‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 287 sur 449 · LIVRE II, CHAP. XXVII · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAP. XXVII

l'aucleur duquel il veult combattre les eseripls, que dict il, sinon qu’il est foilde et noisif 1 ? On disoit à Aristote que quelqu'un avoit médit de luv : « Qu’il face plus, dict il *, qu’il nie fouette, pourveu que je n’y sois pas. »

Nos pères se eontentoient de revcncher une injure par un desmenti, un desinenti par un coup, et ainsi par ordre; ilsestoient assez valeureux pour ne craindre pas leur adversaire vivant et oultragé : nous tremblons de frayeur tant que nous le veoyons en pieds; et qu’il soit ainsi, nostre belle practiquc d’aujourd’huy porte elle pas de poursuyvrc à mort aussi bien celuy que nous avons offensé que celuy qui nous a offensés? C’est aussi une espece de lascliclé qui a introduict en nos combats singuliers cest usage de nous accompaigner de seconds, et tiers, et quarts: c’estoit anciennement des duels ; ce sont à ceste heure rencontres et hattailles. La solitude faisoit peur aux premiers qui l’inventeront, quum in se cuique minimum fiduciœ esset* ; car naturellement quelque compaignie que ce soit apporte confort et soulagement au dangicr. On se sérvoit anciennement de personnes tierces pour garder qu'il ne s’y feist desordre et desloyauté et pour lesmoigner de la fortune du combat: mais depuis qu’on a prins ce train qu’ils s’y engagent culx mesmes, quiconque y est convié ne pcull honnestement s’y tenir comme spectateur, de peur qu’on ne luy attribue que ce soit faulte ou d'affection ou de coeur. Oultre l’injustice d’une telle action et vilenie d’engager à la protection de vostre honneur aullre valeur et force que la voslrc, je treuve du desadvantage à un homme de bien, et qui pleinement se fie de soy, d'aller mesler sa fortune à celle d’un second : chascun court assez de hazard pour soy sans le courir encores pour un aultre, et a assez à faire à s’asscurer eu sa propre vertu pour la deffense de sa vie sans commettre chose si cliere en mains tierces. Car, s’il n’a esté expressément marchandé au contraire, des quatre, c’est une partie lice; si vostre second est à terre, vous en avez deux sus les bras avecqucs raison : et de dire que c’est supercherie, elle l’est voirement; comme de charger, bien armé, un homme qui

( l)'Jlolsif , qucrcQcux. Mcor. C.

(3) DtOG. LAEJICE, IX, 18. C.

(3) parce que diacuu sc déliait de soi-méme. 1

Mostaiose,

n’a qu’un tronçon d’espée, ou , tout sain, un homme qui est desjà fort blecé ; mais si ce sont advantages que vous ayez gaigné en combattant, vous vous en pouvez servir sans reproche. La disparité et inegualité ne se poise et considéré que de l’estât en quoy se commence la mcslée ; du reste prenez vous en à la fortune : et quand vous en aurez, tout seul, trois sur vous, vos deux compaignons s’estant laissé tuer, on ne vous faict non plus de tort que je ferais à la guerre de donner un coup d’espée à l’cnnemy que je verrais attaché à l'un des nostres de pareil advantage. la nature de la société porte : où il y a trouppe contre trouppe, comme où nostre duc d’Orléans desfia le roy d’Angleterre Henry, cent contre cent'; trois cents contre autant, comme les Argiens contre les Lacédémoniens3; trois à trois, comme les Iloraciens contre les Curiacicns, que la multitude de chasque part n’est considérée que pour un homme seul : par tout où il y a compaignie le hazard y est confus et meslé.

J’ay interest domestique a ce discours : car mon frere sieur de Matecouloin feut convié, à Home5, à seconder un gentilhomme qu’il ne cognoissoit guère, lequel estoit deffendeur, et appdléparun aultre. Encecombat.il sc trouva de fortune avoir en teste un qui luy estoit plus voisin et plus cogneu ; je vouldrois qu’on me feist raison de ces loix d'honneur qui vont si souvent chocquant et troublant celles de la raison. Après s’estre desfaict de son homme4, veoyant les deux maistres de la querelle en pieds et encore entiers, il alla descharger son compaignon. Que pouvoit il moins? debvoit il sc tenir coy, et regarder desfairc, si le sort l’eust ainsi voulu, celuy pour la deffense duquel il estoit là venu? ce qu’il avoit faict jus-

(l) Chroniques de MomtrcUt, vol. I, c. 9/édilion du Panthéon.

(l) Pour la plaine de Tbyrèc. Hinon., I, M; Pal’«.,X,0; Atiien., XV, 8, etc. J. V. L.

(3) Montaigne ne parle pas de ce duel dans les notes rccueifllc< sur son voyage en Halle et Imprimées en 1774. Uatrcoulom, ou Mailccnulon, un des cinq frères de Montaigne, l'accompagnait dans ce voyage ; et Ton voit, tom. Il, p.si8, qu’il profila de sou séjour en Italie pour apprendre l'escrime. Mais comme il parait n’avoir commencé à s’y .appliquer d’une manière suivie que vers le milieu du mois d'octobre 1581, il est probable qu’il ne prit part & ce duel qu'après le départ de son frère. J. V. L.

(4) On peut voir tout le détail de cette affaire dans les Jtftmoircs de Braniôme/ouchant les duels. C.

ques alors ne servoit rien à la bcsongne : la querelle cstoit indécise. La courtoisie que vous pouvez et certes debvez faire à vostre ennemy, quand vous l’avez reduict en mauvais termes et à quelque grand desadvantage, je ne veois pas comment vous la puissiez faire, quand il va de l’intcrest d’aultruy , où vous n’estes que suyvant, où la dispute n’est pas vostre : il ne pouvoit estre ny juste, ny courtois, au Itazard de ccluy auquel il s’estoit preste. Aussi feut il délivré des prisons d'Italie par une bien soulxlainc et solenne recommendation de nostre roy. Indiscrète nation ! nous ne nous contentons pas de faire sçavoir nos vices et folies au monde, par réputation ; noos allons aux nations estrangieres pour les leur faire veoir en presence 1 Mettez trois François aux deserts de Libye, ils ne seront pas un mois ensemble sans se harceler et esgratigner ; vous diriez que ceslc pérégrination est une partie dressée pour donner aux estrangiers le plaisir de nos tragédies, et le plus souvent à tels qui s’esjouïssent de nos ntaulx et qui s’en mocquent. Nous allons apprendre en Italie à escrimer, et l’exerceons aux despens de nos vies, avant que de le sçavoir ; si fauldroit il, suivant l’ordre de la discipline, mettre la théorique1 avant la practique: nous trahissons nostre apprentissage :

l'rlmili.r juveuts miserœ , bcUhjne proptngul

Dura rudimenta*!

Je sçais bien que c’est un art utile à sa fin mesme ( au duel des deux princes cousins germains, en Espaigne, le plus vieil, dict Tite Live3, par l’addressedes armes et par ruse, surmonta facilement les forces estourdies du plus jeune); et art, comme j’ay cogneu par expérience, duquel la cognoissance a grossi le cœur à aulcuns oultre leur mesure naturelle; mais ce n’est pas proprement vertu, puis qu’elle tire son appuy de l’addresse, et qu’elle prend aultre fondement que de soy mesme. L'honneur descom-

(I) Nous disons aujourd'hui théorie, quoique nous ayons conservé pratique: c'est une bizarrerie de l'usage. Mouillezvous pour selchcr, ou seichez-votu pour mouiller f Je n ' en tends point la théorique : la practique, )e m'en aide queltpic peu. Raiieuis, I. I, c. 5. Les Italiens, dit Brantôme en parlant des duels, sont este les 'premiers fondateurs de c es combats et de leurs poinc tilles, et en ont tris bien sccu tes théoriques et practiqitcs, p. 179. C.

(1) Tristes épreuves d'un jeune courage ! funeste apprentissage d'une guerre prochaine ! viao., Enehk, XI, tse.

(S) L. XXVIII, c. si. c.

bats consiste en la jalousie du courage, non do la science : et pourtant ay je veu quelqu’un de mes amis, renommé pour grand uiaislre en cest exercice, choisir en ses querelles des armes qui lui ostassent le moyen de cest advanl&ge, et lesquelles despendoient entièrement de la fortune et de l’asscurance, afin qu’on n’attribuast sa victoire pluslost à son escrime qu’à sa valeur ; et, en mon enfance, la noblesse fuyoil la réputation de bien escrimer comme injurieuse, et se desrobboit pour l’apprendre, comme un mestier de subtilité desrogeant à la vray<\ et naïfve vertu.

JYon schlvar, non parar, non rltlrarsl TogUon castor, ne qui destreiza ha parte ;

Itou danno I colpé or fini!, or pieni , or scarsi t Toijlle V ira e ‘l fur or l’ uso delV arle, odi le spnde orribilmente urtarsl A mezzo il ferro ; il pli d‘ orma non parte :

Sempre i il pii fermo, e la man sempre in moto ;

Xi sc aide lagllo In van, ni punta a voto >.

Les buttes, les tournois, les barrières, l’image descombatsguerriers.estoicnt l’exercice de nos peres : cest aultre exercice est d’autant moins noble qu’il ne regarde qu’une fin privée ; qui nous apprend à nous entreruyner, contre les loix et la justice, et qui, en toute façon, produict tousjours des effccts dommageables. Il est bien plus digne et rnieuLx séant de s'exercer en choses qui asscurent, non qui offensent nostre police, qui regardent la publicquc seureté et la gloire commune. Publias Uutilius1, consul, feut le premier qui instruisit le soldat à manier ses armes par addres.se et science, qui conjoingnit l’art à la vertu, non pour l’usage de querelle privée, ce feut pour la guerre et querelles du peuple romain; escrime populaire et civile : et, oultre l’exemple de César3, qui ordonna aux siensde tirer principalement au visage des gents d’armes de Pompcius, en la battaille de Pharsalc, mille aultres chefs de guerre sc sont ainsin advisés d’inventer nouvelle forme d’armes,

(I) Ils ne veulent ni esquiver, ni parer, ni fuir ;Tadre$-e n’a point de part à leur combat ; leurs coups ne soûl point simules, tantôt directs, tantôt obliques; la colt’re, la fureur leur ôte l’usage de fart. Ecoutez l'horrible eboe de leurs épées qui ao heurtent : leurs pieds sont toujours fermes , toujours immobiles, et leurs malus toujours en mouvement ; de la taQIc et de la pointe, leurs coups ne sont jamais sans cITcl. Toiqcato Tasso, Gcrusal. liber ata, c. Xll.staoz. 68,

(i) Val. Maxime, II, 5, i. C.

(3J Plct., César, c* li. C.

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