‹ Œuvres de Mgr. Freppel (volume 2)Chapitre 38 sur 38 · LE 27 JUIN · texte numérisé non relu

LE 27 JUIN

Ex ore infantium et lactentium perfecisti laudem propter inimicos tuos.

Vous avez tiré de la bouche des enfants et des nouveau - nés une louange parfaite, pour confondre vos ennemis.

Ps. vm, 2.

Messeigneurs, Mes Frères,

Si jamais ces paroles du Roi-Prophète se sont vérifiées dans la suite des temps, c'est bien à l'époque où nous sommes. Il semble même que, dans ces trente dernières années, l'enfance soit devenue parmi nous l'ojgane privilégié des

communications divines. C'est à deux petits pâtres des Alpes que la Mère de Miséricorde faisait entendre naguère ces solennels avertissements, auxquels un demi-siècle de fléaux et de calamités est venu ajouter le plus lumineux et le plus terrible des commentaires. Vingt ans s'étaient à peine écoulés, depuis que les humbles messagers de Notre-Dame de la Salette avaient transmis à tout son peuple les menaces de la justice divine, et voici que dans une grotte des Pyrénées, la Vierge immaculée faisait choix d'une pauvre jeune fille pour provoquer ce grand réveil des âmes dont nous sommes témoins. Et enfin, au plus fort de nos désastres, sur les lieux mêmes où nous sommes, la Reine du ciel faisait reluire aux yeux de quelques petits enfants les premiers rayons de l'espérance. A Pontmain comme à Lourdes et à La Salette, trois fois dans l'espace d'un demi-siècle, c'est de la bouche des enfants et des nouveau-nés que Dieu s'est plu à tirer une louange parfaite, pour confondre ses ennemis : Ex ore infantium et lactentium perfecisti laudem propter inimicos tuos.

Ah ! je le sais, c'est là précisément ce qui déconcerte la sagesse humaine. A la vue de si

faibles instruments choisis pour de si grands desseins, rorgueil se révolle, la fausse science s'irrite, l'incrédulité multiplie ses ricanements et ses sopliismes. N'est-ce pas aux riches et aux puissants de la terre, n'est-ce pas à des littérateurs ou à des philosophes que devraient écl-oir de pareils privilèges? 0 vanité des jugements de l'homme! Qu'est-ce que tout cela. Mes Frères, devant la souveraine majesté de Dieu? Et qu'importe à la fin qu'il se propose, la faiblesse des moyens qu'il emploie pour y atteindre? Plus ces moyens sont infirmes, et plus sa toute-puissance éclate dans leur infirmité même. C'était la pensée de l'Apôtre, quand il jetait à toutes les forces terrestres ce sublime défi : Infirma mundi elegit Deus, ut confundal fortia : Dieu a choisi ce qu'il y a de plus faible selon le monde, pour confondre ce qu'il y a de . plus fort ; il a pris ce qui n'est pas pour détruire ce qui est, et ea quœ non sunt, ut ea quœ sunt destrueret , et cela, afin que nulle chair ne puisse se glorifier devant lui : ut non glorietur omnis caro in conspectu ejus (1). Quand les

(1] l^e aux Cor., i, 27 et s.

princes du peuple trahissent leurs devoirs, il prend un petit enfant sur les marches de l'autel, pour annoncer aux Héli, par la bouche des Samuel , l'approche des vengeances célestes. Au milieu des cris de haine que poussent les chefs de la synagogue, il place FHosannah sur les lèvres des jeunes Hébreux : pueros clamantes in templo et dicentes Hosannah (1). L'histoire est pleine de ces divines prérogatives de l'innocence et de la candeur ; et c'est pourquoi Notre Seigneur Jésus-Christ, voulant humilier l'orgueil de la fausse sagesse et de la fausse science, disait : Confiteor tibi, Pater, Domine cœli et terrœ, quia abscondisti hœc a sapientibus et prudentibus et revelasti ea ptarvulis : « Je vous rends gloire, mon Père, Seigneur du ciel et de la terre, parce que vous avez caché ces choses aux sages et aux prudents et que vous les avez révélées aux petits (2). »

Je ne suis donc pas surpris des merveilles dont ces lieux ont été le théâtre ; et l'imposant spectacle que nous contemplons en ce moment

(1) s. Matth., xxi, 15.

(2) s. Matth., XI, 25.

est une confirmation éclatante de leur réalité. Cette majestueuse basilique qui s'est élevée comme par enchantement , cette affluence de pèlerins qui depuis lors n'ont pas cessé d'accourir de tous les diocèses voisins, ces faveurs spirituelles et corporelles que la divine miséricorde s'est plue à répandre sur les pieux visiteurs, ces honneurs rendus à Notre-Dame-de-Pontmain après l'examen le plus sévère et le plus scrupuleux de l'autorité diocésaine, tout cela montre bien que nous sommes en présence d'une manifestation authentique de la toute -puissance divine. Mais pourquoi, Mes Frères, ces manifestations divines qui se succèdent par intervalles dans l'histoire de l'Église? Quelle est leur raison d'être dans le plan divin? Quelle place occupentelles dans l'économie générale de la Providence ? C'est ce que j'ai le dessein d'examiner aux lumières de la raison et de la foi. J'en trouve un double motif dans les paroles mêmes de mon texte : Dieu se plaît à tirer de ces manifestations une louange parfaite : perfecisti laudem, et cela, pour confondre ses ennemis, propter inimicos tuos. La glorification de Dieu, la confusion des ennemis de la foi, telles sont les deux

fins principales de cette série de faits miraculeux parmi lesquels nous aimons à célébrer l'apparition de la Très Sainte Vierge aux enfants de Pontmain ; ex ore infantium et lactentium perfecisti laudem propter inimicos tuos.

Monseigneur,

En venant occuper le siè^e de Laval auquel vous appelaient votre zèle et vos vertus, vous avez trouvé un champ merveilleusement cultivé par les soins de votre vénérable prédécesseur ; un clergé formé de longue date à l'école d'un des meilleurs maîtres de la théologie ; un peuple qui, à travers toutes nos vicissitudes, a su conserver intactes la foi et la piété de ses ancêtres ; un héritage d"œuvres et d'institutions qu'il vous suffira de développer pour le faire fructifier dans vos mains. Mais ce que je n'hésite pas à regarder comme l'une des consolations de votre épiscopat, c'est ce nouveau centre de prières, ce foyer de grâces et de bénédictions, que Dieu a daigné ouvrir dans votre diocèse. Oui, c'est bien au milieu de nos braves populations de l'Ouest,

entre la Bretagne et le Maine, clans l'une des contrées les plus religieuses de la France, que la Reine du ciel et de la terre devait ériger un trône de clémence et de miséricorde. Puisse-t-il être pour toute celle région privilégiée, un palladium de la foi, un rempart contre Terreur et le vice, une source de vertus, de joies et de bonheur !

Dieu tire sa gloire de ses œuvres, qui sont la manifestation de sa puissance, de sa sagesse et de sa bonté. Or, il est une première œuvre par laquelle il se manifeste d'une façon permanente : c'est le monde. Cœli enarrant gloriam Dei, s'écriait le Psalmiste, « les cieux racontent la gloire de Dieu, et le firmament annonce l'œuvre de ses mains (1). » Ces astres, ces mondes sans nombre, l'éclat de leurs feux, le prodige de leurs grandeurs et de leurs distances, cette multitude

fl) Psaume xviii, \.

infinie de globes lumineux venant s'ordonner dans l'espace en groupes à la fois semblables et divers, pour accomplir d'un même mouvement leur majestueuse révolution ; et sur la terre « que Dieu a donnée pour demeure aux enfants des hommes (1) », cet ordre parfait, cet équilibre constant, cet harmonieux concert, cette série sans fin d'êtres qui s'élèvent par une gradation continue, de la nature brute, en qui la vie sommeille, jusqu'aux splendeurs de la nature spirituelle, ayant tous leurs lois, leurs propriétés, leurs fins, comme les anneaux d'une chaîne dont chacun se rattache à celui qui le précède et soutient celui qui le suit ; ces forces qui se balancent, ces mouvements qui se combinent, ces éléments qui se pondèrent, ces contrastes qui s'appellent et se répondent réciproquement , pour produire l'unité dans la variété et pour tirer de l'agencement des détails la grandeur et la beauté de l'ensemble ; tout cet univers enfin « que Dieu a disposé avec nombre, poids et mesure (2) » , ces magnificences de

(1) Psaume cxiii, 10.

(2) Sagesse, xi, 2L

l'ordre naturel sont la manifestation permanente d'une intelligence souveraine qui a tout créé, tout prévu, tout coordonné ; et c'est à la vue de cette œuvre toujours présente aux yeux de l'homme, que l'apôtre écrivait aux Romains : « Les perfections invisibles de Dieu, aussi bien que son éternelle puissance et sa divinité, sont devenues visibles depuis la création du monde, par tout ce qui a été fait : « Invisihilia ipsius, a creatura mundi, per ea quœ facta sunt intellecta, conspiciuntur, sempiterna quoque ejus virtus et divinitas (1).

C'est l'enseignement que la mère des Machabées donnait à son fils, quand elle lui disait : peto te, nate, je te prie, mon enfant, regarde le ciel et la terre, toutes les choses qu'ils renferment, ut aspicias ad cœlum et terram et ad omnia quœ in eis sunt, et tu comprendras que Dieu a fait toutes ces choses de rien, et intelligas quia ex nihilo fecit illa Deus (2).

Mais, si parfaite, si excellente que soit cette œuvre, est-ce par elle seulement que Dieu a

(1) Ep. aux Rom., i, 20.

(2) IP Machab., vu, 28.

daigné se manifester à nous d'une façon permanente? Ne concevez-vous pas un ordre de ciioses encore plus élevé? N'est-il pas vrai que la moindre des âmes intelligentes a plus de prix à elle seule que toute la machine du monde? Toutes les étoiles du firmament réunies peuventelles entrer en parallèle avec la plus humble des créatures morales? Si donc il avait plu à Dieu de constituer une immense société des âmes, d'entrer en communion avec elle, de la faire participer à sa sainteté et à sa vie propre, de l'appeler à jouir de sa béatitude, est-ce que vous ne verriez pas dans cette œuvre nouvelle, une deuxième manifestation, plus éclatante que la première, de sa puissance, de sa sagesse et de sa bonté ?

Dieu a fait celte œuvre. De même que dans l'ordre naturel, il se manifeste par le monde, ainsi, dans l'ordre surnaturel, se manifeste-t-il par rÉglise. L'Église et le monde, voilà sesdeux grandes œuvres, toujours marquées de son empreinte, toujours visibles à nos yeux. Et quelles splendeurs, quelles magnificences dans cette deuxième création, à laquelle la première sert d'enveloppe et de théâtre ! Comme la main

de Dieu y apparail dès le principe, toutepuissante et souveraine ! L'imagination reste frappée devant ces mondes innombrables qui gravitent à travers l'espace sous une même loi d'équilibre et d'harmonie; mais combien plus haute, plus saisissante est la vue de cette multitude d'esprits qui ont traversé les siècles portant l'image de Dieu dans le regard de leur intelligence et dans le libre mouvement de leur volonté ! Elles brillent d'un vif éclat ces lampes célestes que la main de Dieu tient suspendues à la voûte du fn-mament; mais quel pâle reflet de rélernelle lumière auprès de ces flots de doctrine que le soleil de justice et de vérité a versés sur les âmes depuis six mille ans! Elles sont fécondes les sources de vie que Dieu a multipliées au sein de ce vaste univers, et auxquelles s'alimentent tous les êtres animés; mais quelle richesse incommensurable dans ces canaux de la grâce qui font circuler la vie divine dans les veines de l'humanité, et d'où la sainteté s'épanche avec toutes ses beautés, toutes ses grandeurs et tous ses héroïsmes ! J'admire l'ordre et la structure de cet édifice matériel ; le saint nom

de Dieu m'y apparaît gravé en lettres d'or au T. V. 23

frontispice de ce temple de la nature ; mais qu'elle est infiniment plus belle l'ordonnance de cette cité de Dieu toute faite de lumière et d'amour, de grâce et d'harmonie, toujours une dans les contours d'une enceinte qui a la terre pour mesure, toujours identique dans le mouvement d'une croissance qui a l'éternité pour terme ! L'ordre naturel offre aux recherches et aux contemplations de l'homme un thème presque inépuisable ; mais le monde des âmes avec ses deux grands règnes de la grâce et de la gloire, avec ses plantations divines aux fleurs et aux fruits incomparables, avec ses familles de saints qui brillent comme autant de constellations diverses au firmament de l'Église, quelle œuvre et quelle révélation de Dieu! Merveilleux est le plan divin tel qu'il se déroule dans la création du monde ; mais combien plus merveilleuse encore est celle économie de la grâce et de la rédemption, qui se déploie à travers les âges, ayant à son point de départ Télévalion de l'homme au-dessus de toute la nature créée, à son sommet l'incarnation du Verbe, et à son point d'arrivée l'éternelle vision et Téternelle

béatitude ! 0 la grande œuvre, Mes Frères ! 0 l'œuvre des œuvres ! Oui je comprends qu'en la contennplant dans le Verbe incarné et dans rÉglise qui est son corps mystique, l'Apôtre se soit écrié avec transport : Et manifeste magnum est pietatis sacramentum : Et certes, il est grand ce mystère d'amour, qui s'est montré dans la chair, a été justifié par l'esprit, manifesté aux anges, prêché aux nations, cru dans le monde, élevé dan s -la gloire (I). »

Mais ne scmble-t-il pas, Mes Frères, que je me sois créé une difficulté dans le soin môme que j'ai mis à déterminer les deux manifestations permanentes de la Divinité au milieu des hommes ? Car enfin, si Dieu se manifeste par le monde et par l'Église, si ces deux grandes œuvres sont là, sous les yeux de tous, signées de son nom et portant l'empreinte de sa main, à quoi bon d'autres manifestations individuelles ou passagères ? Si les splendeurs de Tordre naturel et les magnificences plus grandes encore de l'ordre surnaturel s'imposent de telle façon, que

(1) I" à Timothée, m, 16.

la bonne foi et la bonne volonté ne puissent pas s'y méprendre, ita ut sine inexcusabiles (1), quels peuvent être, à côté de l'un et de l'outre, le rang et la place de Tordre miraculeux? N'y a-t-il pas là, à tout le moins, un hors-d'œuvre et une superfétation, en présence d'un tel rayonnement des perfections divines à travers le monde de la nature et le monde de la grâce ? Non, Mes Frères, si éclatantes que soient les merveilles de l'ordre naturel et de l'ordre surnaturel, l'ordre miraculeux conserve sa raison d'être, parce qu'il achève la louange divine : perfecisti laudem. Quel que soit le degré de certitude qui s'attache pour nous tous aux deux manifestations permanentes de Dieu dans le monde et dans l'Église, les manifestations passagères, comme celle dont nous célébrons aujourd'hui le souvenir, n'en gardent pas moins leur grande place dans l'économie générale de la Providence, parce qu'elles sont une glorification nouvelle de la puissance, de la sagesse et de la bonté divine.

Glorification de la puissance divine. Rien n'est admirable, sans doute, comme la constance et la

(1) Ep. aux Uom., i, îiO.

régularité des lois qui régissent les rpuvres de Dieu ; et ce n'est pas sans raison qu'un ancien disait : semel jussit, sempcr paret : il a commandé une fois, il obéit toujours aux lois qu'il a voulu se prescrire (1). Voyez, Mes Frères, comme dans la création tout suit un cours marqué à l'avance et toujours le même. Vo3'ez comme, dans l'Eglise, tout se meut dans l'orbite tracée par la main de Dieu. La doctrine révélée se transmet suivant un ordre invariable ; le sacrifice se prolonge indéfiniment dans des conditions identiques; les eaux de la grâce coulent sans cesse dans le lit que Dieu leur a creusé ; la hiérarchie des pouvoirs fonctionne d'après une constitution qui ne cliange pas. Bref, l'ordre surnaturel comme l'ordre naturel, le monde et l'Église sont gouvernés par des lois dont la permanence et l'uniformité attestent la puissance de Dieu. Et cependant, si en dehors de ces lois générales, il ne se produisait nulle part d'effets supérieurs ou contraires, si l'exception ne venait jamais confirmer la règle, si, toujours et partout, la nature et la grâce suivaient leur cours habi-

(1) Sénèque.

tuel, sans nul incident, sans nulle dérogation, est-ce que l'humaine faiblesse n'en conclurait pas, comme par le fait elle l'a prétendu si souvent, que la puissance de Dieu est enchaînée aux lois une fois établies, que sa liberté n'est pas complète, que son indépendance n'est pas souveraine et absolue? Apparaissez donc, ô toutepuissance de mon Dieu, déchirez par intervalles les voiles du monde sensible pour éclater à nos yeux, montrez-nous par l'évidence du miracle que nulle force n'arrête votre bras, que nulle loi n'est au-dessus de votre souveraineté, que nul être n'échappe à votre domination, afin qu'à la vue de ces signes éclatants, manifestes, tous s'écrient avec le Psalmiste : Qiiis loquetur poteniias Domini, auclitas faciet omnes laudes ejus : « Qui pourra raconter toute la puissance du Seigneur, et publier toutes les louanges qui lui sont dues (1)? »

Glorification de la sagesse divine. C'est le chefd'œuvre de cette divine sagesse d'avoir placé sous nos yeux les deux mondes qui la manifestent à toute heure et en tout lieu, le monde de

(1) Psaume cvi, i.

la nature et le monde de la grâce, la création et l'Église. Aveugle qui ne voit pas dans chaque être qui existe, qui se meut, qui respire, qui vit, qui pense, le vestige, la trace, l'empreinte, l'image de la Divinité. Deux fois aveugle celui qui ne voit pas l'action divine dans cette œuvre surnaturelle qui semble ne tenir à rien, et qui en réalité supporte tout, dans ce monde des âmes où se reflètent toutes les perfections de Dieu, dans cette immense société des justes qui remplit l'histoire depuis six mille ans, et du milieu de laquelle resplendissent d'un éclat surhumain toutes les merveilles de la foi, de l'abnégation et du sacrifice. Mais la sagesse divine l'avait prévu. Quelque frappantes qu'elles soient par ellesmêmes, ces manifestations permanentes de la Divinité nous émeuvent d'autant moins que nous y sommes plus habitués. Par cela même qu'elles sont toujours présentes à nos yeux, ces grandes œuvres de la nature et de la grâce semblent perdre de leur éclat primitif; et, à force de nous familiariser avec elles, nous finissons par ne plus y voir aussi clairement l'empreinte du doigt de Dieu. De là, dans les intelligences, tant de nuages et d'obscurité. Mais voici que soudain le

miracle éclate comme l'éclair sillonne la nue : à ce rayon parti des profondeurs de réternité tout le plan divin s'illumine; les âmes tressaillent sous l'action de cette force mystérieuse ; la foi se réveille; le sens du divin et du surnaturel se ranime ; et l'intervention extraordinaire de Dieu saisit, remue, subjugue ceux que le cours ordinaire de ses opérations laissait indifférents ou distraits. Voilà, Mes Frères, la place qui revient à l'ordre miraculeux dans l'économie générale de la Providence. Le miracle, tel qu'il se produit par intervalle dans la suite des temps, c'est le coup d'autorité qui affermit des convictions ébranlées; c'est le trait de lumière qui déchire en un clin d'œil des ténèbres devenues de plus en plus épaisses ; c'est le branle donné d'en haut à des volontés inertes ; c'est la secousse divine imprimée à tout un peuple ou à toute une .époque; c'est le rappel des âmes dans les voies de la justice et de la sainteté. Admirable tr^ivail de cette sagesse souveraine qui vient en aide à notre faiblesse, proportionne les moyens à la fin, dispense le secours à l'heure marquée, et se joue à travers le monde et l'Église, atteignant d'une extrémité à l'autre avec force et disposant

toutes choses avec douceur : attingit a fine usque ad finem for Hier et dispon il omn ia suaviter ( l). Glorification de la bonté divine. Ah ! Mes Très Cliers Frères, si je n'envisageais que l'amour de Dieu pour les hommes, bien loin de m'étonner qu'il daigne par intervalle déchirer les voiles du monde sensible pour se montrer à nous, je serais moins surpris do la réalité de ces manifestations que de leur rareté i-eiative. Dieu est si bon, qu'il a besoin, pour ainsi parler, de faire violence à son amour pour se cacher derrière le rideau des créatures qui le dérobe à nos yeux, pour ne pas se montrer à découvert et nous faire éprouver plus souvent les effets manifestes de sa présence au milieu de nous. Rappelons-nous bien que nous sommes ici -bas dans la voie de l'épreuve, que notre foi, pour conserver tout son mérite, doit rester dans le demi-jour où la révélation chrétienne Ta placée, et que si le miracle éclatait sans cesse, c'est au détriment de notie liberté qu'il imposerait à nos jugements une évidence devenue irrésistible. Qu'est-ce à dire pourtant, Mes Frères? Ces sages réserves commandées par le plan pro-

(1) Psaume viii, 1.

videntiel, vont-elles jusqu'à exclure toute manifestation extraordinaire de la bonté divine? A Dieu ne plaise. De même que les miracles de rÉvangile ont été avant tout et par-dessus tout des prodiges de tendresse et de miséricorde, ainsi la bonté divine trouvera-t-elle sa glorification dans les merveilles de tous les siècles à venir. En voulez-vous une nouvelle preuve? Regardez le lieu même où nous sommes. Une famille tremble pour Tun de ses membres exposé aux périls d'une guerre désastreuse ; les larmes d'un père, d'une mèi-e se mêlent aux prières de petits enfants inquiets du sort de leur frère ; le deuil et la tristesse régnent sous cet humble toit que rien ne signale à raltenlion des hommes ; et voici que l'avocate du genre humain auprès de Dieu, la Mère de miséricorde ne dédaigne pas d'apparaître à ces petits de la terre, pour faire briller à leurs yeux ces mots prophétiques : « Mais priez, mes enfants ; Dieu vous exaucera en peu de temps; mon fils se laisse toucher. » Ah! ditesmoi, n'est-ce pas là une révélation éclatante delà bonté divine? Et qui ne s'écrierait, avec le Psalmiste, à la vue d'un tel miracle de condescendance et d'amour : Quam bonus, Israël, Deus,

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his qui recto sunt corde : « Que Dieu est bon, ô Israël, pour ceux qui ont le cojur droit » (1) ! Mais j'entends l'Apôtre nous dire : ces manifestations extraordinaires de la puissance, de la sagesse et de la bonté divines, s'adressent moins encore à ceux qui croient qu'à ceux qui ne croient pas : m signum sunt non fidelibus sed in fidelibus (2). En même lemps qu'elles glorifient Dieu, elles confondent l'erreur et l'incrédulité. Voilà pourquoi, après avoir dit que Dieu tire de la bouche des enfants et des nouveaunés la louange parfaite : ex ore infantium et lactentium perfecisti tandem, le Roi-Prophète ajoute : il agit de la sorte pour confondre les ennemis de son nom : p)vpter inimicos tiios. Le développement de cette pensée fera le sujet d'une seconde partie.

Rien ne gène ni ne déconcerte l'incrédulité contemporaine comme les manifestations extraor-

(1) Psaume lxxii, 1.

(2j I" Ep. aux Cor., xiv, 22.

diiiaires de la puissance, de la sagesse et de la bonté divines. Aux objections qu'elle soulève, aux colères qu'elle exprime, aux blasphèmes qu'elle profère, l'on sent bien que le miracle la touche au vif. Car il ne s'agit pas là de faits lointains, dont il serait possible d'écarter le souvenir importun, mais d'événements accomplis sous les yeux de la génération présente et dont les conséquences se prolongent au milieu de nous. Devant ces faits, qui s'imposent à l'attention générale, l'indifférence n'est qu'une bravade, et la négation systématique, un expédient sans dignité ou sans valeur.

Ils disaient, en reprenant le langage ilu siècle dernier, qu'il n'y a de réel que ce qui est sensible et palpable, que le monde invisible est une chimère et l'ordre surnaturel une pure hypothèse. Et voici que l'ordre surnaturel s'affirme par des prodiges éclatants ; le monde invisible se dévoile dans les apparitions les plus inattendues. Non, ne récusez pas les témoins : leur innocence est la garantie de leur sincérité ; plus ils ignorent le monde, ses luttes et ses passions, et moins l'artifice a de prise sur leur âme; tout les accrédite, jusqu'à leur naïveté

même. Ni trompeurs, ni trompés, voilà ce qui ressort avec une force irrésistible de ce langage simple et ferme comme la vérité; de ces récits où n'entre aucune dissimulation ; de ces réponses que nulle difficulté n'arrête, que nulle contradiction ne trouve en défaut. Vous eussiez peut-être préféré le témoignage d'un lettré, d'un savant : oli ! c'est alors que l'esprit de système, les opinions formées d'avance, les idées préconçues vous auraient paru autant de motifs de suspicion légitime. Non, c'est le regard limpide de l'enfance qui devait lire ces choses, et c'est de ses lèvres, incapables de mensonge, que nous devions les recueillir, selon qu'il est écrit : ex ore infantium et lactentium perfecisti laudem 2}r opter inimicos tuos.

Ils disaient, dans l'enivrement d'un fol orgueil, que la science est en train d'expliquer toutes choses, qu'il n'y a plus rien qui échappe aux lumières de la raison humaine devenue la seule mesure du vrai. Et il a fallu du témoignage de quelques petits enfants pour mettre en défaut ce rationalisme hautain. Devant des effets dont la cause lui échappe, il reste confondu avec le vide de ses théories et le néant de ses explications.

C'est en vain que, pour dépouiller l'événement de son caractère miraculeux, il multiplie les hypothèses , entasse les sophismes, fait appel à toutes les ressources de la parole et de l'esprit : le fait est là, dans sa simplicité victorieuse, qui le tient en échec et le met à bout de forces. Triste aveuglement de cette fausse science qui aime mieux se couvrir elle-même de confusion, que de glorifier Dieu en reconnaissant son action souveraine sur toutes les créatures !

Ils disaient : la foi est morte, la religion s'en va. Et voici que, d'une extrémité de la France à l'autre, il se produit un mouvement tel qu'on en trouverait à peine de comparable dans les âges les plus merveilleux de la foi. A la Salette, à Lourdes, à Pontmain, en vingt endroits divers, des multitudes de pèlerins accourent, la confiance au cœur, la prière sur les lèvres ; l'industrie moderne réunit à peine assez de ressources pour satisfaire cet élan de piété qui s'est communiqué à tous les rangs et à toutes les conditions sociales; des associations se forment pour envelopper les âmes dans un vaste réseau de dévotion et de charité; des temples s'élèvent pour transmettre à toutes les générations futures la

mémoire de ces grandes choses. Partout c'est un redoublement de ferveur; c'est un réveil des âmes; c'est un retour à Dieu et à l'Église, au Christ et à ia religion. Et tout cela se passe sous les yeux de l'incrédulité stupéfaite, qui ne sait ni à quelle cause attribuer ce prodigieux mouvement, ni par quel moyen l'arrêter. Ah ! n'est-ce pas le cas de s'écrier avec l'Apôtre : « Je perdrai la sagesse des faux sages et je réprouverai la prudence des faux prudents » : perdam sapientiam sapientium, ci p7^icdentiam prudeniium reprobabo (1).

Oui , sans doute , je les entends qui nous disent : Vous rapetissez la religion , vous la matérialisez par des pratiques étroites et mesquines. Étrange calomnie, Mes Très Ghers Frères! La Religion est à l'image de l'homme, qui est tout à la fois esprit et corps, âme et matière ; elle est à l'image de l'Incarnation du Verbe, qui a daigné se montrer à nous sous des formes sensibles; elle est à l'image des sacrements où la grâce invisible est attachée à un signe extérieur. Toute l'économie de la religion

(1) l'e Ep. aux Cor., i, 19.

repose sur runioii de ces deux éléments dont l'un soutient l'autre. Arrière donc ce faux spiritualisme ciui ne tient aucun compte ni des besoins ni des conditions de la nature humaine, et qui se drape dans le manteau d'un orgueil fastueux pour regarder avec dédain ce qui n'est rien moins qu'une loi constitutive de notre être. Elle est autrement rationnelle, autrement profonde , cette religion divine qui sait concilier toutes choses dans une harmonie parfaite, et qui ne s'adresse pas moins aux sens qu'à l'esprit pour élever l'homme vers Dieu. Ces images, ces statues qu'elle vénère, mais c'est la représentation sensible de tout ce qu'il y a de plus grand et de plus auguste dans le ciel et sur la teri'c ; ces médailles qu'elle frappe en l'honneur de la sainte Vierge, mais c'est le signe béni de la vertu exemplaire, de la chasteté idéale, de la perfection sans tache ; ce chapelet que la dévotion met aux mains du pèlerin, mais c'est toute la doctrine et toute Thistoire évangélique qui se résume dans la série des mystères qu'il symbolise. Pourquoi la foi ne serait-elle pas récompensée du respect religieux dont elle entoure ces emblèmes sacrés? Qu'est-ce qui empêche

Dieu de se servir de Teau d'une source, comme d'une cause occasionnelle et. instrumentale de ses bienfaits, lui qui, dans Tordre naturel, a attaché ce qu'il y a de plus immatériel , la pensée, à un son qui sort de notre bouche? Le vrai spiritualisme n'est pas celui qui supprime le corps pour réduire l'homme à un pur esprit, mais bien celui qui prend l'être humain dans sa totalité, appelle les sens à son aide pour seconder le mouvement de l'intelligence, et cherche dans les pratiques extérieures de la piété un puissant mo3'en pour entretenir et développer la vie religieuse et morale.

Oui , la vie religieuse et morale. Qui nous dira, en effet, au point de vue de l'amélioration des âmes, les immenses résultats de ce mouvement de foi et de piété dont les faits miraculeux de ces trente dernières années ont été le principe et le point de départ? Qui nous dira tout ce qu'ils ont fait germer de vertus et de bonnes œuvres? Que de retours au bien et au devoir, provoqués par la vue de ces grandes scènes de la religion! Que de familles où la paix et l'union sont rentrées avec la conversion de l'un ou de

l'autre de leurs membres, par suite de ces pieux T. V. 24

pèlerinages ! Que de paroisses où le zèle des prêtres, retrempé lui-même à ces sources fécondes, a ramené le sentiment moral avec la pratique religieuse ! Que d'institutions charitables conçues et organisées par les hommes qui étaient allés puiser le feu sacré à ces foyers nouveaux de dévouement et d'inspiration divine ! L'effet moral de ces merveilleux événements a été incalculable. Et si, à l'heure où je parle, il nous est permis de jeter dans l'avenir un regard confiant, si, malgré tant de causes qui sembleraient devoir l'arrêter dans son cours, le bien suit aujourd'hui une marche ascendante; si, en dépit des erreurs qui se propagent, des mauvaises passions qui se donnent libre carrière, nous assistons à une vraie renaissance de la foi catholique, nous le devons en grande partie à ces pèlerinages tant méconnus et tant redoutés, à ces trois ou quatre faits miraculeux par lesquels il a plu à Dieu de donner le branle à toute la France chrétienne.

Donc , Mes Frères , ouvrons nos cœurs à l'espérance que de telles fêtes nous permettent de concevoir. Un pays en faveur duquel Dieu multiplie de la sorte les signes extraordinaires

de sa puissance, un tel pays, dis-je, n'est pas près de périr : le salut est à sa portée, s'il sait s'en rendre digne et le demander par de ferventes prières. Oui, comme la sainte Vierge nous le recommandait, il y a six ans, dans la nuit à jamais mémorable du 17 janvier, prions tous ensemble et du fond de notre cœur. La prière est une arme puissante aux mains de riiomme. Ceux qui s'arrêtent à la surface des événements, n'en cherchent la cause que dans le calcul des hommes, dans le jeu des intérêts, dans le mouvement et le choc des passions; mais s'il nous était donné de suivre le fil de cette trame mystérieuse qui se déroule à travers les siècles, nous verrions quelle grande place occupe la prière des justes dans le plan de la Providence, ce qu'elle a d'action sur la vie des peuples et sur la destinée des empires. Prions avec confiance, et « Dieu nous exaucera en peu de temps ». 11 ne tient qu'à nous d'abréger ce délai par la ferveur de nos supplications jointe à la sainteté de notre vie. Car le Fils de Marie, qui est aussi le Fils de Dieu , « se laisse toucher » par les prières d'une assemblée comme celle-ci , où la voix du peuple fidèle

s'unit à celle des évêques et des prêtres, dans un concert unanime de louanges et d'actions de grâces. Tout à l'heure, nos acclamations vont retentir, hautes et joyeuses, en l'honneur de la très sainte Trinité, du Christ, l'immortel Roi des siècles, de la bienheureuse et immaculée Vierge Marie, mère de Dieu ; tous, d'une même voix , nous allons demander au Seigneur le triomphe de l'Église et de son auguste Chef, le salut de la France notre patrie bien-aimée, le bonheur et la prospérité de nos diocèses; et le Seigneur exaucera nos humbles prières , il étendra sur nous sa main pleine de miséricordes. Tous nous emporterons avec nous le souvenir de cette grande solennité; et ce jour aura été pour chacun des pèlerins de Pontmain un jour de joie et d'espérance, un jour de grâces et de bénédictions.

Ainsi soit-il !

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