‹ Œuvres de Mgr. Freppel (volume 2)Chapitre 6 sur 38 · LE 15 NOVEMBRE · texte numérisé non relu

LE 15 NOVEMBRE

Surrexerunt principes patrum de Juda et Benjamin, sacerdotes et levitœ , ut ascenderent ad œdiftcandum templum Domini, universique qui erant in circuitu adjuverunt manus eorum in substantia.

Les chefs des familles de Juda et de Benjamin, ies piètres et les lévites se levèrent pour réédifier le temple du Seigneur, et toute la région d'alentour les aida de ses ressources.

I" Livre d'Esdras, i, 4 et 6.

e.minenge (1),

Messeigxeurs (2), Messieurs,

C'est ainsi que s'accomplit la restauration du tenaple de Jérusalem. Soixante- dix ans s'étaient écoulés depuis que la main de l'Assyrien avait

(1) Son Em. le cardinal Brossais Saint-Marc, archevêque de Rennes.

(2) NN. SS. les Évèques de Laval et du Mans.

passé sur ce grand édifice, ne laissant debout que des ruines. L'attente du peuple de Dieu fut longue ; et l'on pouvait se demander s'il rentrerait jamais dans l'héritage de ses pères. Mais une espérance invincible vivait au fond des cœurs ; et il était facile de prévoir avec quel empressement l'on mettrait à profit une liberté reconquise. Aussi, à peine un édit réparateur eut-il donné le signal de l'affranchissement, que la nation tout entière se leva pour rebâtir le temple du Seigneur là même où il avait été, in loco suo. La tribu sacerdotale prit la tète du mouvement, et les chefs des familles l'aidèrent de leurs ressources : adjuverunt in substantia. Grandes furent les difficultés, nombreuses les attaques et les contradictions. Mais le courage des Zorobabel, des Esdras et des Néhémie n'en fut pas ébranlé. Vainement les Samaritains jaloux poussèrent-ils des clameurs, dénonçant l'entreprise comme funeste aux intérêts de l'État ; vainement les païens ennemis multiplièrent-ils leurs menaces autour de l'édifice à peine sorti de terre : ni les accusations de ceux-là, ni les violences de ceux-ci ne purent arrêter l'œuvre de Dieu. La truelle d'une main, l'épée de l'autre, les enfants de Juda travaillaient

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et combattaient tout ensemble : una manu sua faciebant opus, et altéra tenebant gladium (1). Aussi le prophète Aggée, témoin de tant d'efforts, pouvait-il , le regard dans l'avenir, saluer la restauration du temple par ces magnifiques promesses : « Le Seigneur Dieu des armées l'a dit, la gloire de cette maison nouvelle sera plus grande encore que celle de l'ancienne : Magna erit gloria domus istius novissimœ plus quam primœ (2). »

Dieu veuille, Mes Frères, que ces prophétiques paroles s'appliquent également à l'œuvre de restauration que nous inaugurons aujourd'hui! Il y a près d'un siècle, une grande institution disparaissait du milieu de nous, balayée par le vent des révolutions. La ruine avait été si complète que les plus confiants osaient à peine mêler leurs espérances à leurs regrets. Et cependant il ne se pouvait pas qu'une telle institution eût péri sans retour, elle qui avait rempli de son nom toute l'histoire d'un peuple chrétien. Un jour devait venir où les grandes écoles d'Angers rallieraient

(1) II* livre d'Esdras, iv, 17.

(2) Aggée, II, 10.

leurs débris pour refaire de votre ville ce qu'elle avait été pendant six siècles, l'Athènes de l'Ouest. Ce jour, Dieu l'a fait luire pour sa gloire et pour votre salut. Aussitôt, comme dans les temps anciens, vos évéques se sont levés avec leurs prêtres, surrexerunl principes patrum, sacerclotes et levitœ ; ils ont fait appel à votre dévouement; et cet appel, vous l'avez entendu. Mille mains se sont ou\'ertes, mille cœurs ont prié. A l'exemple des enfants de Juda , chacun est venu porter sa pierre à l'édifice renaissant : secundum vires suas declerunt impensas operis (1). Insinuations perfides, clameurs hostiles, rien n'a pu arrêter l'élan de votre générosité. Vous avez eu confiance dans l'œuvre fondée, dirigée, administrée par vos évêques; et nous voici dans ce temple qui, depuis le xu* siècle, avait reçu tant de fois dans son enceinte vos grandes écoles, nous voici tous réunis en ce jour, appelant les bénédictions du ciel sur les premières assises de fUniversité catholique d'Angers.

Jour de joie pour tous, jour d'allégresse pour votre évêque, qui voit ses vœ.ux satisfaits et ses

(1] I" livre d'Esdras, ii, 69.

espérances comblées. Comme le saint vieillard Siméon, je pourrais désormais chanter \& Nunc dimittis servum tuum inpace, car, moi aussi, j'ai vu le temple rebâti, j'ai vu le Seigneur y reparaître dans sa gloire, car j'ai vu la foi catholique rentrer, triomphante et souveraine, dans l'enseignement et dans l'éducation.

Monseigneur ,

Ce résultat est dû en grande partie à Votre Éminence. Avec la sûreté de coup d'œil et l'énergie de caractère qui vous distinguent , vous avez, dès le premier instant, marqué la place du grand établissement central vers lequel viendrait converger tout l'ouest de la France. N'ayant en vue que le bien, sans autre mobile que le devoir, vous vous êtes élevé au-dessus de toute considération locale ; vous avez même , pourquoi ne le répélerais-je pas après vous? vous avez fait violence à votre cœur de père , pour sacrifier à l'intérêt commun toute préférence de personnes , toute rivalité de ville à ville. C'est un évêque de Rennes, Marbeuf, qui avait donné à VÉtude d'Angers sa première

forme, à tel point qu'il a pu être considéré, non sans motif, comme le vrai fondateur de notre Université. A sept siècles de là, nous devrons à un autre successeur de saint Melaine le bienfait d'une restauration non moins glorieuse. Vous êtes allé du côté où l'hisfoire et la nature ellemême nous appelaient tous , là où depuis si longtemps la nation de Bretagne s'était rencontrée dans une fraternelle alliance avec l'Anjou, le Maine, la Normandie et l'Aquitaine, pour ne parler que des contrées les plus voisines. Dieu et les hommes vous tiendront compte d'un acte à jamais mémorable. Après la bénédiction du Saint Père, qui a consacré les débuts de notre œuvre , nous n'avons pas de meilleure garantie de succès que votre haut patronage.

Qu'ils soient également bénis, ces éminents prélats qui ont soutenu ma faiblesse et encouragé mes efforts dans une œuvre où, sans eux, je n'aurais pu que défaillir! Jamais l'Université d'Angers n'oubliera ce qu'elle doit à notre bienaimé métropolitain qui est venu lui prêter l'autorité de son caractère et de ses vertus; au vénérable évêque de Laval dans lequel nous aimons à chercher un modèle, comme nous révérons en

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lui un père ; aux pontifes des églises du Mans et lie Luçon , dont Tépiscopat naissant est déjà si riche en œuvres et en mérites. Leurs noms joints à d'autres que nous attendons avec confiance et que nous inscrirons avec bonheur, resteront gravés sur cette première pierre que nous posons aujourd'hui, avec l'aide de Dieu, pour le bien de l'Église et de la patrie.

Mais c'est à l'histoire qu'il appartiendra de raconter ces choses. Ce que vous nous demandez en ce moment, Mes Frères, c'est de vous dire quelle est l'idée, quel est le but de notre œuvre. Qu'est-ce qu'une Université catholique? Que devra être en particulier l'Université d'Angers? Voilà tout le sujet et le partage de ce discours.

S'il est un fait certain, Messieurs, c"est que l'idée première des Universités appartient en propre à l'Église catholique. Avant elle, rien de semblable ne s'était vu dans le monde. Non pas

que, sur ce point, comme sur tant d'autres, la sagesse antique n'eût entrevu et pressenti l'avenir. Non pas que le génie d'Aristote et de Platon n'eût rêvé la synthèse des sciences et leur développement sur un plan unique. Mais il leur manquait une doctrine assez puissante et assez sûre d'elle-même pour asseoir toutes les connaissances sur une base commune et les reliera leur sommet dans un même couronnement. De là ce défaut d'ampleur et d'unité que l'on remarque dans l'enseignement, tel que l'avait conçu l'antiquité classique, et dans le plan des écoles qui en ont été l'expression. Ce ne sont partout que des vues partielles, des fragments épars, des rayons qui se dispersent, des membres séparés les uns des autres, des branches qui ne viennent pas se rattacher à un tronc unique. Nulle part il n'y a cet esprit d'ensemble ni ce sentiment de l'harmonie, que l'Église catholique a su porter dans l'organisation des sciences et de l'enseignement.

Cet accord merveilleux, rp]glise entreprit de le réaliser dès son apparition sur la scène du monde. Sitôt que les persécutions lui permirent de respirer, elle traça les grandes lignes du

programme que les âges suivants devaient fournir; et c'est de la main des Alexandrins que sortit la première ébauche des Universités futures. « Il faut que la foi devienne savante, et que la science reste fidèle (1), » telle est la vérité capitale que les Clément et les Origène écrivirent au frontispice de l'œuvre. Partant de là, ils réunirent en faisceau toutes les connaissances divines et humaines ; de manière à grouper les arts, les lettres et les sciences autour de la philosophie, et à donner la philosophie elle-même pour introduction à la théologie. L'idée mère des Universités catholiques avait reçu sa forme essentielle, et pour toujours. Cette idée, nous la retrouverons désormais, sous la même forme, dans toutes les écoles chrétiennes, à Carlhage et à Rome, en Orient comme en Occident. Le iv*" et le v^ siècle lui devront leurs splendeurs. Les Pères de l'Église, saint Augustin à leur tête, l'appliqueront suivant les ressources qu'ils trouveront sous la main et dans la mesure appropriée à leur temps. Grâce aux efforts de leur génie fécondé par la foi, le monde conlem-

(1) Stromates, 1. II, 4.

plera pour la première fois le plus magnifique spectacle qui puisse s'offrir ici-bas aux regards de l'homme, celui des sciences humaines venant se ranger autour de la religion, pour lui rendre en éclat ce qu'elle leur prête de force et d'inspiration.

Ce n'était là toutefois, je le répète, qu'une première ébauche des Universités catholiques. Pour que le plan des Alexandrins pût se développer dans toute son étendue, il fallait un terrain absolument neuf, celui des nations chrétiennes. Vous savez comme Dieu les fit surgir du sein de la barbarie, avec quel soin il les trempa dans le sang de son Fils, les pétrissant en quelque sorte de foi et de charité, pour les préparer de loin à leurs merveilleuses destinées. L'organisation de l'enseignement allait devenir leur éternel honneur. A l'image de ces cathédrales qui sortaient de dessous terre, comme la synthèse éblouissante de l'art chrétien, l'on vit les sciences unies à la foi reformer sous le ciel leur faisceau harmonique. Fides quœrens intellectmn, « la foi qui cherche l'intelligence » , telle fut la devise du moyen âge chrétien ; et les Universités du xii^ et du

xiii" siècles n'ont pas été autre chose que le développement et la mise en œuvre de cette pensée fondamentale. Fides, la foi : car ce n'est pas riiomme déchu qui enseigne ni qui doit être enseigné, mais l'homme relevé, l'homme baptisé, le chrétien. Fides, la foi : car ce n'est pas la raison abandonnée à elle-même, qui, dans le chrétien, vient se placer au point de départ de la connaissance, mais la raison restaurée, éclairée, dirigée par la foi. Fides quœrens, la foi qui cherche, non pas une foi inactive et fermée à toute investigation, mais une foi qui observe, qui étudie, qui raisonne, qui se rend compte des choses. Fides quœrens intellectum, la foi qui cherche l'intelligence, qui la cherche dans tout ordre de choses, dans les idées et dans les faits, dans la nature et dans l'histoire, dans la conscience et dans la société; la foi qui marche, qui s'ouvre sans cesse de nouveaux horizons, qui recule indéfiniment les limites du savoir; la foi qui avance, avance encore, avance toujours, pour ne s'arrêter que devant les barrières infranchissables que Dieu a posées à l'esprit humain.

Voilà, Messieurs, le principe fondamental des

Universités catholiques, telles qu'elles sont sorties des entrailles du moyen âge chrétien : une foi immuable pour base et pour règle, une science éminemment progressive, comme objet d'étude et comme but. Je ne vous dirai pas tout ce que ce principe a eu de puissance et de fécondité, à quel mouvement intellectuel il a donné le branle, quelles vastes créations il a fait éclore dans l'ordre des sciences. Nous en avons vécu pendant six siècles ; et si la France, en particulier, s'est élevée si haut dans les régions de la pensée, si elle a tenu si longtemps le sceptre de l'intelligence; si, à l'époque la plus brillante de son histoire, elle a vu l'éloquence et la philosophie, les sciences et les arts lui former une couronne de gloire incomparable, c'est que nulle part ailleurs l'idée dont je parle n'avait reçu une application plus haute ni plus ferme, c'est qu'en somme, et malgré certaines déviations, le xvif siècle était resté fidèle au programme des Universités catholiques.

Ce programme, Messieurs, nous aspirons à le reprendre, comme nous reprenions naguère celui des grands maîtres qui ont créé nos basiliques. Nous le reprenons, mais avec l'intelli-

gence des besoins et des conditions de notre époque, pour l'élargir et le développer, pour refaire la synthèse des sciences sur un plan plus vaste encore qu'au iv° siècle, au xiii° ou au XVII*'. L'unité dans l'universalité des connaissances humaines, voilà comme l'indique leur nom même, le caractère essentiel de ces établissements scientifiques que la religion inspire et dirige ; et ce problème, le plus élevé qui puisse s'offrir à l'esprit humain, les Universités catholiques sont merveilleusement aptes à le résoudre, parce qu'elles possèdent, avec la vraie liberté, l'unité de doctrine et l'intelligence des fins dernières de la science.

Et d'abord l'unité de doctrine. Un enseignement n'est fort qu'autant qu'il est un. Lorsqu'il n'y a pas de doctrine commune à la base d'une institution scientifique, que l'un professe le spiritualisme, l'autre le matérialisme, celui-ci l'athéisme, celui-là le théisme, il ne peut résulter de ces leçons contradictoires que le doute universel. Alors c'est le scepticisme qui envahit les âmes, et le scepticisme est la mort de la science. Dans l'Université catholique, il y a un corps de doctrines fixe et immuable, placé sous la garde

d'une autorité infaillible ; il y a des principes dont nul ne s'écarte, et qui accompagnent chacun dans la voie où il marche. Quels que soient les chemins qu'ils suivent, à travers cent régions diverses, philosophe, jurisconsulte, naturaliste, tous étaient unis à leur point de départ, tous se retrouvent à leur point d'arrivée. Car les sciences peuvent être multiples, mais la science est une, comme la vérité est une, comme Dieu est un. C'est par celte unité de doctrine dans l'enseignement que les esprits s'affermissent, et qu'ils échappent au doute ou à l'incrédulité. Voilà pourquoi, en place de générations incertaines et troublées, ne sachant à quoi s'arrêter au milieu de tant d'affirmations qui se heurtent et se croisent, les Universités catholiques produiront des hommes de principes et de convictions : elles opéreront, soyez-en sûrs, la restauration des intelligences.

Et ne croyez pas. Messieurs, que cette unité de doctrine et cette fixité dans les principes, qui caractérisent l'Université catholique, excluent le moins du monde la liberté de la science : bien au contraire, elles la garantissent et la protègent. Ah! sans doute, je le sais bien, l'on voudrait

faire accroire que parmi nous les sciences humaines seront entravées dans leur essor, et qu'elles ne pourront pas se mouvoir librement dans la sphère d'activité dévolue à chacune. Mais ce sont là des sophismes contre lesquels nous protestons d'avance et de toute l'énergie de notre àme. Dans lUniversité catholique, chaquescience devra garder sa juste liberté, celle qui lui est particulière, yws/am hbeiialem; carie progrès n'est possible qu'à cette condition. C'est ce que proclamait naguère le docteur suprême et infaillible de la chrétienté , en parlant de la plus haute des sciences humaines, de la philosophie : « Elle possède, disait-il, aussi bien que les autres sciences, le droit d'user de ses principes, de sa méthode et des conclusions où elle arrive ; ce droit, elle peut l'exercer de façon à ne rien embrasser qui lui soit étranger, ou qu'elle n'ait acquis d'elle-même, et selon les conditions qui lui sont propres (1). » Qu'on ne vienne donc pas prédire que nous dénierons jamais à une science quelconque sa liberté légitime. Vous l'avez

(1) Lettre apostolique de Pie IX à l'archevêque île Munich, 11 décembre 1862.

entendu de la bouche de Pie IX : chacune a le droit de rester sur son terrain, de se gouverner par ses propres lois, de choisir la méthode la mieux adaptée à son objet et aussi longtemps qu'elle se renferme fidèlement dans le cercle de ses attributions, sans porter atteinte à aucune vérité certaine, sa liberté demeure intacte et son autonomie complète.

Mais, Messieurs, pas plus que toute autre liberté, la liberté de la science ne saurait être sans règle et sans frein. Cette règle, ce sont les vérités fondamentales que toute science est tenue de respecter, ces vérités premières qui forment le patrimoine du genre humain, qui sont l'héritage des siècles et la base des sociétés, ces vérités sans lesquelles il n'y a ni ordre moral, ni conscience publique, ni civilisation. Cette règle souveraine et infaillible, c'est la révélation divine dont nul ne peut dévier sans se rendre coupable du crime de rébellion contre l'autorité de Dieu. Et cette règle. Messieurs, loin d'être une entrave à la liberté de la science, est pour elle un secours et un point d'appui. Le navigateur voit-il une entrave dans la boussole qui l'aide à éviter les écueils et les bancs de

sable? Le voyageur qui gM-avil les sommets des Alpes voit-il une entrave dans les barrières qui le séparent du précipice? Le dialecticien voit-il une entrave dans les règles d'Aristote qui Tempêchent de déraisonner? L'homme de bien voit-il une entrave dans la voix de sa conscience qui le retient sur la pente du vice? Plus on a de garanties contre Terreur, plus on est libre ; et celui-là conserve toute son indépendance, qui sait se faire l'esclave de la vérité.

Ce qui achève l'idée des Universités catholiques, c'est qu'elles relient toutes les sciences à leur sommet, comme elles les affermissent sur leur base et les protègent dans leur liberté. Voyez ce temple, Messieurs : il forme un tout complet, et ses parties les plus diverses se réunissent dans un ensemble harmonieux. Mais cette unité ne serait pas parfaite, si toutes les lignes de l'édifice ne venaient converger vers un seul et même point, qui est le sanctuaire. C'est là que tout se termine, depuis le seuil jusqu'au chevet du monument, à travers les arcades et les colonnes de la nef. Image frappante de l'Université catholique! Ramener à Dieu toute la somme des sciences comme autant de rayons émanés de

l'éternelle vérité, voilà son thème : car il n'en est aucune qui soit étrangère à la gloire de Dieu ni au bonheur de l'humanité ; c'est leur fin à toutes. Et cette fin ne saurait être purement terrestre, car l'homme lui-même ne se termine pas à la terre : il a des horizons plus vastes, des perspectives plus élevées. Sur ce plan de la création que nous embrassons du regard de la science, Dieu a superposé un autre plan plus admirable encore. Par-delà cet ordre de la nature que nous atteignons avec nos seules forces, il y a un autre ordre, l'ordre surnaturel avec sa merveilleuse économie de la grâce, de l'incarnation, de la vie divine, de la vision béatifique. C'est le sanctuaire auquel doivent aboutir toutes les sciences profanes. Voilà pourquoi la théologie ou la science sacrée les prend au terme de leurs efforts, là où expire la puissance naturelle de l'humaine raison et, les entraînant à sa suite, elle les rattache entre elles pour les relier à Dieu comme une chaîne d'or suspendue à l'infini.

J'ai dit quelle idée l'on doit se faire des Universités catholiques; il me reste à vous montrer sur quel plan nous voulons reconstruire l'Université catholique d'Angers.

C'est chose digne de remarque, Messieurs, que l'Université d'Angers se rétablit dans les conditions mêmes où elle s'était formée, et d'après le ■plan qu'avaient suivi ses premiers fondateurs. Si haut que l'on remonte dans l'histoire de cette grande institution, il est un enseignement qui s'y organise tout d'abord, qui pendant plusieurs siècles y tient le premier rang, qui en fait la renommée dans la France entière et jusqu'à l'étranger, et qui ne perd rien de son lustre au milieu des facultés qui viennent successivement ajouter leur éclat au sien : c'est l'enseignement du droit civil et canonique.

Ce n'est donc pas sans raison que nous renouons par cet anneau la chaîne des traditions. Aussi bien n'y a-t-il rien de plus élevé dans l'ordre des sciences humaines que l'enseignement du droit. Le droit, c'est la personne humaine protégée dans ses intérêts, dans sa dignité morale, dans les moyens qui lui sont nécessaires pour atteindre

ses fins. Le droit, c'est la famille affermie sur ses bases par les garanties qui assurent à chacun de ses membres le rang et la fonction qui leur sont propres. Le droit, c'est la société civile réglant sa constitution, ses pouvoirs, son activité, sa vie. Le droit, c'est la grande famille des nations observant dans leurs rapports les lois de la justice et de Téquité. Le droit, c'est l'Église ellemême, avec son organisme divin, son régime intérieur, ses relations avec les États. Le droit, c'est le gage de la sécurité pour les biens et pour les personnes, pour l'individu et pour la société, c'est la sauvegarde et le maintien de l'ordre universel.

Quelle lâche pour vous, Messieurs, qui êtes appelés à initier la jeunesse aux principes et aux éléments du droit? Appuyés sur la raison et sur la foi, vous apprendrez à vos élèves que le droit n'a pas sa source première dans l'intérêt, ni dans la force, ni dans les conventions humaines, mais qu'il a son fondement dans la loi éternelle et absolue, telle qu'elle est réalisée dans l'intelligence et dans la volonté divine, manifestée et appliquée aux créatures raisonnables qu'elle doit diriger. Vous leur apprendrez qu'il y a un droit

essentiel et primordial, résultant de la nature même des choses, qui domine et gouverne toute législation positive. Vous leur apprendrez le respect des lois de leur pays, sans vous interdire la liberté de signaler les lacunes et les imperfections inhérentes à toute œuvre purement humaine. Vous leur apprendrez qu'il n y a pas de droit contre le droit, qu'il existe un droit divin, émanant de Dieu révélateur et législateur, contre lequel aucune volonté humaine ne saurait prévaloir. Sans oublier que le canoniste et le juriste n'opèrent pas toujours sur les mêmes matières ni au même point de vue, vous aurez soin de familiariser la jeunesse chrétienne avec cette œuvre monumentale, dans laquelle l'Église a résumé depuis dix-huit siècles les leçons de l'expérience et les maximes de la justice. C'est ainsi que vous éclairerez le sommet du droit en même temps que vous pénétrerez jusqu'à ses fondements, demandant à l'histoire et à la piiilosophie leurs lumières réunies, afin de ramener la pratique à la théorie, et de suivre les principes dans leur application. Mais quelle que soit l'importance de cet enseignement, ce n'est pourtant là qu'une branche de la science; et si nous posons aujourd'hui l'une

des pierres angulaires de rédifice, ce ne saurait être qu'une pierre d'attente pour l'avenir. L'idée du juste est assurément l'une des assises de la conscience humaine ; mais elle se rattache à d'autres idées qui la fortifient et la complètent. A côté ou au-dessus du juste, il y a le beau, l'utile, le vrai, le bien : magnifique ensemble où tout se lie, tout s'enchaîne, tout se coordonne ! Le beau, dans la littérature et dans les arts; l'utile, dans les sciences naturelles et physiques; le vrai et le bien, dans la philosophie et dans la théologie. A l'exemple de nos devanciers, et suivant la marche qu'ils nous ont tracée, nous reprendrons l'une après l'autre toutes les parties de ce vaste programme, allant de chaque matière à celle qui s'en rapproche davantage, du droit aux lettres, des lettres aux sciences, des sciences à la médecine, et de toutes ces disciplines unies entre elles, à la science reine et maîtresse, la théologie, sans nous arrêter devant aucun sacrifice ni devant aucun obstacle, jusqu'à ce que l'Université catholique de l'Ouest sorte de là, une et complète, pourvue de tous les organes qui lui permettront de vivre et de durer.

C'est pour vous, familles chrétiennes, que nous

entreprenons ce grand œuvre. Nous n'avons en vue dans tout cela que vos intérêts les plus chers et les plus précieux. Vous nous avez compris : je suis heureux de le dire, et c'est pour moi un devoir de vous en remercier. Ces chaires fondées par des familles qui, après avoir été l'honneur du pays, ont voulu en rester les bienfaitrices; ces souscriptions qui vontse multipliant de jour en jour; ces collectes auxquelles nos diocèses se préparent, depuis les villes jusqu'aux hameaux les plus obscurs, tout ce mouvement de foi et de générosité a de quoi nous inspirer une confiance invincible dans l'avenir. Non^ je ne sache pas de spectacle plus beau ni plus consolant que celui auquel nous assistons en ce moment, d'un bout de la France à l'autre. Un pays capable de tels sacrifices, un pays qui sait se passionner pour toutes ces grandes questions de science et de morale, un pays qui tressaille, qui s'enthousiasme lorsqu'on lui parle de l'éducation chrétienne de ses enfants, un tel pays n'est pas prêt de périr : il touche à sa restauration. L'effort qu'il fait pour se relever est un indice de sa vitalité ; et parce qu'il sent ses maux, il est digne d'en voir la fin.

Mes derniers mots doivent être pour ces jeunes liommes qui vont devenir les prémices de l'Université catholique d'Angers. En vous ouvrant cette école, Messieurs, nous avons voulu vous faciliter l'accès des carrières pujjliques ; et certes vos progrès dans la science ont été et resteront toujours au premier rang de nos préoccupations. Sous la haute direction du prêtre éminent que toutes les Universités pourraient nous envier, grâce aux leçons de votre savant doyen et des professeurs distingués qui sont venus se grouper autour de lui, vous trouverez ici tous les moyens d'instruction que l'on peut souhaiter. Nulle part ailleurs, il n'y aura plus de savoir, ni surtout plus de zèle et de dévouement. Mais ce n'est là qu'une des faces de la vie universitaire. Le progrès dans le bien et l'affermissement des croyances, te! doit être aussi le résultat de la haute éducation qui s'achève au sein des Facultés. Vous appartenez à des familles chrétiennes, qui vous ont transmis la foi religieuse avec leur sang et leur nom. C'est cet héritage, le plus précieux de tous, qu'il faut conserver intact, par Tailiance intime du travail et de la vertu. Loin de nous la pensée de vouloir vous interdire

les délassements qui sont de votre âge : la vraie joie est compagne des bonnes mœurs. Nous ne prétendons pas davantage entraver votre liberté dans tout ce qui est bon et honnête ; mais plus le premier usage de la liberté est chose délicate et difficile, plus il importe de la modérer dans son exercice. Les précautions que l'on prend contre soi-même sont la vraie marque du caractère ; et ceux-là seuls sont impatients de toute règle, qui ne savent pas se gouverner eux-mêmes. Ce qu'il nous faut aujourd'hui plus que jamais, c'est une génération saine et forte, accoutumée à placer le devoir plus haut que le plaisir, et puisant dans le respect de soi-même l'habitude de respecter tout ce qui est noble et élevé. L'Université d'Angers a pour mission de former de tels hommes : l'État y trouvera des citoyens utiles, l'Église des défenseurs fermes et dévoués.

Grand Dieu, qui aimez à être appelé le Dieu des sciences, c'est de vous que nous attendons la protection et le succès. Car nous ne sommes entre vos mains que des serviteurs inutiles : servi inutiles sumus. Bénissez les fondements de cette œuvre qui n'a d'autre but que la gloire de votre nom et le bien des ânies. Bénisse?

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