‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 175 sur 449 · LIVRE II, CHAI’. III · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAI’. III

l’esperance d’un plus grand bien : • Je desire, dict sainct Paul*, eslre dissoult, pour estre avecques Jésus Christ : » et - Qui me desprendra de ces liens? » Cleombrotus Ambraciota*, ayant leu le Phædon de Platon, entra en si grand appétit de la vie advenir que, sans aultre occasion, il s’alla précipiter en la mer. Par où il appert combien improprement nous appelions desespoir ceste dissolution volontaire à laquelle la chaleur de l’espoir nous porte souvent, et souvent une tranquille et rassise inclination de jugement. Jacques du Chaste), evesque de Soissons, au voyage d’oultremer que feit sainct Louys, veoyant le roy et toute l’armée en train de revenir en France, laissant les affaires de la religion imparfaites, print resolution de s’en aller plus tost en paradis ; et, ayant dict adieu à ses amis, donna seul, à la vue d’un chascun, dans l’armée des ennemis où il feut mis en pièces. En certain royaume de ces nouvelles terres, au jour d’une solenne procession, auquel l’idole qu’ils adorent est promenée en publique sur un char de merveilleuse grandeur; oultre ce qu’il se veoid plusieurs se détaillant les morceaux de leur chair vifvc à luy offrir, il s’en veoid nombre d’aultres se prosternants emmy la place, qui se font mouldre et briser sous les roues pour en acquérir, après leur mort, vénération de saincteté qui leur est rendue. La mort de cest evesque, les armes au poing, a de la générosité plus, et moins de sentiment, l’ardeur du combat en amusant une partie.

Il y a des polices qui se sont mesléesde regler la justice et opportunité des morts volontaires. En nostre Marseille il se gardoil, au temps passé, du venin préparé à tout de la ciguë, aux despens publicques, pour ceulx qui vouldroient haster leurs jours, ayant premièrement approuvé aux six cents, qui estoit leur sénat, les raisons de leur entreprise ; et n’estoit loisible, aultrement que par congé du magistrat et par occasions légitimés, démettre la main sur soy. Ceste loy estoit encore ailleurs.

Sextus Pompeius, allant en Asie, passa par l’isle de Cea de Negrepont; il adveint, de fortune, pendant qu’il y estoit, comme nous l’apprend l’un de ceulx de sa compaignie3, qu’une

(I) Epi». ad Philtpp. c. «, y. « 3. — Ad nom. c. 7, r. u. C.

(Y) Ou d'vmbraoc voya cic., vue. ÿuœu., I, M. c.

(S) Vai. Maxiyl, II, 6, H. C.

Montaigne.

femme de grande auctorité, ayant rendu compte à ses citoyens pourquoi elle estoit résolue de finir sa vie, pria Pompeius d’assister à sa mort pour la rendre plus honnorable ; ce qu’il feit ; et, ayant longtemps essayé pour néant, à force d’eloquence, qui luy estoit merveilleusement à main, et de persuasion, de la destourner de ce desseing, souffrit enlin qu’elle se contentast. Elle avoit passé quatre vingts dix ans en très heureux estât d’esprit et de corps; mais lors couchée sur son lict mieulx paré que de coustume, et appuyée sur le coude: «Les dieux, dict elle, ô Sextus Pompeius, et plustost ceulx que je laisse que ceulx que je voys trouver, te sçaehent gré de quoy tu n’as desdaigné d’estre et conseiller de ma vie et tesmoing de ma mort. De ma part ayant tousjours essayé le fav orable visage de fortune, de peur que l’envie de trop vivre ne m’en face veoir un contraire, je m’en voys d’une heureuse fin donner congé aux restes de mon ame, laissant de moy deux Hiles et une légion de nepveux. « Cela faict, ayant presehé et exhorté les siens à l’union et à la paix, leur ayant desparty ses biens et recommendé les dieux domestiques à sa fille aisnée, elle print d’une main asseurée la coupe où estoit le venin, et, ayant faict ses voeux à Mercure et les prières de la conduire en quelque heureux siégé en l’aultre monde, avala brusquement ce mortel bruvage. Or entreteint elle la compaignie du progrès de son operation, et comme les parties de son corps se sentoient saisies de froid l’une après l’aullre, josques à ce qu’ayant dict enfin qu’il arrivoit au cœur et aux entrailles, elle appella ses filles pour luy faire le dernier office et luv elorre les yeulx.

Pline 1 recite de certaine nation hyperborée qu’en icelle, pour la doulce température de l’air, les vies ne se finissent communément que par la propre volonté des habitants; mais qu’estants las et saouls de vivre, ils ont en coustume, au bout d’un long aage, après avoir faict bonne chcre, se précipiter en la mer du hault d’un certain rochier destiné à ce service. La douleur* et une pire mort me semblent les plus excusables incitations.

(t)m. bu., rv.tj. c.

(1) Cic., Tue. Que». , II, 97. C.

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