DE LA POLITIQUE DANS L'EDUCATION
PRONONCÉ
à la Distribution des Prix de l'Externat Saint-Maurille
Messieurs, ciiers Élèves,
L'une des satisfactions que j'éprouve en venant présider cette fôte de famille, c'est de ne pas y retrouver la politique. Assurément la politique a sa grande importance ; car elle n'est pas ou du moins elle ne devrait pas être autre chose que
l'application des principes de la morale chrétienne au gouvernement des États. Mais elle est aussi le champ clos où les divers partis se disputent la victoire avec moins de justice que d'acharnement. Voilà pourquoi nous lui fermons impitoyablement la porte de nos maisons d'éducation, estimant qu'elles ne sont pas faites pour recueillir l'écho même lointain de nos luttes intestines. Il ne viendra que trop tôt le jour où, s'apercevant que les enfants d'une même patrie ne sont plus unis comme aux époques glorieuses de son histoire, nos élèves auront à faire leur choix entre les opinions qui divisent le pays. Mais, d'ici là, nous cherchons à les maintenir dans une atmosphère calme et sereine où n'arrivent pas les agitations du dehors et qui les laisse tout entiers aux études et aux exercices de leur âge, sans que rien vienne les troubler au milieu d'une vie où la religion, la science et la famille ne doivent laisser de place à aucune autre préoccupation.
Tel ne paraît pas être l'avis des maîtres du jour, s'il faut en juger par les faits qui se passent dans les établissements dont ils ont la direction et la responsabilité. La politique,
m'assure-t-on, y coule à pleins bords. Il n'y a pas longtemps, un recteur d'académie — a-t-il trouvé de nombreux imitateurs, je l'ignore, — il n'y a pas longtemps, dis-je, un recteur d'académie, dans une circulaire qui a fait quelque sensation, imaginait le bulletin politique scolaire, destiné. à mettre les apprentis législateurs de 4e ou de 3e au courant des affaires du pays. Singulier pédagogue qui se trompait évidemment d âge et de lieu, sans compter qu'il abusait de la confiance des familles, en cherchant à imposer aux enfants des opinions que pouvaient fort bien désavouer leurs pères. Si de pareilles tendances venaient à se généraliser, j'y verrais la ruine fatale et irrémédiable des études. Il n'y aurait plus de raison dès lors pour ne pas transporter sur les bancs du collège une sorte de prologue du drame électoral. Quand je vois des lycéens, seraient-ce même ceux de Nancy ou d'Épinal, haranguer au passage un ministre voyageur en l'assurant qu'ils suivent avec une attention passionnée les débats de la Chambre, je me demande, non sans quelque inquiétude, ce que peuvent bien être les thèmes et les versions de ces jeunes Messieurs : des versions et des
thèmes républicains , assurément ; mais ces thèmes sont-ils bien corrects ? ces versions ont-elles toute l'élégance désirable ? Il est permis d'en douter, lorsqu'on réfléchit à tout le temps que doit absorber nécessairement chez leurs auteurs un pareil souci de la chose publique. Et quand je vois des enfants de l'école primaire, parés des trois couleurs, prendre gravement leur part de tous les mouvements de la vie civique, je tremble pour beaucoup de choses qui peuvent intéresser leur âme et leur corps ; mais je tremble notamment pour leur calligraphie, et pour être rassuré sur les résultats de la nouvelle pédagogie, je désirerais voir une page de leur écriture ; ou plutôt je ne le désire pas, parce que je sais d'avance ce que j'y trouverais de jambages désordonnés et de pâtés sans nombre. Il est difficile, en effet, que ces jeunes citoyens s'astreignent volontiers aux exercices de la calligraphie, préoccupés qu'ils sont, s'il faut en croire leurs paroles, d'abreuver d'un sang impur les sillons de nos champs et de faire un mauvais parti à ceux qui viennent jusque dans leurs bras égorger leurs fils et leurs compagnes.
Et qu'on ne me dise pas qu'il faut préparer
nos jeunes élèves à la vie publique. Sans aucun cloute, Messieurs; mais la meilleure méthode pour les y préparer, c'est de ne leur apprendre que ce qui est de leur âge, et de ne pas les initier avant le temps à des questions que leur défaut d'expérience les rend incapables d'apprécier. Moins vous distrairez leur esprit par des préoccupations dangereuses, quand elles ne sont pas simplement stériles, plus vous concentrerez leur attention sur l'objet véritable de leurs études. Tout a son temps, disait le Sage, omnia tempus habent. En voulant s'écarter d'une voie tracée par la nature même des choses, on tombe nécessairement dans le faux, dans le vide, dans le creux, clans le déclamatoire ; et ce qu'il y a au bout d'un pareil système d'éducation, ce n'est pas la vraie science, mais l'ignorance jointe à la fatuité.
Chose encore plus étrange dans ces nouveautés, c'est précisément au moment où l'on ouvre à la politique la porte de nos écoles primaires même et de nos collèges, qu'on voudrait la fermer à la religion , c'est-à-dire aux vérités et aux devoirs qu'il importe le plus d'inculquer à l'homme dès le bas âge, parce qu'ils sont indispensables pour
élever l'esprit, pour purifier et fortifier le cœur, pour former et redresser le caractère, pour régler et discipliner la volonté : or n'est-ce pas en cela que consiste essentiellement l'œuvre de l'éducation? Nous n'entrerons pas dans une voie aussi contraire aux bonnes études qu'aux vrais intérêts du pays. A l'inverse des novateurs, nous ne permettrons pas à la politique de franchir le seuil de nos maisons d'éducation, et nous continuerons à y faire régner en souveraine la religion, c'est-à-dire Dieu et son Christ, l'Église et sa doctrine. C'est à vous, pères de famille, que nous réserverons le soin d'orienter vos fils au milieu des obscurités et des contradictions de la vie publique. Nous empiéterions sur vos droits et sur votre autorité, en nous écartant d'une réserve et d'une discrétion auxquelles nous oblige la confiance même que vous nous témoignez. Nous sortirions absolument de notre rôle, en voulant traiter devant vos enfants des questions que vous avez seuls qualité pour résoudre dans le sens qui vous paraît le meilleur ; et si, par suite d'une retenue dont vous nous saurez gré, ils ne sortent pas d'entre nos mains à l'état d'électeurs, de candidats à la députation et de
souverains en herbe, ce qui nous paraît tant soit peu prématuré, nous sommes convaincus qu'avec les bons principes et les sages leçons dont ils auront été pénétrés, ils n'en aimeront et n'en serviront que mieux ce qui a droit à leur amour et à leur fidélité : Dieu, la famille et la patrie.
DISCOURS
à la Distribution des Prix du Petit-Séminaire Mongazon
C'est avec raison, mon cher Supérieur, que vous voyez dans la culture du cœur Tune des fins principales de l'éducation. Mais quel moyen de cultiver le cœur, si l'on ne cherche à exciter et à développer dans la jeunesse le premier et le plus noble de tous les sentiments, je veux dire l'amour de Dieu? Aimer Dieu, c'est aimer la Vérité absolue, la Beauté suprême, le souverain
Bien. Aimer Dieu, c'est aimer, comme le disait l'apôtre, tout ce qui est vrai, tout ce qui est honnête, tout ce qui est juste, tout ce qui est saint, tout ce qui est aimable : quœcumque sunt vera, quœcumque pudica, quœcumque justa , quœcumque sancta, quœcumque amabilia (l). La religion qui rattache l'homme à Dieu, est donc une condition essentielle pour former l'homme de cœur, celui qui saura donner à la puissance d'aimer sa vraie direction et son complet épanouissement.
Par quelle étrange aberration cherche-t-on, de nos jours, à éliminer la religion de l'éducation, tout en continuant à vouloir former des hommes de cœur, c'est-à-dire des hommes de dévouement et de sacrifice? On ne peut s'expliquer de telles erreurs que par l'esprit de vertige qui a fait tourner la tête à une partie de nos contemporains. Il semble que, pour eux, l'histoire et la philosophie, l'expérience et la raison, soient devenues lettre morte. Quand nous leur disons que Dieu doit avoir la principale part dans l'éducation, comme il occupe d'ailleurs le sommet de
(1) Ép. aux Philip. IV, 8.
toutes choses, ils nous répondent avec un ton de surprise où l'on voudrait ne voir que de la naïveté : Quel Dieu? Comme si, pour tout le monde civilisé, il pouvait y avoir un autre Dieu que le Dieu vivant et personnel, l'Être infini, absolu, parfait, Créateur et Maître souverain de toutes choses, suivant la définition à la fois si simple et si sublime du catéchisme ; comme si, aux yeux de tout l'univers chrétien, à part d'infimes exceptions, le Dieu de la raison n'était pas en même temps le Dieu de la foi, se manifestant tout ensemble par la nature et par la grâce , par la conscience et par la révélation ; comme si, par toute la terre, il ne s'élevait pas chaque matin, de la demeure du pauvre et de celle du riche, une voix pour répéter ce que chantait le poète :
0 Père qu'adore mon père !
Toi qu'on ne nomme qu'à genoux ; Toi dont le nom terrible et doux Fait courber le front de ma mère I
En vérité, l'on se demande dans quel milieu peuvent bien vivre des hommes qui, après dix-huit siècles de christianisme, en sont encore à ignorer quel Dieu il faut adorer et servir. Ne
craignent- ils pas de s'appliquer à eux-mêmes ce terrible anathème de l'Évangile : « Malheur à qui scandalisera un de ces petits qui croient en moi (1)? » Car enfin le scandale existe, et il produit de lamentables effets. En semant le doute, on récolte l'incrédulité. S'il n'en était pas ainsi, comment se rendre compte de faits inouïs jusqu'à notre temps et dont nous avons été témoins cette année? Comment s'expliquer que des jeunes gens, je devrais dire des enfants de quatorze à quinze ans, dans des établissements qui avoisinent les nôtres, réclament, au nom de ce qu'ils appellent leur liberté de conscience, contre l'enseignement religieux qui leur est donné, et contre les offices divins auxquels les règlements de la maison les obligent d'assister? Il n'y a pas quatre ans, on les avait vus à la Table sainte, faire leur première communion avec recueillement, sous les yeux de leurs parents et de leurs maîtres ; et les voilà qui, du haut de leurs quatorze ans, refusent à Dieu la foi et l'adoration. Que s'est-il donc passé, depuis lors, dans leur âme et dans leur vie? Je n'en veux
(1) S. Marc, IX, 42.
rien savoir, et je me garderai bien de le dire ; mais il m'est impossible de ne pas me rappeler ce qu'écrivait La Bruyère dans son chapitre des Esprits forts, que l'on ne saurait trop relire, car c'est à la fois un modèle de style et d'observation critique : « Je voudrais voir un homme sobre, modéré, chaste, équitable, prononcer qu'il n'y a point de Dieu ; il parlerait du moins sans intérêt ; mais cet homme ne se trouve point. »
Quant à vous, chers élèves, qui avez appris du divin Maître que « son joug est doux et son fardeau léger, » vous n'oublierez jamais que la vraie liberté pour la conscience consiste à éviter la tyrannie des fausses doctrines et à ne pas subir l'esclavage des passions. « Vous allez entrer dans le inonde, écrivait à son fils le chancelier d'Aguesseau, — et j'aime à vous répéter ce grand langage qui contraste si fort avec ce qu'on publie de nos jours, -— vous allez entrer clans le monde et vous n'y trouverez que trop de jeunes gens qui se font un faux honneur de douter de tout, et qui croient s'élever en se mettant au-dessus de la religion . Quelque soin que vous preniez pour éviter les mauvaises compagnies, comme je suis persuadé que vous le ferez, et quelque attention
que vous ayez dans le choix de vos amis, il sera presque impossible que vous soyez assez heureux pour ne rencontrer jamais quelqu'un de ces prétendus esprits forts qui blasphèment ce qu'ils ignorent. Il sera donc fort important pour vous d'avoir fait de bonne heure un grand fonds de religion, et de vous être mis hors d'état de pouvoir être ébranlé ou même embarrassé par des objections qui ne paraissent si spécieuses à ceux qui les proposent, que parce qu'elles flattent l'orgueil de l'esprit ou la dépravation du cœur, qui voudrait pouvoir se mettre au large en secouant le joug de la religion. »
Voilà le secret de ces émancipations précoces : vouloir se mettre au large en secouant le joug de la religion. Rien de pareil n'est à redouter dans cet établissement où la vérité, nourriture de l'esprit, et la piété, aliment du cœur, forment ce grand fonds de religion dont parlait d'Aguesseau. Car c'est par l'une et par l'autre que nous cherchons à prévenir le doute et l'incrédulité. Sans la vérité, écrivait Suarez en tête de son commentaire sur la 3e partie de la somme de S. Thomas, que la piété est chancelante ! Sans la piété, que la vérité est impuissante et stérile ! Est enim sine
veritate pîetas imbecilla, et sine pietate, veritas sterilis et jejuna. Associées Tune à l'autre, la vérité et la piété font les hommes d'intelligence et les hommes de cœur, ceux que nous préparons à Mongazon pour le bien de la religion et du pays.
DISCOURS