LIVRE I, CH AP. L1V
hommes loge entre ces deox extrémités; qui est de ceulx qui apperceoivent les maux , les sentent et ne les peuvent supporter. L’enfance et la decrepitude se rencontrent en imbécillité de cerveau ; l'avarice et la profusion en pareil désir d’attirer et d’acquérir.
Il se peult dire , avecqucs apparence , qu’il y a ignorance abécédaire qui va devant la science ; une aultre doctorale qui vient après la science , ignorance que la science faict et engendre , tout ainsi comme elle dcsfaict et destruict la première. Des esprits simples , moins curieux et moins instruicts, il s’en faict de bons chrestiens , qui , par une reverence et obéissance, croyent simplement, et se maintiennent soubs les loix. En la moyenne vigueur des esprits et moyenne capacité, s’engendre l’erreur des opinions ; ils suy vent l’apparence du premier sens , et ont quelque tiltre d’interpreter à niaiserie et bestise que nous soyons arrestés en l’ancien train , regardants à nous qui n’y sommes pas instruicts par estude. Les grands esprits, plus rassis et clairvoyants, font un aultre genre de biencrovants ; lesquels, par longue et religieuse investigation , pénétrent une plus profonde et abstruse lumière ès Escriptures, et sentent le mystérieux et divin secret de nostre police ecclesiastique; pourtant en voyeons nous aulcuns estre arrivés à ce dernier estage par le second , avecques merveilleux fruict et confirmation, comme à l’extreme limite de la chrestiennc intelligence, et jouïr de leur victoire avecques consolation, actions de grâces, reformation de mœurs et grande modestie. Et en ce reng n'entends je pas loger ces aultres qui , pour se purger du souspeçon de leur erreur passée , et pour nous asseurer d’eulx, se rendent extrêmes, inüiscrets et injustes à la conduite de nostre cause , et la tachent d’infinis reproches de violence. Les païsans simples sont honnestes gents; et honnestes gents les philosophes , ou , selon que nostre temps les nomme, des natures fortes et claires, enrichies d’une large instruction de sciences utiles ; les mestis, qui ont desdaigné le premier siégé de l’ignorance des lettres, et n’ont peu joindre l’aultre ( le cul entre deux selles , desquels je suis et tant d’aultres), sont dangereux, ineptes, importuns; ceulx cy troublent le monde. Pourtant , de ma part , je me recule tant que je puis dans le premier et naturel Mohtxigke.
siégé , d’où je me suis pour néant essayé de partir.
La poésie populaire et purement naturelle a des naïfvetés et grâces par où elle se compare à la principale beauté de la poésie parfaicte selon l’art; comme il se veoid ès villanelles de Gascoigne, et aux chansons qu’on nous rapporte des nations qui n’ont cognoissancc d’aulcune science, ny mesme d'cscripture : la poésie medioére, qui s’arrestc entre deux, est desdaignée, sans honneur et sans prix.
Mais parce que, après que le pas a esté ouvert à l’esprit, j’ay trouvé, comme il advient ordinairement, que nous avions prias pour un exercice malaysé et d’un rare subject ce qui ne l’est aucunement, et qu’après que nostre invention a esté eschauffée elle descouvre un nombre infiny de pareils exemples, je n’en adjousteray que cestuy cy : que si ces Essais estoient dignes qu’on en jugeast, il en pourrait advenir, à mon advis, qu’ils ne plairoient gueres aux esprits communs et vulgaires, ny gueres aux singuliers et excellents; ceulx là n’y entendroient pas assez ; ceulx cy y entendraient trop : ils pourraient vivoter en la moyenne région.