‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 122 sur 449 · LIVRE I, CHAP. XXXVIII · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAP. XXXVIII

dites qui nous sont en main, comme plusieurs ont faict par deVotion, et quelques philosophes par discours; se servir soy mesme, coucher sur la dure, se crever les yeulx, jeetcr ses richesses emrny la rivière, rechercher la douleur; ceulx I là pour, par le tonnent de ceste vie, en acquérir la béatitude d'une aultrc; ceulx cv pour, s’estants logés en la plus basse marche, se mettre en seureté de nouvelle eheulc, c’est l’action d’une vertu excessive. Les natures plus roides et plus fortes faeent leur cachette mesmcs glorieuse et exemplaire :

Tuta et parvuln laudo ,

Qititm res defiriunt , tniis inter ri/la fortin:

Verum , ubi quid mellu* contingll et uuclius , idem Ho. i snpere , et solo » aio bette vivere, quorum Conspicitur nitidis fut ulula pecutiia vil lis 1 * * * :

il y a pour tnov assez à faire, sans aller si avant.

Il me suffit, souhs la faveur de la fortune, inc préparer à sa desfaveur; et me représenter, estant à mon ayse, le mal advenir, autant que l'imagination y peult atteindre : tout ainsi que nous nous accoustumons aux joustes et tournois, et contrefaisons la guerre en pleine paix. Je n’estime point Arcesilnusle philosophe moins reformé, pour le sçavoir avoir usé d’ulensiles d’or et d’argent, selon que la condition de sa fortune le luy permettoit*; et l’estime mieulx de ce qu’il en usoit moderéement et libéralement que s’il s’en feust desmis. Je veois jusques à quels limites va la nécessité naturelle : et, considérant le pauvre mendiant à ma porte, souvent plus enjoué et plus sain que moy, je me plante en sa place; j’essaye de chausser mon amc à son biais : et, courant ainsi par les aultres exemples, quoy que je pense la mort, la pauvreté, lemespris et la maladie à mes talons, je me resouls ayséement de n’entrer en elTroy de ce qu’un moindre que moy prend avccques telle patience; et ne veulx croire que la bassesse de l’entendement puisse plus que la vigueur, ou que les clïects du discours ne puissent arriver aux effectsde l’accoustumance. Et cognoissant combien ces commodités accessoires tiennent à peu, je ne laisse pas en pleine jouissance de supplier Dieu, pour ma souve-

(I) Pour moi , quanti Je ne puis avoir mieux , je sais me con-

tenter de peu , e! je vante La paisible médiocrité ; si mon sort

devient meilleur, Je dis qu’il n’y a de sages et d’heureux que

roui dont le revenu e*t fonde sur de belles terres. Uoa., Èpist., I, IS, 42.

i.2) Dioc. Ltcr.CE', IV, 39. C.

raine requeste, qu’il me rende content de moy mesme et des biens qui naissent de moy Je veois des jeunes hommes gaillards qui portent, nonobstant, dans leurs coffres, une masse de pilules pour s’en servir quand le rbeume les pressera, lequel ils craignent d’autant moins qu’ils en pensent avoir le remede en main : ainsi fault il faire; et encores, si on se sent subjcct à quelque maladie plus forte, se garnir de ces médicaments qui assoupissent et endorment la partie.

L’occupation qu’il fault choisir à une telle vie, ce doibt estre une occupation non pénible nv ennuyeuse; aultrement pour néant ferions nous estât d’y estre venus chercher le séjour. Cela despend du goust particulier d’un chascun. Le mien ne s'accommode aucunement au mesnage : ceulx qui l'aiment, ils s’v doibvont adonner avccques modération;

Conenliir sibi res , non se submit ter e rebut '

c’est, aultrement, un office servile que la mesnageric, comme le nomme Salluste*. Elle a des parties plus excusables, comme le soing des jardinages, que Xcnophon attribue à Cyrus5 : et se peult trouver un moyen entre ce bas et vil soing, tendu et plein de solicitude, qu’on vcoid aux hommes qui s’v plongent du tout, et ceste profonde et extreme nonchalance laissant tout aller à l'abandon, qu'on veoid en d'aultres :

Prmocritf pénis edlt nqellos

Cultaque , dum peregrc est animus sine corpore veiox

Mais oyons le conseil que donne le jeune Pline à Cornélius Rufus5, son amy, sur ce propos de la solitude : • Je te conseille, en ceste pleine et grasse retraiete où lu es, de quitter à tes gents ce bas et abject soing du mesnage, et t’adonner à l’estude des lettres, pour en tirer quelque chose qui soit toute tienne. » Il entend la réputation : d'une pareille humeur à celle de Cicero, qui dict vouloir employer sa solitude et

(1) Qu’Ils lâchent dc’se meure au-dessus’ des choses (plutôt que de s'y assujettir, lion., F./ nsi., I , i , 19.

(2) C aill., c. 4, au couuneiirement. C.

C») Xl.v., Economique , IV , 2U ; Oc., de la Vieillesse, c. 47. J. V. L.

(4) Les troupeaux venaient manger les moissons de bémorrite , pendant que son esprit , dégagé de son corps , voyageait dans l'espace. Hua., Eplft.,1, 12 , 12.

($i Ce n’est pas h Cornélius hufits , mais à Laniuius bu fus.

I'U.ve, FplsUfl, 3. t

séjour des affaires publicques à s’en acquérir par ses escripts une vie immortelle*.

l'squc adcone

Sclre tuum nihil est , nisi te sclre hoc sciât aller * .*

Il semble que ce soit raison, puisqu’on parle de se retirer du monde, qu’on regarde hors de luv. Ceulx cy ne le font qu’à derny : ils dressent bien leur partie, pour quand ils n’y seront plus; mais le fruict de leur desseing, ils prétendent le tirer encores lors du monde, absents, par une ridicule contradiction.

L’imagination de ceulx qui, par dévotion, recherchent la solitude, remplissant leur courage de la certitude des promesses divines en l’aultre vie, est bien plus sainement assortie. Ils se proposent Dieu, object inlini en bonté et en puissance; l’ame a de quoy y rassasier ses désirs en toute liberté : les afflictions, les douleurs, leur viennent à proufit, employées à l’acqucst d’une santé et resjouissance éternelle ; la mort, à souhait, passage a un si parfaict estât : l’asprcté de leurs réglés est incontinent applanie par l’accoustumance, et les appétits charnels, rebutés et endormis par leur refus; car rien ne les entretient que l’usage et exercice. Ceste seule fin d’une aultre vie heureusement immortelle mérite loyalement que nous abandonnions les commodités et doulceurs de ceste vie nostre, et qui peult embraser son ame de l’ardeur de ceste vifve foy et esperance, réellement et constamment, ilscbastit en la solitude une vie voluptueuse et délicieuse, au delà de toute aultre sorte de vie.

Ny la fin doneques ny le moyen de ce conseil3 ne me contente: nous retumbons tousjours de fiebvre en chauld mal. Ceste occupation des livres est aussi |>cniblc que toute aultre, et autant ennemie de la santé, qui doibt estre principalement considérée : et ne se fault point laisser endormir au plaisir qu’on y prend ; c’est ce mesme plaisir qui perd le mesnagor, l’avaricieux, le voluptueux et l’ambitieux. Les sages nous apprennent assez à nous garder de Lu trahison de nos appétits, et à discerner les vrays plaisirs et entiers des plaisirs mcslés et bigarrés de plus de peine; car la pluspart des

fl) Cic, Oralor, c. 43, ei dan* plusieurs prologues de ses traités philosophiques. J. V. L.

{3) Quoi donc î voire savoir n'est-il rien , si l'on ne sait que vous avez du savoir? Perse, .Sa/., I , ».

p) Le conseil de POoe à nufus. c.

plaisirs, disent-ils, nous chastouillent et embrassent pour nous eslrangler, comme faisoient les larrons que les Ægypliens appeloient Philistas * : et si la douleur de teste nous venoil avant l’yvrcsse, nous nous garderions de trop boire; mais la volupté, pour nous tromper, marche devant et nous cache sa suitte. Les livres sont plaisants ; mais si de leur fréquentation nous en perdons enfin la gayeté et la santé, nos meilleures pièces, quittons les : je suis de ceulx qui pensent leur fruict ne pouvoir contrepoiser ceste perte. Comme les hommes, qui se sentent de longtemps affoiblis par quelque indisposition, se rengent à la fin à la mercy de la médecine, et se font desseigner par art certaines réglés de vivre, pour ne les plus oultrepasser : aussi celuy qui se retire ennuyé et desgousté de la vie commune, doibt former ceste cy aux réglés de la raison, l’ordonner et renger par préméditation et discours. Il doibt avoir prins congé de toute espece de travail, quelque visage qu’il porte, et fuir, en general, les passions qui empcschent la tranquillité du corps et de l’ame, et choisir la route qui est plus selon son humeur,

ünusquinque sua noverit ire via ».

Au mesnage, à l’estude, à la chasse et tout aultre exercice, il fault donner jusques aux derniers limites du plaisir, et garder de s’engager plus avant où la peine commence a se mesler parmy. 11 fault reserver d’embesongnement et d’occupation autant seulement qu’il en est besoins pour nous tenir en baleine, et pour nous garantir des incommodités que tire après sov l’aultre extrémité d’une lasche oysifveté et assopie. Il y a des sciences stériles et espineuses, et la pluspart forgées pour la presse3: il les fault laisser à ceulx qui sont au service du monde. Je n’aime pour moy que des livres ou plaisants et faciles qui me cha-

(I) Ceci est traduit de Sénèque , excepté le mol de Philcta*. que Montaigne ou ses imprimeurs ont changé mal à propos en PhilMas. Latromnn more (dit Sfcf., Epist. 54 ) , quos phiieta» ÆipjptH votant , in hoc nos amp/ectuntur ( voluptates J , ut stranquUnt. C- — Ce nom , que les Egyptiens donnaient aui voleurs, vient probal dément de cprwfiTTÇ , tmidiator ; d’où paraissent aussi venir fallo , Philistins , filou , etc. A. P.

(J) Proi*. , 11, », 38. Montaigne a traduit ce vers avant de le citer. C. .

(3) Pour le monde, pour la vie publique. Ainsi, un peu plus lias : « Ceulx cy n’ont que ka bras et les jambes hors de ù presse. » J, V. L.

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