‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 276 sur 449 · LIVRE II, CHAP. XIX · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAP. XIX

mourir de ceste noble façon, sur le cours de ses victoires, et en la fleur de sa gloire *. Il avoit eu une pareille vision à celle de Marcus Brutus, qui premièrement le mcnaeca en Gaule, et depuis se représenta à luy en Perse, sur le poinct de sa mort*. Ce langage qu’on luy faict tenir quand il se sentit frappé :« Tu as vaincu. Nazaréen-1 * * *: ■ ou, comme d’aultres, « Contente toy, Nazaréen, » à peine cust il esté oublié, s'il eust esté creu par mes tesmoings , qui estants présents en l’armée ont remarqué jusques aux moindres mouvements et paroles de sa fin ; non plus que certains aultres miracles qu’on y. attache.

Et pour venir au propos de mon thome, il couvoit, dict Marccllinus*, de long temps en son cœur le paganisme; mais parce que toute son armée esloit de chresticns, il ne l’osoit descouvrir: enfin, quand il se veit assez fort pour oser publier sa volonté, il fclt ouvrir les temples des dieux, et s’essaya par touls moyens de remettre sus l’kiolatric. Pour parvenir à son cffoct, ayant rencontré, en Constantinople, le peuple dcscousu, avccques les prélats de l’Eglise clirestiennc divisés, les ayant faict venir à luy au palais, il les admonesta instamment d’assopir ces dissentions civiles, et que chascun, sans cmpcschement et sans crainte, servist à sa religion5 : ce qu’il sollicitoit avccques grand soing, pour l’cspcrancc que ccstc licence augmcnteroitles parts et les brigues de la division, et empescheroit le peuple de se réunir, et de se fortifier par conséquent contre luy parleur concorde et unanime intelligence ; ayant essayé, par la cruauté d’aulcuns chrétiens, « qu’il n’y a point de beste au monde tant à craindre à l’homme que l’homme : » voylà scs mois à peu près.

En quoy cela est digne déconsidération, que l'empereur Julian se sert, pour attiser le trouble de la dissent ion civile, de ceste mesme recopie de liberté de conscience que nos roys viennent d’employer pour l’esteindre. On peult dire, d’un eosté, que de laschcr la bride aux parts d’entretenir leur opinion, c’est espandre et semer la division; c’est prester quasi la main

(I) AüVtr.N M\ R CFI. LIN, XXV, 4. C.

(4) lo., XX, 5; XXV, 9. C.

(5) Thkodoret, WM. eeeU ?$., III, 90. C.

(«] ammicn Marcellin, XXI, 9. C.

(5) lo., XXII, S. C. r — •

à l’augmenter, n’y ayant aulcune barrière ny coerction des loix qui bride et empeschc sa course: mais, d’aullre costé, on diroit aussi que, de lascher la bride aux parts d’entretenir leur opinion, c’est les amollir et relascher par la facilité et par l’aysance, et que c’est csmousser l'aiguillon qui s’affine par la rareté, la nouvelleté et la difficulté; et si crois mieulx, pour l’honneur de la dévotion de nos roys, c’est que n’ayants peu ce qu’ils vouloient, ils ont faict semblant de vouloir ce qu’ils pouvoient.

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