‹ Œuvres de Mgr. Freppel (volume 4)Chapitre 33 sur 84 · POUR I · texte numérisé non relu

POUR I

Le 10 septembre 1891

Messeigneurs, Mes Frères,

Le voilà donc accompli, ce vœu formé depuis si longtemps par tant de pieux évêques et de prêtres, serviteurs fidèles de Notre-Dame-du- Ghêne. La voilà couronnée, macquée du sceau de la consécration divine, cette œuvre de trois diocèses unis dans un même élan de foi et de générosité chrétienne. Il est là devant nous, avec le caractère de dignité surnaturelle que l'onction sainte vient d'imprimer à ses murs, cet édifice d'un goût si pur et si élevé ; et à voir la foule

immense accourue de toutes parts pour assister à la solennité de ce jour, je sens bien qu'il y a là quelque chose qui touche profondément les deux provinces sœurs du Maine et de l'Anjou.

Et pourquoi la consécration de cette chapelle est-elle un acte qui émeut et réjouit toute la contrée? Ah ! c'est que le lieu où nous sommes réunis est l'un de ces lieux privilégiés où Dieu se plaît à manifester avec plus d'éclat sa puissance et sa bonté. Voilà bientôt quati-e siècles que la Sainte Vierge y a érigé l'un de ses trônes de miséricorde et que les peuples continuent d'y porter une confiance inspirée et justifiée par le miracle. Il suffit, pour s'en convaincre, de contempler ces témoignages si touchants, ces symboles si expressifs de la reconnaissance populaire, ces ex-voto et ces bannières, devenus autant de trophées de victoires de la grâce et de la prière. Il y a là, écrite sur les murs de l'édifice sacré, comme elle l'est d'ailleurs dans les traditions du pays, toute une histoire monumentale des bienfaits de Marie. Voilà pourquoi il convenait qu'un chef-d'œuvre de l'art devînt le mémorial de tant de merveilles, et qu'une consé-

cration solennelle répondît aux désirs et aux espérances de tout un peuple.

Ce sera l'un des beauxjours de votre épiscopat, Monseigneur du Mans, d'avoir pu mettre la dernière main à l'œuvre que vous avaient léguée, comme un héritage glorieux, vos vénérés prédécesseurs, les Bouvier, les Nanquette, les Filion, les Ghaulet d'Outremont. Laissez-moi ajouter à leurs noms le souvenir des évêques d'Angers, sous la protection desquels ce pèlerinage célèbre est né et a grandi. Plus que jamais, dans l'avenir, le sanctuaire de Notre-Dame-du-Chêne restera, entre nos deux diocèses, un gage d'union fraternelle, un trésor commun de grâces et de bénédictions, comme il est pour toute la province de Tours un honneur et une gloire.

Rien n'est mystérieux comme l'origine de la plupart de nos pèlerinages. Qu'est-ce qui provoque et dirige ces grands courants de la prière qui entraînent les peuples ? Qu'est-ce qui indique à la piété des fidèles ces lieux prédestinés, ces nouvelles sources de grâces, ces foyers de dévotion incomparables, ces centres d'attraction pour les âmes? Lorsque, en 1494, un saint prêtre,

James Buret, plaçait dans un chêne de la lande de Vion une statue de la Très Sainte Vierge, qu'y avait-il, dans cet acte de dévotion particulière, qui pût faire pressentir d'une façon quelconque la grande scène dont nous sommes ici témoins? Comment, d'un acte aussi simple et tant de fois renouvelé sur d'autres points sans y laisser de trace, a-t-il pu sortir tout un avenir de prodiges et de merveilles? Quand, à la suite de cet acte, quelques villageois des environs, attirés par une vertu secrète, ornaient de feuillages et de fleurs le tronc du chêne de la Jarryae, qui aurait pu prévoir que ces marques d'une piété naïve allaient être, pour la suite des siècles, le point de départ des réunions les plus nombreuses et des démonstrations les plus splendides? Ah! que d'autres, oublieux du plan de la Providence, appellent cela du hasard ; pour nous, qui ne nous payons pas de mots, la foi nous fait découvrir, à l'origine de ce grand pèlerinage, la main de Celui qui est souverainement libre dans le choix des lieux où il lui semble bon de déployer sa puissance, comme il est libre dans le choix des hommes dont il veut faire les instruments de ses desseins, comme il est libre dans le choix des éléments

auxquels il lui plaît d'attacher une vertu particulière. Ainsi marquée du doigt de Dieu, consacrée par l'onction invisible de la grâce, l'humble statue du chêne de la Jarryae va devenir un instrument privilégié de la glorification de Marie ; autour d'elle, les prodiges éclatent, se multiplient, se prolongent; le sanctuaire qu'on lui élève prendra aux yeux de la foi un caractère à part; la puissance divine s'y affirmera haute et palpable, et les peuples, guidés par ce signe révélateur, suivront avec confiance la voie que le ciel leur indique, en s'écriant avec le patriarche : Vere Dominus est in loco isto : « Vraiment le Seigneur est en ce lieu (1). »

Ainsi vos pères avaient-ils appris le chemin de Notre-Dame-du-Chêne. Et pourquoi ce nouveau pèlerinage venant s'ajouter à tant d'autres sur le sol béni de l'Anjou et du Maine? L'Église, Mes Frères, est un immense camp retranché qui occupe toute la surface de la terre. Dans ce camp si bien ordonné pour la défense de la foi, castrorum acies bene ordiîiaéa, les stations de pèlerinage apparaissent, de distance en distance,

(1) Genèse, xxviii, 16.

comme autant de forteresses spirituelles, de citadelles sacrées, de boulevards capables de faire face à l'ennemi : turris fortitudinis a facie inimici. Dieu les multiplie suivant les besoins des temps, et à mesure que de nouvelles attaques se préparent contre la grande armée du Christ. Là sont concentrées, plus puissantes que partout ailleurs, les armes de la prière. Là viennent échouer les assauts de l'enfer et du monde, contre le rempart que fait à la doctrine Celle dont l'Église a pu dire qu'elle a vaincu toutes les hérésies : cunctas hœreses interemisti in universo mundo. Admirables dispositions de la divine stratégie ! Or, à l'époque même où Notre- Dame-du-Chène apparaissait au milieu de vous comme un signe de délivrance et un gage de protection, le fléau de l'hérésie allait passer sur vos contrées, menaçant et terrible. Nulle part ailleurs peut-être le fanatisme calviniste ne se montra plus cruel que dans ce pays, au milieu duquel Sablé et Solesmes donnaient l'exemple de la fidélité et où les bandes de la Rouveraye devaient laisser de si sanglants souvenirs. M^s ni le pillage des villes, ni l'incendie des monastères, ni le massacre des prêtres, ni toutes ces scènes

d'horreur ne purent ébranler un seul instant la constance de vos pères. Notre-Dame-du-Chêne était devenue pour leur foi un boulevard inexpugnable.

J'ai dit, Mes Frères, que les églises de pèlerinage sont, dans le plan divin, autant de forteresses spirituelles qui protègent la foi des populations ; et c'est pourquoi Notre-Dame-du- Chêne occupe une si grande place dans la vie religieuse de cette contrée. Mais, quand il plaît à Dieu d'imprimer à ces lieux de dévotion le sceau particulier de sa puissance, le motif de son choix, c'est encore, c'est avant tout de conserver ou de rendre aux âmes leur vigueur et leur santé. L'Église est, en effet, une vaste piscine où doivent s'opérer le renouvellement et la purification des âmes ; et certes, il n'est aucun lieu de la terre, aucune église de paroisse, si modeste soit-elle, où, par la parole du prêtre et la vertu des sacrements, une infirmité morale, fût-elle restée jusque-là rebelle à toute guérison, ne puisse disparaître et céder à l'action de la grâce. Mais veiîîllez bien retenir ceci, pour comprendre toute la haute signification des lieux de pèlerinage, car, ici-bas, nous avons toujours besoin de

rapprocher les choses de la nature et celles de la grâce, pour expliquer les unes par les autres. De même que Dieu a réparti sur plusieurs points du globe et ouvert çà et là, dans les entrailles de la terre, des sources de vie qui jaillissent pour la santé du corps, des filons de métal liquide, des veines d'eaux médicinales d'où s'échappe une vertu toujours féconde, de même qu'il a opéré de la sorte dans l'ordre de la nature, ainsi a-t-il fait dans le règne des âmes ; ainsi a-t-il échelonné de distance en distance ces stations de la foi où sa grâce opère avec plus de force et d'efficacité. Les lieux de pèlerinage sont dans le plan divin, si je puis m'exprimer ainsi, les eaux minérales, les eaux thermales de la piété, les bains spirituels où les âmes viennent se retremper en y puisant une énergie nouvelle. C'est là que s'opèrent ces réactions salutaires, ces retours soudains, ces secousses imprévues qui arrêtent les progrès du mal en imprimant à la vie un tout autre cours.

Que vous êtes donc heureux. Mes Très Chers Frères, de posséder au milieu de vous une de ces stations privilégiées, où le céleste médecin des âmes opère ses guérisons les plus merveil-

leuses par l'intercession de Marie ! Ah ! qui pourrait dire combien de pécheurs ont retrouvé, en ces lieux, avec le pardon de leurs fautes, l'empire sur leurs passions, le courage de la vertu, la persévérance dans le bien ! Que d'incrédules y ont ouvert les yeux à la lumière et déploré les égarements de leur vie passée ! Que de conversions obtenues dans ce sanctuaire où tant de saintes âmes ont prié devant l'image de Notre-Dame-du-Chêne ! Car c'est encore là ce qui fait l'excellence des églises de pèlerinage. Elles ont des trésors de miséricorde incomparables. En vertu de la communion des saints, ces sources de grâces sont alimentées par tout ce que la foi et la piété des siècles y ont accumulé d'actions méritoires devant Dieu. De même que, dans l'ordre naturel, il peut s'amasser en un lieu, par une longue suite d'efforts et de travaux, une somme de biens générale, un fonds commun dont bénéficie toute une postérité, ainsi en est-il dans l'ordre surnaturel et divin : là aussi, rien ne se perd, et le présent s'enrichit du passé. Toutes les générations qui se sont succédé dans ce sanctuaire de Notre-Dame-du-Chêne y ont laissé quelque chose de leurs prières, de leurs

larmes, de leurs pénitences, de leurs austérités; et le surplus de ces œuvres de foi, où surabondait la charité, y a formé à la longue un capital inestimable, un vaste réservoir de mérites qui se déverse sur toute la contrée, suivant que le souffle de TEsprit-Saint en distribue les richesses d'une extrémité à l'autre.

Ne soyez donc pas étonnés, Mes Très Chers Frères, que Notre-Dame-du-Chêne soit devenue pour tant d'âmes le foyer des grandes lumières et la source des grandes consolations. Que de pèlerins sont venus chercher ici quelqu'une de ces inspirations célestes qui décident de toute une vie ! Que de vocations incertaines ont trouvé leur dernier mot devant l'image miraculeuse de Marie, depuis ces saintes femmes du xvii* siècle que le Calvaire et le Carmel disputaient au monde, comme Elisabeth du Puy-du-Fou et Elisabeth de Quatrebarbes, jusqu'à ces religieux devenus l'honneur de leur Ordre, tels que Claude Chantelou et Charles Couturier. Oui , vraiment, la Sainte Vierge n'aurait pu choisir un lieu plus propice, pour y établir le trône de ses miséricordes. Quand je suis le cours des âges, je vois des corps d'élite environner ce trône pour y

porter l'hommage de leur fidélité. De La Flèche à Solesmes, de Solesmes à Précigné, je vois les fils de saint Ignace, de saint Benoît, de saint François d'Assise, former à Notre-Dame-du- Chêne une ceinture magnifique d'œuvres et d'institutions. Je vois naître et grandir, sous l'égide de Marie, ces écoles célèbres où Jésuites et Bénédictins rivaliseront de zèle et de doctrine pour l'éducation de la jeunesse, pour la louange de Dieu, et l'avancement des sciences sacrées. Je vois les regards de la Reine des anges et des hommes s'abaisser avec amour sur des populations honnêtes et laborieuses, pleines de foi, dévouées à l'Église et à la religion, empruntant à la vie des champs leurs goûts simples et modestes, et formant par leurs vertus chrétiennes l'une des parties restées les plus saines et les plus vigoureuses de la France.

Et maintenant que ce sanctuaire de Notre- Dame-du-Chêne a été consacré à Dieu par l'un •des actes les plus solennels de la sainte liturgie, comment ne pas espérer qu'il deviendra, plus encore que par le passé, le théâtre des miséricordes divines, et que les foules s'y presseront, aux fêtes de Marie, plus nombreuses encore et

plus recueillies? Car c'est là, Mes Frères, un dernier caractère des églises de pèlerinage : elles sont le lieu des démonstrations les plus imposantes de la piété populaire. Or, si les grandes scènes de la nature parlent aux sens et à rimagination, les grands spectacles de la foi produisent sur le cœur une impression dont il ne ne peut se défendre.

Et qui donc ne se sentirait meilleur et plus fort, à la vue de ces multitudes accourues de toutes les paroisses pour prendre part à de si émouvantes solennités? Quel est l'incrédule qui resterait le front haut et l'œil sec, devant une réunion comme celle dont nous sommes ici témoins? Oui, cette force invisible et souveraine qui, planant sur vos têtes, les courbe devant la majesté du Très Haut, ces émotions que font naître les exercices de nos pèlerinages, tout cela est capable de briser en un clin-d'œil et pour toujours les chaînes du péché, de soulever une âme de la terre, et de la jeter dans les bras de Dieu, victorieuse d'elle-même et vaincue par la grâce qui agit en elle.

0 Vierge, notre espérance, Notre-Dame-du- Chêne, agréez les hommages que vous rend

aujourd'hui tout ce peuple fidèle. Continuez à étendre votre protection sur une contrée qui place en vous toute sa confiance et dont vous avez daigné faire un lieu de prédilection. Protégez ces vénérables prélats si zélés pour la gloire de votre nom; protégez nos diocèses, afin que la foi s'y conserve, avec l'intégrité des mœurs; ce clergé des paroisses, si appliqué à ses devoirs, et ces pieux missionnaires, gardiens dévoués de votre sanctuaire. Obtenez à tous ces pèlerins, par votre puissante intercession, les faveurs spirituelles et temporelles qu'ils sont venus chercher au pied de votre trône. Montrez-vous notre mère, comme vous êtes notre patronne et notre souveraine ; et que, par le secours de vos prières, nos âmes consacrées à Dieu, comme ce temple qui en est l'image, soient admises un jour dans les tabernacles éternels pour y jouir de l'immortalité bienheureuse que nous a méritée votre divin fils, Jésus-Christ, notre Seigneur et notre Dieu. Ainsi soit-il !

IjEÎTTR,B

A M. LE MINISTRE DES CULTES A l'occasion du

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