‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 149 sur 449 · LIVRE I, CHAP. XLVI1I · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAP. XLVI1I

le manier à toutes mains avecques une baguette, la bride a vallée sur ses aureilles, estoit ordinaire aux Massyliens , qui se servoient de leurs chevaux sans selle et sans bride :

Et gent, qute nudo résident Mastylla dorso,

Ora leri /ledit, fratrtoriem nescla, virga

Et ftumldce hifrctnl cingunt *.

Equi sine [remis; defurmis ipse rursus , rigida eervice, et exlento capile currentium 5.

Le roy Alphonse*, celuy qui dressa en Espaigne l'ordre des chevaliers de la Bande ou de ï’Escharpc, leur donna, entre aullres réglés, de ne monter ny mule ny mulet , sur peine d’un marc d’argent d’amende; comme je viens d’apprendre dans les Lettres de Guevara, desquelles ceulx qui les ont appelées Dorées faisoient jugement bien aultre que celuy que j’en fovs*. Le Courtisan 8 diet qu'avant son temps c’estoit reproche à un gentilhomme d’en chevaucher. Les Abyssins, au rebours, à mesure qu’ils sont les plus avancés près le Pretteian leur prince, affectent pour la dignité et pompe de monter de grandes mules.

Xenophon 1 * 3 recite que les Assyriens tenoient tousjours leurs chevaux entravés au logis, tant ils estoient fascheux et farouches ; et qu’il falloit tant de temps à les destacher et harnacher que, pour que cestc longueur ne leur apportast dommage, s’ils venoient à estre en desordre surprins par les ennemis , ils ne logeoient jamais en camp qui ne feust fossoyé et remparé. Son Cyrus, si grand maître au faict de chevalerie , metloit les chevaux de son eseot , et ne leur faisoit bailler à manger qu’ils ne l’eussent gaigné par la sueur de quelque exercice. Les Scythes, où la nécessité les pressoit en la guerre, tiroienl du sang de leurs chevaux , et s’en abreuvoient et nourrissoient :

(1) I jts Massyltei» montent leurs chevaux & nu et les font obéir & une simple verge , qui leur tient lieu de frein. Lie* in , IV ,0**.

fi) El tes Numides conduisant leurs chevaux sans frein. Vmc., Eneide, IV, 41.

(3) Leurs chevaux sans frein oui l'allure désagréable , l'encolure raide cl la tête tendue en avaut. Tit. Uv., XXXV, II.

(4) Alphonse XI , roi de Leon et de Castille , mort en 1550 , à trente-huit ans.

(5) Voyez Bayle, au mot Guevara, note H.

(ttj C’en un ouvrage publie en italien par Balthasar CasügBone , en 15* , sou» le litre de! CortegUmo. Le passage dté par uunfaigne el au rouRM’irmimt du vrond livre. C.

(ï) Cgroprd<r,lil,3wc.

tanlt et epoto Sarmata patine equo *.

Ceulx de Crete, assiégés par Metellus, se trouveront en telle disette de tout aullre bruvage qu’ils eurent à se servir de l’nrine de leurs chevaux *.

Pour vérifier combien les armées turquesques sc conduisent et maintiennent à meilleure raison que les nostres , ils disent qu’oultre ce que les soldats ne boivent que de l'eau et ne mangent que riz et de la chair salée mise en pouldre, de quoi chascun porte ayséement sur soy provision pour un mois, ils sçavent aussi vivre du sang de leurs chevaux , comme les Tartares et Moscovites, et le salent.

Ces nouveaux peuples des Indes, quand les Espagnols y arrivèrent , estimèrent , tant des hommes que des chevaux , que ce feussent ou dieux , ou animaux en noblesse au dessus de leur nature : auteuns, après avoir esté vaincus, venants demander paix et pardon aux hommes, et leur apporter de l’or et des viandes, ne faillirent d'en aller autant offrir aux chevaux , avecques une toute pareille harangue à celle des hommes, prenants leur hennissement pour language de composition et de trefve.

Aux Indes de deçà, c’estoit anciennement le principal et royal honneur de chevaucher un éléphant; le second, d’aller en coche traisné à quatre chevaux; le tiers, de monter un chameau; le dernier et plus vil degré, d’estre porté ou charrié par un Cheval seul*. Quelqu’un de nostre temps escrit avoir veu, en ce climat là, des pais où on chevauche les boeufs avecques bastineî, estriers et brides, et s’estre bien trouvé de leur porture.

Quinlus Fabius Maximus Uutilianus4 5, contre les Samnites, voyant que ses gents de cheval, à trois ou quatre charges, avoient failiy d’enfoncer le battaillon des ennemis, print ce conseil : qu’ils débridassent leurs chevaux et brochassent11 à toute force des espérons; si que, rien ne les pouvant arrester au travers des armes et des hommes renversés, ils ouvrirent le pas à leurs gents de pied, qui parfirent une très sanglante desfaicte. Autant en commanda Quintus Fui-

(I) On y voit 1e Sarmatc qui se nourrit du sang de cheval, Martial , Spectacut. LiA.,épigr. 3, v. 4.

(4) Val. Maxikê, Vil, 6, ext. t. C.

(3) Arrikn , H tu. Ind , c. 17. C.

(I) Ou plutôt nnUtarun, Tir. UV., VU , 30. C.

(5j Pi/msKiU K. J.

vius Flaccus contre les Celliberiens : Id cum majore vi equorum facielis, « ejfrtmalot in hostes equos immiUitis; quod sirpé romanoe équités cum laude fecisse sud mcmorim proditumesl... Detraclisque frémis, bis ullro citroque cum magna slrage hostium, infractis omnibus haslis, transcurrerunif.

Le duc de Moscovie debvoit anciennement ceste reverence aux Tartares, quand ils envoyoient vers luy des ambassadeurs, qu’il leur alloit au devant à pied, et leur presentoit un gobeau de laict de jument (bruvage qui leur est en delices); et si, en beuvant, quelque goutte en tumboil sur le crin de leurs chevaux, il estoit tenu de la leicher avec la langue4. En Russie, l’armée que l’empereur Bajazet y avoit envoyée feut accablée d’un si horrible ravage de neiges que, pour s’en mettre à couvert et sauver du froid, plusieurs s’adviscrcnt de tuer et eventrer leurs chevaux pour se jecter dedans, et jouir de ceste chaleur vitale. Bajazet, apres cest aspre estour où il feut rompu par Tamburlan5, se sauvoit belle erre4 sur une jument arabesque, s’il n’eust esté contrainct de la laisser boire son saoul au passage d’un ruisseau; ce qui la rendit si flacque et refroidie qu’il feut bien ayséement après acconsuyvi par ceulx qui le poursuy voient. On dict bien qu’on les lasche, les laissant pisser ; mais le boire, j’eusse plustost estimé qu’il l’eust renforcée.

Crcesus, passant le long de la ville de Sardis, y trouva des pastis où il y avoit grande quantité de serpents, desquels les chevaux de son armée mangeoient de bon appétit; qui feut un mauvais prodige à ses affaires, dict Hérodote9.

Nous appelions un cheval entier, qui a crin et aureille; et ne passent les aultres à la mon-

(I) Pour que leur choc soit plus Impétueux, débridez vos chevaux , dil-ll ; c’eut une manoeuvre dont le succès a souvent lait le plus grand honneur A la cavalerie romaine.... A peine Tordre est-il donné qu'ils débrident leurs chevaux , percent les rangs ennemis, brisent toutes les lances, reviennent sur leurs pas et font un grand carnage. Tit. Lit., XL, 40.

•i) Voyez ia Chronique de Moscovie , par P. Petrdus , Suédois, imprimée en allemand , à LelpsicL , en IG*) , ln-jo, part, il , p. 159. Cette espèce d’esclavage commença vers le milieu du treizième siècle et dura près de deux cent soixante ans. C.

(3) En 1401. Tamerlan. <:.

(4) En grande hâte. Ce mot est singulièrement placé dam une ballade de La Fontaine :

F«3* Aainlltni, comme article d« foi ,

Qo’cn débridant matinal i grand'arr*

La* A u gu «tin» «ont wrrittun du roi.

(5) Ut. i,c. 7S.J.V.L.

tre< : les Lacédémoniens, ayants desfaict If* Athéniens en la Sicile, retournants de la victoire en pompe en la ville de Syracuse, entre aultres bravades, feirent tondre les chevaux vaincus, et les menèrent ainsin en triumphe4. Alexandre combattit une nation, Dahas* : ils alloient deux à deux armés à cheval à la guerre; mais, en la meslée, l'un descendoit à terre, et combattoienl ores à pied, ores à cheval, l’un après l’aultre.

Je n’estime point qu’en suffisance et en grâce à cheval, nulle nation nous emporte. Bon homme de cheval, à l’usage de nostre parler, semble plus regarder au courage qu a l’adresse. Le plus sçavanl, le plus seur, le mieulx ad venant à mener un cheval à raison, quej’aye cogneu, feut, à mon gré, monsieur de Carnavalet, qui en servoit nostre roy Henry second. J’ay veu homme donner carrière à deux pieds sur sa selle, démonter sa selle, et au retour la relever, reaccommoder, et s’y rasseoir, fuyant tousjours à bride avalléc; ayant passé par dessus un bonnet, y tirer par derrière de bons coups de son arc; amasser ce qu’il vouloit, se jectant d’un pied à terre, tenant l’aultre en l’estrier ; et aultres pareilles singeries, de quoy il vivoit.

On a veu de mon temps, à Constantinople, deux hommes sur un cheval, lesquels, en sa plus roide course, se rcjcctoient, à tours4, à terre, et puis sur la selle : et un qui, seulement des dents, bridoit et cnharnachoit son cheval : un aultre qui, entre deux chevaux, un pied sur une selle, l’aultre sur l’aultrc, portant un second sur ses bras, picquoit à toute bride; ce second, tout debout sur luy, tirant, en la course, des coups bien certains de son arc : plusieurs qui, les jambes contremont, donnoient carrière, la teste plantée sur leurs selles entre les poinctes des cimeterres attachés au harnois. En mon enfance, le prince de Sulmone, à Naples, maniant un rode cheval de toute sorte de maniements, tenoit soubs scs genouils et soubs ses orteils des reales5, comme si elles y eussent

(I) Et on n’en admet ftoini <C autres dam 1rs montres ou revues. H me semble que les commentateurs n'a valent point compris cette phrase. J. V. L.

(*) Plct., rie de Nicias. c. 10. C.

(5) Montaigne emploie l'accu&allf deDaJue, les Dahes. Voyez QciNTE-CrscF. , Vît , 7. C.

(4) Tour à tour , comme on a mis dans quelques éditions. C,

p) Sorte de monnaie d'Espagne. E. J.

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