‹ Œuvres de Michel de Montaigne. Avec une notice biographiqueChapitre 308 sur 449 · LIVRE II, CH ÀP. XXXV · texte numérisé non relu

LIVRE II, CH ÀP. XXXV

il est bien pins vif en son naturel, et d'an sens plus riche ; car et la playe et la mort de son mary et les siennes, tant s’en faut qu’elles luy poisassent, qu’elle en avoit esté la conseillère et promotrice ; mais ayant faict ceste liaulle et courageuse enlreprinse pour la seule commodité de son mary, elle ne regarde qu’à luy cncores au dernier traict de sa vie, et à luy osier la crainte de la suyvre en mourant. Palus se frappa tout soubdain de ce mesme glaive ; honteux, à mon advis, d’avoir eu besoing d’un si cher et précieux enseignement.

Pompeia Paulina1, jeune et très noble dame romaine, avoit espousé Seneque en son extrême vieillesse. Néron, son l>eau disciple, envoya ses satellites vers luy pour luy dénoncer l’ordonnance de sa mort; ce qui se faisoil en ceste manière : quand les empereurs romains déco temps avoient condamné quelque homme de qualité, ils luy mandoient par leurs officiers de choisir quelque mort à sa poste, et de la prendre dans tel ou tel delay qu’ils luy faisoienl prescrire selon la trempe de leurcholcrc, tanlost plus pressé, tantost plus long, luy donnant terme pour disposer pendant ce temps là de ses affaires, et quelquesfois luy ostant le moyen de ce faire, par la briefvcté du temps ; et, si le condamné cslrivoil* à leur ordonnance, ils menoient des gents propres à l’executer, ou luy coupant les veines des bras et des jambes, ou luy faisant avaller du poison par force ; mais les personnes d’honneur n’attendoient pas ceste nécessité, et se servoient de leurs propres médecins et chirurgiens à cest effect. Seneque ouït leur charge d’un visage paisible et asseuré, et après demanda du papier pour faire son testament, ce qui luy ayant esté refusé par le capitaine, il se tourna vers ses amis: «Puisque je ne puis, leur dict il, vous laisser autre chose en recognoissancc de ce que je vous doit», je vous laisse au moins ce que j’aydeplus beau, à sca voir l'image de mes mœurs et de ma vie, laquelle je vous prie conserver en vostre mémoire , à lin qu’en ce faisant vous acquériez la gloire de sincères et véritables amis ; » et quand et quand, appaisant tantost l'aigreur de la douleur qu’il leur voyolt souffrir par doulces paroles, tantost roidissant sa voix pour les en tanser: « Où

1(1) Tua-ri, Sun., XV, #1-64. C.

(S) Luttait contre.

sont, disoit-il, cet beaux préceptes de la philosophie ? que sont devenues les provisions que par tant d’années nous avons faicles contre les accidents de la fortune? La cruauté de Néron nous estoit elle incogneue? Que pouvions[nous attendre de celuy qui avoit tué sa mere et son frere, sinon qu’il feist encores mourir son gouverneur qui l'a nourry et eslcvé?» Après avoir dict ces paroles en commun, il se destoume à sa femme, et , l’embrassant eslroictement , comme par la poisanteurde la douleur elle defailloit de cœur etde forces, la pria de porter un peu plus patiemment cest accident pour l’amour de luy ;et que l’heure estoit venue où il avoit à montrer, non plus par discours et par disputes, mais par effect, le fruict qu’il avoit tiré de scs estudes; et que sans doubte il embrassoit la mort, nonseulement sans douleur, mais avecques alaigresse: «Parquoy, m'amie, disoit-il, ne la deshonore par tes larmes, à fin qu’il ne semble que lu t’aimes plus que ma réputation jappaiee ta douleur, et te console en la cognoissance que tu as eu de tnoy et de mes actions, conduisant le reste de ta vie par les honnestes occupations ausquelles tu t’es addonnée. « A quoy Paulina, ayant un peu reprins ses esprits, et reschauffé la magnanimité de son courage, par une très noble affection: «Non, Seneca, respondit-elle, je ne suis pas pour vous laisser sans ma compagnie en telle nécessité ; je ne veux pas que vous pensiez que les vertueux exemples de vostre vie ne m'ayent encores apprins à sçavolr bien mourir ;et quand le pourrois-je ny mieulx, ny plus honnestement, ny plus à mon gré qu’avec vous? ainsi faictes estât que je m’en voys quand et vous.» Lors Seneque, prenant en honne part une si belle et glorieuse deliberation de sa femme, et pour se délivrer aussi de la crainte de la laisser après sa mort à la mercy et cruauté de scs ennemis: «Je t’avois, Paulina, dict-il, conseillé ce qui servoit à conduire plus heureusement ta vie ; tu aimes doneques mieulx l’honneur de la mort ; vrayement je ne te l’envierai point: la constance et la resolution soyent pareilles à nostre commune fin; mais la beauté et la gloire soitplusgrandcdeta part.» Cela faict, on leur coupa en mesme temps les veines des bras;mais parce que celles de Seneque, resserrées tant parla vieillesse que par son abstinence, donnoient au sang le cours trop long et trop lasche, il commanda qu’on luy coupast encores

les veines des cuisses; et, de peur que le torment qu’il en souiTroit n’atlcndrist le cœur de sa femme, et pour se délivrer aussi soy-mesme de l'affliction qu'il portoit de la veoir en si piteux estât, après avoir très amoureusement prins congé d’elle, il la pria de permettre qu'on ï'emportast en la chambre voisine, comme on feit. Mais toutes ces incisions estant cncores insuffisantes pour le faire mourir, il commande à Stalius Anneus, son médecin, de luy donner un bruvage de poison, qui n’eut gueres non plus d’cffecl ; car, par la foiblesse et froideur des membres, elle ne peult arriver jusques au cœur; par ainsin on luy feit en oultre apprester un baing fort chauld ; et lors, sentant sa fin prochaine, autant qu’il eut d'haleine, il continua des discours très excellents sur le subject de l’estât où il se trouvoit, que ses secrétaires recueillirent tant qu’ils peurent ouïr sa voix ; et demeureront scs paroles dernières, long temps depuis, en crédit et honneur ès mains des hommes (ce nous est une bien faschcuse perte qu’elles ne soient venues jusques à nous). Comme il sentit les derniers traicts de la mort, prenant de l’eau du baing toute sanglante, il en arrousa sa teste, en disant: «Je voue ceste eau à Jupiter le libérateur1.» Néron, adverty de tout cecy, craignant que la mort de Paulina, qui estoit des mieulx apparentées dames romaines, et envers laquelle il n’avoit nulles particulières inimitiés, luy veinst à reproche, renvoya en toute diligence luy faire r'attacher scs playes ; ce que ses gents d’elle feirent sans son sceu, estant desjà demy morte et sans aulcun sentiment. Ht ce que, contre son desscing, elle vesquitdepuis.cefeut très honorablement et comme il appartenoit à sa vertu, montrant, par la couleur blesme de son visage, combien elle avoit escoulé de vie par ses bleccures.

Voylà mes trois contes très véritables, que je treuve aussi plaisants et tragiques que ceulx que nous forgeons à nostre poste pour donner plaisir au commun ; et m’estonne que ceulx qui s’addonnent à cela, ne s’advisent de choisir plustost dix mille très belles histoires qui se rencontrent dans les livres, où ils auroient moins de peine et apporteroient plus de plaisir et proufit;et qui en vouldroit bastir un corps

(I) Ubare u Uquorcm mon Jovl Ubcratort. Tient, Ami,, XV, St. C.

entier et s’entretenant, il ne fauldroit qu’il fournis! du sien que la liaison, comme la souldure d’un aultre métal ; et pourroit entasser par ce moyen force véritables événements de toutes sortes, les disposant et diversifiant selon que la beauté de l’ouvrage le requerroit, à peu près comme Ovide a cousu et rapiécé sa Métamorphosé1, de ce grand nombre de fables diverses.

En ce dernier couple, cela est encores digne d’estre considéré, que Paulina offre volontiers à quiter la vie pour l’amour de son mary, et que son mary avoit aultrefois quité aussi la mort pour l’amour d’elle. Il n’y a pas poumons grand contrepoids en ceste csebange; mais, selon son humeur stoïque, je crois qu'il pensoit avoir autant faict pour elle, d’allonger sa vie en sa faveur, comme s’il feust mort pour elle. En l’une des lettres qu’il escript à Lucilius1, après qu’il luy a faict entendre comme, la fiebvre l’ayant prins à Rome, il monta soubdain en coche pour s’en aller à une sienne maison aux champs, contre l’opinion de sa femme qui le vouloit arrester , et qu’il luy avoit respondu que la fiebvre qu’il avoit, ce n’estoit pas fiebvre du corps, mais du lieu, il suyt ainsin : -Elle me laissa aller, me recommcndant fort ma santé. Or, moy qui sçais que je loge sa vie en la mienne, je commence de pourveoir à moy, pour pourveoir à elle ; le privilège que ma vieillesse m’avoit donné me rendant plus ferme et plus résolu à plusieurs choses, je le perds quand il me souvient qu’en ce vieillard il y en a une jeune à qui je proufite. Puisque je ne la puis ronger à m’aimer plus courageusement, elle me renge à m’aimer moy-mesme plus curieusement ; car il faut prester quelque chose aux honnestes affections; et, par fois, encores que les occasions nous pressent au contraire, il fault r’appeler la vie, voire avecques tonnent ; il fault arrester l’ame entre les dents, puisque la loy de vivre, aux gents de bien, ce n’est pas autant qu’il leur plaist, mais autant qu’ils doibvent. Celuy qui n’estime pas tant sa femme ou un sien amy, que d’en alonger sa vie, et qui s’opiniastre à mourir, il est trop délicat et trop

(I) Montaigne ajoutait diu» l’édition de 1588, fol. sa ,vtm: « Ou comme Ariostc a reugé en une suite ce grand nombre île fables diverses, » 11 est probable qu’il a supprimé ces mois parce qu’U ne s’agit krl que ifliisiofrcs sérieuses el grares, et que la plupart de celles de l'Artole tout comiques. J. ?. L.

(i) Epist. 104. C.

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