. (Pelit Carême, sermon du troisième dimanche. )
Rien n'est plus triste pour la plupart des hommes que de se trouver avec eux seuls, et de retomber sur leur propre cœur. Comme des passions vaines nous emportent; que des attachements criminels nous souillent ; que mille désirs illégitimes occupent tous les mouvements de notre cœur : en rentrant dans nous-mêmes , nous n'y trouvons qu'un vide affreux, que des remords cruels, des pensées noires, et des réflexions tristes. Nous cherchons donc dans la variété , des occupations ; et dans des distractions éternelles, l'oubli de nous-mêmes. Nous craignons le loisir comme le signal de l'ennui ; et nous croyons trouver dans le dérangement et la multiplicité des soins extérieurs , cette ivresse heureuse qui fait que nous marcbons sans nous en apercevoir, et que nous ne sentons plus le poids de nous-mêmes. ( Carême , sermon du lundi de la Passion. )
Toute la vie des grands n'est qu'une précaution pénible contre l'ennui ; et toute leur vie n'est qu'un ennui pénible elle-même. Us l'avancent même , en se hâtant de multiplier les plaisirs : tout est déjà usé pour eux à l'entrée même de la vie; et leurs premières années éprouvent déjà les dégoûts et l'insipidité que la lassitude et le long usage de tout semblent attacher à la vieillesse. (Petit Carême, sermon du troisième dimanche.)
L'ennui ne se trouve que dans le dérangement et dans une vie d'agitation , où jamais rien n'est à sa place. C'est en vivant au hasard , que nous nous sommes à charge à nous-mêmes; que nous cherchons toujours de nouvelles occupations et que le dégoût nous fait bientôt repentir de les avoir cherchées; que nous changeons sans cesse de situation pour nous fuir , et que nous nous portons partout nousmêmes ; en un mot , que toute notre vie n'est qu'un art diversifié pour éviter l'ennui , et un talent malheureux de le trouver. Partout où n'est pas l'ordre, il faut nécessairement que se trouve l'ennui ; et loin qu'une vie de dérangement et d'agitation en soit le remède , elle en est , au contraire , la source la plus féconde et la plus universelle. ( Carême, sermon du lundi de la Passion. )
Plus les grands sont élevés, plus ils sont malheureux. Comme rien ne les contraint , rien aussi ne les fixe. Moins ils dépendent des autres , plus ils sont livrés à eux-mêmes. Leurs caprices naissent de leur indépendance : ils retournent sur eux leur autorité; leurs passions ayant essayé de tout et tout usé, il ne leur reste plus qu'à se dévorer eux-mêmes. Leurs
bizarreries deviennent l'unique ressource de leur ennui et de leur satiété : ne pouvant plus varier les plaisirs déjà tout épuisés , ils ne sauraient plus trouver de variété que dans les inégalités éternelles da leur humeur ; et ils s'en prennent sans cesse à euxmêmes du vide que tout ce qui les environne laisse sans cesse au dedans d'eux-mêmes. Ce n'est pas ici une de ces vaines images que le discours embellit , et où l'on supplée par les ornements à la ressemblance.
Approchons des grands; jetons les yeux nousmêmes sur une de ces personnes qui ont vieilli dans les passions , et que le long usage des plaisirs a rendues également inhabiles et au vice et à la vertu. Quel nuage éternel sur l'humeur! quel fonds de chagrin et de caprices! Rien ne plaît, parce qu'on ne saurait plus soi-même se plaire. On se venge sur tout ce qui nous environne , des chagrins secrets qui nousdéchirent. Il semble qu'on fait un crime au reste des hommes, de l'impuissance où l'on est d'être encore aussi criminel qu'eux. On leur reproche en secret tout ce qu'on ne peut plus se permettre à soimême , et l'on met l'humeur à la place des plaisirs. (Petit Carême, sermon du troisième dimanche.)