‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 200 sur 449 · LIVRE II, CHAP. XI · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAP. XI

Kl prædulce decut, primo c en amine, pouit

Voylk pourquoy, quand on juge d’une action particulière, il fault considérer plusieurs circonstances, et l’homme tout entier qui l’a produite avant la baptizer.

Pour dire un mot de moy mesme , j’ay veu quelquefois mes amis appeller prudence en moy ce qui estoit fortune, et estimer advantage de courage et patience ce qui estoit advantage de jugement et opinion-, et m’attribuer un tiltre pour aultre, tantost à mon gaing, tantost à ma perte. Au demourant, il s’en fault tant que je sois arrivé k ce premier et plus parfaict degré d’excellence où de la vertu il se faict une habitude, que du second mesme je n’en ai faict gueres de preuves. Je ne me suis mis en grand effort pour brider les désirs de quoy je me suis trouvé pressé ; ma vertu , c’est une vertu ou innocence, pour mieuLx dire, accidentale et fortuite. Si je feusse nay d’une complexion plus desreglée, je crains qu’il feust allé piteusement de mon faict ; car je n’ay essayé gueres de fermeté en mon ame pour soustenir des passions, si elles eussent esté tant soit peu vehementes : je ne sçais point nourrir des querelles et du desbat chez moy. Ainsi, je ne me puis dire nul grand mercy de quoy je me treuve exempt de plusieurs vices.

Si PliUt medlocribus et mca pau^is Mendosa est nalura, alloqui recta ; relut si Egregio inspersos reprehendas corport tuct os * :

je le dois plus k ma fortune qu’à ma raison. Elle m’a faict naistre d'une race fameuse en preud’hommie et d’un très bon pere : je ne sais s’il a escoulé en moy partie de ses humeurs, ou bien si les exemples domestiques et la bonne institution de mon enfance y ont insensiblement aydé, ou si je suis aultrement ainsi nay,

Scu l.ibra, scu me Se or pi us adspicit

Formidolosus, pars violcntior Natalls horce , scu tyrannus Hesperiœ Capncormts tnuLe > :

mais tant y a que la pluspart des vices je les

(I) Oo sait ce que peut «tir on jeune guerrier In soif de In gloire, et la douce espérance d’un premier triomphe. Viac. , Æn. , XI, IM.

Si je n’al que de* défaut» peu considérables et en petit nombre, comme quelques lâches légères qui seraient éparses sur un beau visage. Iloa., Soi., 1, 6. 68.

(8) Soit que je sois né sous le signe de la Balance, ou sous celui du Scorpion, dont le regard est si terrible au moment

av de moy mesntc ctl horreur. Le mot d’Antisthenes k celuy qui luy demandoit le meilleur apprentissage : - Desapprendre le mal',» semble s’arrester keest’ image. Je les ay, dis je, en horreur, d’une opinion si naturelle et si mienne que ce mesme instinct et impression que j’en ay apporté de la nourrice je l’ay conservé sans qu’aulcuncs occasions me l’ayent sceu faire altérer ; voire non pas mesdiscours propres, qui , pour s’estre desbandés en auleunes choses de la route commune, me licencieroient avséement k des actions que ceste naturelle inclination me faict haïr. Je diray an monstre, mais je le diray pourtant : je treuve par là en plusieurs choses plus d’arrest et de réglé en mes mœurs qu’en mon opinion; et ma concupiscence moins desbauchée que ma raison. Aristippus establit des opinions si hardies en faveur de la volupté et des richesses qu’il meit en rumeur toute la philosophie k l'encontre de luy ; mais , quant k ses mœurs, Dionvsius le tyran luy ayant présenté trois belles garses pour qu’il en feist le chois, il responditqu'il les choisissoit toutes trois, et qu’il avoit mal prins k Paris d’en preferer une k ses compaignes; mais, les ayant conduictes k son logis, il les renvoya sans en t aster1. Son valet se trouvant surchargé en chemin de l’argent qu’il portoit après luy, il luy ordonna qn’il en versast et jectast là ce qui lu; faschoit*. Et Epicurus, duquel les dogmes sont irreligieux et délicats , se porta en sa vie très devotieusement et laborieusement: il escrit k un sien amy qu’il ne vit que de pain bis et d’eau; le prie de luy envoyer un peu de fromage pour quand il voudra faire quelque sumptueux repas». Seroit il vray que, pour estre bon tout k faict, il nous le faille estre par occulte, naturelle et universelle propriété, sans loy, sans raison, sans exemple? Les desbordements ausquels je me suis trouvé engagé ne sont pas , Dieu mercy, des pires ; je les ay bien condamnés chez moy selon qu’ils le valent, car mon jugement ne s’est pas trouvé infecté par eulx ; au rebours, je les accuse plus rigoureusement en moy qu’en un aultre : mais

de la naissance, ou sous le Capricorne, qui règne sur 1rs mers d'Occident. lion. , oi. , II, 17, 17. C.

(I) Dtoc. Laerce, vi, 17. a (S) DtOG. Lserce, II, C7. C.

P) Dtoc. Laerce, U, 17 ; M Horace, Sa. , n, 3, (OO. C.

(IJ Dtoc. Laerce, X, II. C.

ESSAIS DE MONTAIGNÊ,

c’est tout ; car, au demourant, j’y apporte trop peu de résistance et me laisse trop ay serment pencher à l'aultre part de la balance, sauf pour les régler et empescher du meslange d’aullrcs vices, lesquels s’entretiennent et s’enlr’enchaisncnl pour la pluspart les uns aux autres, qui ne s’en prend garde ; les miens, je les ay retrenchés et conlraincts les plus seuls et les plus simples que j’ay peu ;

Nec ultra

E rrorem foveo

car, quant à l’opinion des stoïciens qui disent, « le sage œuvrer , quand il œuvre, par toutes les vertus ensemble, quoyqu’il y en ayt une plus apparente, selon la nature de l’action; » et à cela leur pourroit servir aulcunement la similitude du corps humain; car l’action de la cholere ne se peult exercer que toutes les humeurs ne nous y aydrnt, quoyque In cholere prédominé : si de là ils veulent tirer pareille conséquence que, quand le faultier fault, il fault par touts les vices ensemble, je ne les en crois pas ainsi simplement ou je ne les entends pas; car je sens |iar effect le contraire : ce sont subtilités aiguës, insubstantielles, ausquelles la philosophie s'arreste par fois. Je suys quelques vici,s; mais j’en fuysd’aultrcsaultant que sçauroit faire un sainct. Aussi desadvouent les peripateticiens ceste connexité et cousture indissoluble; et tient Aristote qu’un homme prudent et juste peult estre et intempérant et incontinent. Socrates advouoit à ceulx qui recognoissoient en sa physionomie quelque inclination au vice que c’estoit, à la vérité, sa propension naturelle, mais qu’il l’avoit corrigée par discipline*: et les familiers du philosophe Stilpo disoient qu estant nay subject au vin et aux femmes, il s’esloit rendu par estude très abstinent de l’un et de l'aultre5.

Ce que j’ay de bien, je l’ay, au rebours, par le son de ma naissance; je ne le tiens ny de loy, ny de precepte ou aultre apprentissage: l’innocence qui est en moy est une innocence niaise ; peu de vigueur et point d’art. Je hais, entre aultres vices, cruellement la cruauté , et par nature et par jugement, comme l’extreme de touts les vices; mais c’est jusques à telle

(1} Hors de Uk. je ne suis pas virteu*. Jcv. , S al., VIII, 164.

(i) CIC , Tuk. QuœU. , IV, 37. C.

(3) ttc,<fefa<elcS.C.

mollesse que je ne veois pas esgorger un poulet sans desplaisir, et ois impatiemment gémir un lievre sous les dents de mes chiens, quoyque ce soit un plaisir violent que la chasse. Ceulx qui ont à combattre la volupté usent volontiers de cest argument pour montrer qu’elle est toute vicieuse et desraisonnable, « que lorsqu’elle est en son plus grand effort elle nous maistrisc de façon que la raison n’y peult avoir accès 1 ; » et allèguent l’exjiericnce que nous en sentons en l’accointance des femmes,

Quum )am prœsagil gaudia corpus,

Aique in co est Venus, ui muliebria conterai arva * ;

où il leur semble que le plaisir nous transporte si fort hors de nous que nostre discours ne sçauroit lors faire son office, tout perclus et ravi en la volupté. Je sçais qu’il en peult aller aultrement, et qu’on arrivera par fois, si on veult, à rejecter l’ante, sur ce mesme instant, à aultres pensements ; mais il la fault tendre et roidir d’aguel5. Je sçais qu’on peult gourmander l’effort de ce plaisir; et m’y cognois bien : et n’ay point trouvé Venus si impérieuse déesse que plusieurs et plus reformés que moy la tesmoignent. Je ne prends pour miradv, comme faict la royne de Navarre en l’un des contes de son llcptameron (qui est un gentil livre pour son estoffe), ny pour chose d’extreme difficulté, de passer des nuicts entières, en toute commodité et liberté, avecques une maistresse de longtemps desirée, maintenant la foy qu’on luyaura engagés1 de se contenter des baisers et simples attouchements. Je crois que l’exemple du plaisir de la chasse y seroit plus propre : comme il y a moins de plaisir, il y a plus de ravissement et de surprinse, par où nostre raison eslonnée perd ec loisir de se préparer à l’encontre, lorsqu’après une longue queste la beste vient en sursault à se présenter en lieu où, à l’adventure, nous l’esperions le moins; ceste secousse et l’ardeur de ces huées nous frappe si bien qu’il seroit malaysé à ceulx qui aiment ceste sorte de petite chasse, de retirer sur ce poinct la pensée ailleurs : et les poètes font Diane victorieuse du brandon et des flecbes de Cupidon :

(1) Cic. , ie Senrrt. , c. Il J. V. L.

(â) Aut approche* du plaisir, au rooinenl où Vénus va féconder son doin.iint‘. Lies., IV, luW.

. p] Oc propus OeUOtrc.

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