LIVRE II, CHAP. XXXVI
d’avoir faict naistre de ses soldats tant de branches royales, laissant après sa mort le monde en partage à quatre successeurs, simples capitaines de son armée, desquels les descendants ont depuis si longtemps duré, maintenants ceste grande possession; tant d’excellentes vertus qui estoient en luv, justice, tempérance, libéralité, foy en ses paroles, amour envers les siens, humanité envers les vaincus , car scs moeurs semblent, à la vérité, n’avoir aulcun juste reproche, ouv bien aulcuncs de ses actions particulières, rares et extraordinaires; mais il est impossible de conduire si grands mouvements avccques les règles de la justice; telles gents veulent estre jugés en gros par la maistresse lin de leurs actions ; la ruync de Thebes et de I’ersepolis, le meurtre de Monander et du médecin d’Ephcstion, de tant de prisonniers persiens à un coup, d’une troupe de soldats indiens, non sans interest de sa parole; des Cosseïens, jusques aux petits enfants, sont saillies un peu mal excusables1; car, quant à Clilus, la faultc en feut amendée oultre son poids, et tesmoigne ceste action, autant que toute aultrc, la débonnaireté de sa complexion, et que c’estoit de soy une complexion excellemment formée a la bonté, et a esté ingénieusement dict de luy, « qu’il avoit de la nature ses vertus, de la fortune ses vices* ; » quant à ce qu’il estoit un peu vanteur, un peu trop impatient d’ouïr mesdire de soy , et quant à ses mangeoires, armes et mors qu’il feit semer aux Indes3, toutes ces choses me semblent pouvoir estre condonnées à son aage et à l’estrange prospérité de sa fortune. Qui considérera quand et quand tant de vertus militaires, diligence, pourvoyance, patience, discipline, subtilité, magnanimité, résolution, bonheur, en quoy, quand l’auctorité d’Annibal ne nous l’auroit apprins, il a esté le premier des hommes; les rares beautés et conditions de sa personne, jusques au miracle; ce port et ce vénérable maintien, soubs un visage si jeune, vermeil et flamboyant :
Qualis, ntit Oceani perfusas Lucifer unda,
(1} Voyez sur tous ers fatls Plct., Vit tfMejrandrc, c. 18 cl SS; ynsTE-Cl'lîtB, X. 4, B, cIc. C.
(4) orreiE-CracE, v, I. c.
(3; Clet., Alexandre, c. 19; Diodobe de State, XVII, OS ; Qiiste- tract, IX, 3; lu. TU, XII, 8; Omise, ul, 19, clr. J. V. L.
Quem venus ante altos astrornm dtlifjit tgnes,
EilulH os sacrum caria, lenebrasque resotvil1 ,-
l'excellence de son sçavoir et capacité, la duree et grandeur de sa gloire, pure, nette, exempte de tache et d’envie, et qu’encorcs longtemps après sa mort, ce feut une religieuse croyance d’estimer que ses médaillés portassent bonheur à ceulx qui les avoient sur culx*; et que plus de roiset de princesont eseript scsgestes qu’aultres historiens n’ont eseript les gestes d’aultre roy ou prince que ce soit ; et qu’encores à présent les Mahumetans, qui mesprisent toutes aultres histoires, receoivent et honorent la sienne seule, par spécial privilège. Il confessera, tout cela mis ensemble, que j’ay eu raison de le préférer à César mesme, qui seul m’a peu mettre en double du chois; et il ne se peult nier qu’il n’y ayt plus du sien en ses exploicts, plus de la fortune en ceulx d’Alexandre. Ils ont eu plusieurs choses eguales ; et César, à l'adventurc, aulcuncs plus grandes ; ce feurent deux feux ou deux torrents à ravager le monde par divers cndroicts ;
Et celai bnmissl divertis partîtes Ignés Arentem in sitvam, et rlrtjuila sonanlia taure l Aut «61 decursu rapisto de monlitnis altis Haut tonilum spumoti tînmes, et in œquoru carrant, Qiiisque simm populalus iler 5 :
mais quand l’ambition de César auroit de soy plus de modération, elle a tant de malheur, ayant rencontré ce vilain subject de la ruyne de son pais et de rempirement universel du monde, que, toutes pièces ramassées et mises en la balance, je ne puis que je ne penche du costé d’Alexandre.
Le tiers, et le plus excellent, à mon gré, c’est Epaminondas. De gloire, il n’en a pas à beaucoup près tant que d’ aultres (aussi n’est-ce pas
(1) Moins rayonnant se montre nu céleste lambris Des astres du malin le plus cher àCvpris, lorsque, pur et brillant, il sort dusdn de l’onde, Ptcmoulc vers les deux et rend le jour au monde.
Virg., Ênttde, VIII, 680, tr. de Deliile.
(2) Dicuutar jniari in omni actn suo, qui Alzratulrwn ca:prestum ivl auro gcsiiHmt, t el anjatto. Tréb. Poll., Trijinta tijrann., c. 14. J. V. U.
(3) Comme aux deux bords d’uu tiois, par les vents enhardie, l,n flamme l'embrasant forme un double incendie;
Ou tels que deux torrents, imjiétucux rivaux,
De deux monts opposés précipitent leurs eaux,
El parmi les débris se frayent «m passage,
Suivent chacun le lit que s'est creuse leur rage.
Virg., Enéide, XII, Si! , tr. de Delillc.
une picce de la substance de la chose) : de résolution et de vaillance, non pas de relie qui est aiguisée par ambition, mais de celle que la sapience et la raison peuvent planter en une amc bien réglée, il en avoit tout ce qui s'en pcult imaginer ; de preuves de ceste sienne vertu, il en a faict autant, à mon advis, qu’Alexandre mesme, et que César ; car cneores que ses cxploicts de guerre ncsoyent ny si frequents n y si enflés, ils ne laissent pas pourtant, à les bien considérer et toutes leurs circonstances, d’estre aussi poisants et roides, et portants autant de tcsinoignage de hardiesse et de suffisance militaire. Les Grecs luy ont faict cest honneur, snnscontredict, de le nommer le premier homme d'entre eulx 1 ; mais estre le premier de la Grcce, c’est facilement estre le prime* du monde. Quant à son sçavoir et suffisance, ce jugement ancien nous en est resté, . que jamais homme ne sceut tant, et ne parla si peu que luy » car il estoit pythagorique de secte ; et ce qu’il parla, nul ne parla jamais mieulx : excellent orateur et très persuasif. Mais quant à ses mœurs et conscience, il a de bien loing surpassé touts cculx qui se sont jamais incslés de manier affaires ; car en ceste partie, qui doibt estre principalement considérée, qui seule mar que véritablement quels nous sommes, et laquelle je contrcpoise seule à toutes les aultres ensemble, il ne cede à aulcun philosophe, non pas h Socrates mrsmes : en cestuy-cy l’innocence est une qualité propre, maistresse, constante, uniforme, incorruptible, au parangon de laquelle elle paroist ; en Alexandre, subalterne, incertaine, bigarrée, molle et fortuite.
L’ancienneté jugea qu’à espelucher par Je menu touts les aultres grands capitaines il se trouve en chascun quelque Spéciale qualité qui le rend illustre; en cestuy-cy seul, c’est une vertu et suffisance pleine partout et pareille, qui, en touts les offices de la vie humaine, ne laisse rien à désirer de soy, soit en occupation puhlicque ou privée, ou paisible, ou guerrière,
(I) Diod. de Sicile, XV, 88 ; Pacsax., vin, n, pic. Ce?! aussi le jugement tic Cl c., tic Oralor., III, 54 : F.paminontiam, fiaud scio an summum vlrum unimi ornait Cræclœ . Tusculan., I, 2 : Kpatninondas prhirept, tuco j uli lo, Gnecke. Crpcml.iiil il dit ailleurs, Actulnn , il, i, en parlant de TliêmUudc • Q icm futile Gravite primlprm ponimus. Mob ce *osil !ù ü. h formes de ‘l'Ic qu’il ne fjul |ias prendre i la le lire. j. v. c,
(2; Premier.
P) I'llt., tic ('Eip. it familier île Sacrale, c. T». C.
soit à vivre, soit à mourir grandement et glorieusement : je ne cognois nulle ny forme, ny fortune d’homme que je regarde avecqucs tant d’honneur et d’amour.
11 est bien vray que son obstination à la pauvreté, je la ireuve aucunement scrupuleuse, comme elle est peincte par ses meilleurs amis; et ceste seule action, haultc pourtant et très digne d’admiration, je la sens un peu aigrette, pour, par souhait mesme, en la forme qu’elle estoit en luy, m’en desirer l’imitation.
Le seul Scipion Emilien, qui luy donneroit une fin aussi fierc et magnifique, et la cognoissance des sciences autant profonde et universelle, se pourroit mettre à l'encontre à l’aultrc plat de la balance. Oh! quel desplaisir le temps m’a faict d'oster de nos yculx, à poinct nommé, des premières, la couple de vies justement la plus noble qui feust en Plutarque, de ces deux personnages, par le commun consentement du monde, l’un le premier des Grecs, l’aultre des Romains ! Quelle matière ! quel œuvricr !
Pour un homme non sainct, mais que nous disons galant homme, de mœurs civiles et communes, d’une haulleur modérée , la plus riche vie, que je sçachc, à estre vcscue entre les vivants, comme on dit, et esloffée de plus de riches parties et désirables, c’est, tout considéré, celle d’Alcibiades, à mon gré.
Mais quant à Epaminondas, pour exemple d’une cxcessifve bonté, je veulx adjouter icy aulcunes de ses opinions. Le plus doulx contentement qu’il eut en toute sa vie, il tesmoigna que c'csloit le plaisir qu’il avoit donné à son pere et à sa merc de sa victoire de Leuctrcs* ; il couche de beaucoup, préférant leur plaisir au sien si juste et si plein d’une tant glorieuse action. 11 ne pensoit pas « qu’il feust loisible, pour recouvrer mesrnes la liberté de son pais, de tuer unhommcsanscognoissanccdecau.se*; - voylà pourquoy il fcul si froid à l’enlreprinse de Pclopidas, son compagnon, pour la délivrance de Thebes. Il tenoit aussi « qu’en une battaille il falloit fuir le renrontre d’un amy qui feust au parlv contraire et l’espargnera. . p;t son humanité à l’endroict des ennemis mesrnes l’ayant
flj ei.IT., droit la Vie de Cnriolan, r. 9; cl «tans le Irailtf oil Il cm reprend de prouver : Qu'on ne sanroil livre iarjeiticwciil selon ht doctrine ti ’Kpintre, c. I". C.
ÜJ Put. , de C Esprit familier tic Socrate, c. 4. C.
(.-») io , io:a , c. i7. c.