‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 273 sur 449 · LIVRE II, CttkV. XVIII · texte numérisé non relu

LIVRE II, CttkV. XVIII

quarrefour d’une ville, 'ou dans une église, ou place publicquc : ?

Sou a lit i dan hoc sludeo , bullaiis utmihinuji s

Pagina lurgescat.

Sevrai loqutmur *;

c'est pour le coing d'une librairie et pour en amuser un voisin, unparent, un amy, quiaura plaisir à me raccointer1 * et repractiqucr cncest’ image. Les aullres ont prins cœur de parler d’eulx, pour y avoir trouvé le subjcct digne et riche; moy, au rebours, pour l’avoir trouvé si stérile et si maigre qu'il n'y pcult eschoir souspoeon d’ostentation. Je juge volontiers des actions d’aultruy : des miennes, je donne peu à juger, à cause de leur nihilité; je ne trouve pas tant de bien en moy que je ne le puisse dire sans rougir, (jucl contentement me scroit ce d'ouïr ainsi quelqu'un qui me reeitast les mœurs, le visage, la contenance, les plus communes paroles et les fortunes de nies ancestres! combien j’y serois attentif! Vrnycmcnt cela partiroit d'une mauvaise nature, d’avoir à mespris les pourtraicts mesmes de nos amis et prédécesseurs, la forme de leurs vestements et de leurs armes. J’en conserve l’cscrilure , le seing , des heures et un’ espée pcculicre3 * qui leur a servi*; et n’ay point chassé de mon cabinet des longues gaules que mon père porloit ordinairement en la main : Païen ta vestis, el annulas, tanta carior est posteris, quanta erga parentes major affeclus 5. Si toutcslois ma postérité est d’uultre appétit, j’auray bien dequoy me rcvenchcr; car ils ne sçauroient faire moins de compte de moy que j’en feray d’eulx en ce temps là. Tout le commerce que j’ay en cccy avec le publicq, c’est que j’emprunte les utils de son cscriturc, plus soubdainc et plus aysée: en recompense, j'cmpeschcray peut estre que

(I) Mon dcssciu n'est pas de grossir ee livre de pompeuses bagatelles; je parie comme eu l£lc à Hile avec mou lecteur. Puise, V, 19.

(i) Fam'liariicr.

|3J Parliculû're, du la lin peettUarit.

If; Relit. fn-4* tic 1588, foi. 285. « Un poignard, un liamoi«, une csptic qui leur a servi, je les conserve pour l'amour d'eulx, autant rpjcjc pu», de l'injure du temps, u Montaigne a ajouUS depuis, les brigua gaules de son pirre, cl la citation de S. Augustin. J. V. !..

[5J L'habit, l'anneau d*un père, sont d’autant plus dicrs à scs entants, qu'ils conservent plus d'aflccliou pour lui. S. Accistlv, de Civil. tki. I, 13.

Mon taxons.

quelque coing de beurre ne se fonde au marché:

Se loga cordylHs , ne peuula desit olivis * ,*

El taxas scombris sœpc dabo lumens >.

Et quand personne ne me lira, ay je perdu mon temps de m’estre entretenu tant d’heures oysifvcs à des pensements si utiles et agréables? Moulant sur moy ceste ligure, il m’a fallu si souvent me testonner et composer pour m’extraire que le patron s’en est fermy et aucunement formé soy mesme : me peignant pour aultruy, je me suispeinct en moy, de couleurs plus nettes que n’estoient les miennes premières. Je n’ay pas plus faict mon livre que mon livre m’a faict : livre consubstantiel à son aucteur, d’une occupation propre, membre de ma vie, non d’une occupation et fin tierce et eslrangicre, comme touts aullres livres. Ay je perdu mon temps de m’estre rendu compte de moy, si continuellement, si curieusement? car ceulx qui se repassent par fantasic seulement et par langue, quelque heure, ne s’examinent pas si primemcnl’ny ne se penetrent, comme celuy qui en faict son estude, son ouvrage et son uicstier, qui s’engagea un registre dciluréc, de toute sa foy , de toute sa force : les plus délicieux, plaisirs, si se digèrent ils au dedans, fuyent à laisser trace de soy, et fuyent laveue, non seulement du peuple, mais d’un aultre. Combien de fois m’a eeste besongne diverty de cogitations ennuyeuses? et doivent estre comptées pour ennuyeuses toutes les frivoles. Nalurenousa cstrenés d’une large faculté à nous entretenir à part; et nous y appelle souvent pour nous apprendre que nous nous dobvons en partie à la société, mais en la meilleure partie à nous. Aux fins de renger ma fantasie à rcsver mesme par quelque ordre et project et la garder de se perdre et extravaguer au vent, il n’est que de donner corps et mettre en registre tant de menues pensées qui se présentent à elles : j'cscoutc à mes resveries, parce que j’ay à les enroollcr. Quantesfois , estant marry de quelque action que la civilité et la raison me prohiboient de reprendre à descouvert, m’en suis je icy des-

(i) IcmpMerai quo les otites et le poisson ne manquent d'enveloppe. Haut., XIII, I, f.'

ta) Souvent je fournirai aux maquereaux des babils oti ils seront fort i Taise. Cat., XCIV, 8. •

(X) t-raclcmait,

gorgé, non sans dcsscing de publiequc instruction? et si ces verges poétiques

Zou su» l'œil, zon sur le groin,

Zon sur le dos du sagoln »,

s’impriment encores mieulx on papier qu’en la chair vifve. Quoy, si je preste un peu plus attenlifvemcnt l’aureillc aux livres depuis que je guette si j’en pourray fripponncrquclquechose de quoy csmailler ou estayer le mien? Je n’ay aucunement estudié pour faire un livre; mais j’ai aulcunement estudié pourccquc jel’avoisfaict : si c’est aulcunement estudier qu'effleurer et pincer par la teste ou parlespieds, tantost unauctcur, tantost un aultre, nullement pour former mes opinions; ouy, pour les assister pieça formées, seconder et servir.

Mais à qui croirons nous parlant de soy, en une saison si gastée? veu qu’il en est peu ou point à qui nous puissions croire parlant d’aultruy où il y a moins d’interest à mentir. Le premier traict de la corruption des mœurs, c’est le bannissement de la vérité : car, comme disoit Pindaro1 , l’cstrc véritable est le commencement d’une grande vertu et le premier article que Platon demande au gouverneur de sa republique. Nostre vérité de maintenant, ce n’est pas ce qui est, mais cc qui se persuade à aultruv : comme nous appelions monnoyc, non celle qui est loyale seulement, mais la faulse aussi qui a mise. Nostre nation est delong temps reprochée de cc vice: car Salvianus Massiliensls, qui estoit du temps de l’empereur Valcntinian, dicl5 « qu’aux François le mentir et se se parjurer n’est pas vice, mais une façon de parler. » Qui vouldroit enchérir sur ce tesmoignage, il pourroit dire que ce leur est à présent vertu : on s’y forme, on s’y façonne comme à un exercice d’honneur; car la dissimulation est des plus notables qualités de cc sicclc.

Ainsi, j’ay souvent considéré d’où pouvoit naistre cestc couslume, que nous observons si religieusement, de nous sentir plus aigrement offensés du reproche de cc vice, qui nous est si ordinaire, que de nul aultre; et que ce soitl’extreme injure qu’on nous puisse faire de parole

(t) dans son évllre Imiluléc FripeUppes, voici de

Moral, à Sagon. C.

(2) V. Clëji. d'Alexaxd., Slrow., VI, 10; Sion., Senti, XI. C.

(3) SI licier cl Frotteur, guld noi’l faciel, qui perjurim Ipsum scrmonls ijenut polo! erse, non crimhtts t De Cuberont. Del, I, U, ;i. ST, cdil. 3 Baiuz. C.

que de nous reprocher la mensonge. Sur cela, je trouve qu'il est naturel de se deffendre le plus des defaults de quoy nous sommes les plus entachés : il semble qu’en nous ressentants de l’accusation et nous en csmouvants, nous nous deschargeons aulcunement delacoulpe; si nous l’avons par cfTect, au moins nous la condamnons par apparence. Seroit ce pas aussi que ce reproche semble envelopper la couardise et laschctc de cœur? en est il de plus expresse que se desdirc de sa parole? quoy! se desdirede sa propre science? C’est un vilain vice que le mentir, et qu’un ancien* peinct bien honteusement, quand il dict que «c’est donner tcxmoignage de mespriscr Dieu, et quand et quand de craindre les hommes : « il n’est pas possible d’en représenter plus richement l’horreur, la vilitéct le dcsreglcment; car qucpeulton imaginer plus vilain que d'estre couard à l’endroict des hommes et brave à l’endroict de Dieu? Nostre intelligence se conduisant par la seule voye de la parole, celuy qui la faulse trahit la société publiequc: c’est le seul util par le moyen duquel se communiquent nos volontés et nos pensées, c’est le truchement de nostre ame ; s’il nous fault, nous ne nous tenons plus, nous ne nous cntrecognoissons plus; s’il nous trompe, il rompt tout nostre commerce et dissoult toutes les liaisons de nostre police. Certaines nations des nouvelles Indes ( on n’a que faire d'en remarquer les noms, ils ne sont plus ; car, jusques à l’entier abolissement des noms et ancienne cognoissancc des lieux s’est estendue la désolation de cestc conqueste, d’un merveilleux exemple et inouï), offraient à leurs dieux du sang humain, mais non aultre que tiré de leur langue et aureillcs, pour expiation du péché de la mensonge, tant ouïe que prononcée. Ce bon compaignon de Grece1 disoit que les enfants s’amusent par les osselets, les hommes par les paroles.

Quant aux divers usages de nos desmentirs, et les loix de nostre honneur en cela, et les changements qu’elles ont receu, je remets à une aultre fois d’en dire cc que j’en sçais; et apprendray ce pendant, si je puis, en quel temps print commencement ceste couslume de si

(I) ru’T., Lysamlre, c. 4 de la version (fAmyot. 1. V. L.

fi j I.ytaiHttc, Voyez sa Vie dans ncr., c. 4 de la traduction d'Ainyol. C.

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