‹ Œuvres de Molière. Avec des remarques grammaticales, des avertissemens et des observations sur chaque pièceChapitre 1 sur 433 · Oeuvres de Molière. Avec des remarques grammaticales, des avertissemens et des observations sur chaque pièce · texte numérisé non relu

Oeuvres de Molière. Avec des remarques grammaticales, des avertissemens et des observations sur chaque pièce

Ijette comédie en trois actes et en prose, fut représentée sur le théâtre du palais royal le o.\ mai 1671.

Avant de se décider et de prononcer contre 1» genre de la farce avec certains esprits austères et dédaigneux , il faudroit examiner si nos spectacles , soumis à la réforme que quelques gens ont proposée , et devenus une école sérieuse de mœurs et de vertu , plairoient long-tems à la société en général, et si le délassement n'est pas un des moyens les plus sûrs de faire supporter l'instruction.

Nous doutons peu qu'après avoir discuté de bonne foi cette question préliminaire } on ne fût d'avis d#

conserver la comédie plaisante. On sait que le lé* gislateur d'Athènes contrefit le fou pour oser parler de Salamine à ses concitoyens : c'est dans ce pointde-vue qu'il faut tolérer nos farces , lorsqu'elles se bornent à arracher des ris sans alarmer la bienséance et les mœurs.

Avant Molière, la farce étoit pleine d'images et d'expressions propres à faire rougir l'honnête spectateur 5 elle ne servit qu'à le délasser innocemment, par la manière dont il la traita. Telle est celle des Fourberies de Scapin , dans laquelle il saisit même encore l'occasion d'essayer les armes du ridicule contre la chicane et la manie de plaider, une des plus vieilles maladies de la société frauçoise.

Molière , créateur de la bonne et vraie comédie parmi nous , le fut encore de la farce qui peut être permise. C'est pourtant ce génie sublime , que de son temps on osa traiter de maître d'école en fait de vilenie (1). Ridicule extravagance répétée de nos jours même , lorsque dans une lettre sur les spectacles , page 5o , on a osé écrire que le théâtre d& Molière étoit une école de vices et de mauvaises mœurs.

Le Phormio de Térence fut l'original que Molière se proposa d'imiter , et il n'est pas étonnant que le principal comique de l'ouvrage parte des

(1) Voyez la Comédie froidement méchante à'Elomire Hyvocondrt, par Boulanger de Cbalussay. I

Valets ou des personnages subalternes , puisque les auteurs dramatiques latins n'en avoient guère connu que de cette espèce. Molière lut le premier qui en trouva une source plus heureuse dans les différens ridicules de la société. Ses successeurs y et Regnard sur-tout , ne paroissent avoir voulu lui ressembler que par le désir que leurs intérêts leur suggérèrent quelquefois de lutter avec Plante et Térence dans ce qu'ils avoient de moins parfait (i).

En travaillant aux Fourberies de Scapin , Molière ne prétendit pas faire une comédie du meilleur genre $ et si Despréaux y eût un peu réfléchi , il n'eût jamais écrit, après la mort d'un ami qu'il avoit si fort loué de son vivant, que dans le sac ridicule où Scapin s'enveloppe , il ne reconnoissoit plus Y auteur du misantrope. Ces deux ouvrages ne pouvoient se comparer en aucun sens 5 c'étoit méconnoître l'auteur de l'iliade dans le poème comique du margites. La distance des deux genres devoit s'appercevoir dans la manière différente de les traiter. D'ailleurs, si l'art de plaire aux bons esprits y et de les étonner , a ses hautes difficultés , celui d'entraîner au rire et à la gaité , en a d'assez considérables , puisqu'il semble être aujourd'hui le désespoir de nos écrivains dramatiques»

f (0 L'acteur Cinthio répondit un jour à Saint - Evromond y. qu'on verroit mourir de faim de bons Comédiens avec d'excellentes pièces.

Molière, qui, dans la composition d'un mime, ne mettoit pas plus d'importance que ce genre n^en méritoit, relativement à l'art du théâtre considéré par son utilité morale , ne se fit point scrupule d'emprunter quelques traits de Rotrou (i), et le fond des deux scènes plaisantes de Cirano dans son pédant joué (2). Il les associoit, à cet égard, à Térence , dont il suivoit les traces, avec sa liberté ordinaire , dans Son imitation du Phormio.

Le poè'te latin , par exemple , lait un portrait charmant , et du coloris le plus brillant , de la jeune amante à^Antiphon 5 mais ce tableau si bien peint, est fait par un valet. Chez Molière , c'est l'amant lui - même , c'est Octave qui nous transporte par la description des attraits de sa maîtresse. Mais écoutons Térence , que Molière pouvoit ici difficilement surpasser du côté du style.

...... Virgo pulchra ; et , quô magis diceres ,

Nihil aderat adjumenti ad pulchriludinem. Capillus passus, nudus pes , ipsa horrida : LacTumœ y vestitus turpis : ut , ni vis boni In ipsâ inesset forma , hœc formant extinguerent (3).

(1) Voyez la première et la troisième seène du premier acte de la Sœur , comédie de Rotrou , et la première et la seconde du premier acte des Fourberies.

(2) Ces deux scènes éloient bonnes , disoit Molière ; ellei m'appartenaient de droit : on reprend son bien par-tout où on le trouve.

(3) Il y a bien de l'érudition à observer , comme fait madame Dacier , l'heureuse opposition du mot extinguerent à celui de forma , qui ne signifie proprement que chaleur , du mot forants y caldus , chaud.

SUR LES FOURBERIES DE SCAPIN. 7 Molière ne dit pas mieux assurément ; mais il ajoute un trait qui n'est pas dans Térence , et ce trait est enchanteur. Ah ! Scapin , s'écrie Octave 9 V-n barbare Pauroit aimée. Il s'est bien gardé , surtout, de donner comme son modèle, des regret» au jeune amant d'avoir épousé son amante. La terreur qu'inspire à Octave le retour de soit père, ne va pas jusqu'à lui faire dire, comme Antiphon, je n'aurois pas eu ma maîtresse, il est

Yrai, mais je n'éprouverois pas le troubla

continuel qui me déchire.

Jfonpatitus ewem, ........

tdt non quotidiana cura hœc angeret animunu

Le morceau le plus fidèlement imité, c'est celui de la scène 5.e du premier acte de Térence , qui se trouve dans la scène 8.e du second acte des Fourberies de Scapin. Nous rapporterons encore ce détail heureux que Molière lui - même ne pouvoit embellir.

Pericla , damna , exilia peregrè rediens semper cogitet , uâut JiU peccatum , aut uxoris mortem , aut morbum j liai , Communia esse hœc ; j,eri passe : ut nequid animo s'il naviim : Quidquid prœter spem eveniat , om/ie id deputare esDé in lucro.

Il y a cependant encore une différence ici à l'avantage de Molière : c'est que ce détail est dans la bouche de Scapin, et que chez Térence, il est dans celle du père, qui, par-là, devoit moins se courroucer qu'il ne fait contre le mariage de son fils , puisqu'il étoit préparé à tous les inconvéniens de l'absence.

Mais on ne se livrera pas, pour cette pièce, an> travail suivi qu'on a fait sur V avare et sur V Amphitryon , pour montrer combien Molière , en imitant, s'élevoit au-dessus de ses originaux. On croit la chose assez prouvée. Despréanx atteignoit quelquefois ses modèles 5 Molière surpassa toujours les siens.

L'auteur fécond et célèbre des singularités de la nature , nous a appris une allusion très - heureuse au trait plaisant du pédant joué , que diable allait-il faire dans cette galère , adopté par Molière. Nos lecteurs , à qui le petit écrit qu'on vient de citer peut être inconnu , seront bien aises de trouver ici cette bonne plaisanterie.

M. le comte de Saxe avoit imaginé en 172,9? de faire construire une galère sans rames et sans voiles qui devoit remonter le Seine de Rouen à. Paris en vingt-quatre heures. Sur les certificats de deux membres de l'académie des sciences, il avoit obtenu un privilège exclusif pour sa machine , qui lui coûta beaucoup , et qui ne réussit point : la fameuse le Couvreur, amante du comte, s'écrioit , après cette dépense inutile : Que diable alloit-il faire dans cette maudite galère ?

Nous terminerons cet avertissement par l'indignation où paroît être M. de Voltaire sur ce qu'avoit dit Despréaux à l'occasion de cette pièce, que Molière

Peut-être de son art eût emporté le prix.

SUR LES FOURBERIES DE SCAPIN. 9 Qui aura donc ce prix, s'écrie oe célèbre écrivain, si Molière ne Papas ? ,

Boileau a eu tort, dit M. Marmontel dans sa Poétique , s'il n'a pas reconnu l'auteur du Misantrope dans l'éloquence de Scapin avec le père de son maître , dans l'avarice de ce vieillard , dans la scène des deux pères , dans l'amour des deux fils , tableaux dignes de Térence , dans la confession do Scapin , qui se croit convaincu , et dans son insolence dès qu'il sent que son maître a besoin de lui.

D'ailleurs , comme l'a dit M. de Voltaire qu'on verra bien que nous aimons à citer , Molière ne seroit pas descendu quelquefois si bas, s'il n'eût eu pour spectateurs que des Louis XIV , des Condé , des Turenne , des ducs de la Rochefoucault , des Montausier , des Beauvilliers , des Dames de Montespan et de Thiange. Comme chef de sa troupe, il avoit d'autres intérêts à ménager que ceux de sa gloire , et c'étoit à lui , plutôt qu'à Térence , de dire populo ut placèrent quas fecisset Jabulas.

Je ne prends point, dit l'ingénieux auteur de la philosophie de P esprit , la défense de l'imagination particulière que Molière a eue dans sa pièce des Fourberies de Scapin, et je la laisse pour ce qu'elle vaut 5 mais j'en prends occasion de dire que si Molière n'avoitfait des pièces que dans le goût du Misantrope , il n'auroit eu que la moitié de cette force comique , vis comica, qui le met au-dessus de tous les poè'tes de son genre qui ont existé dans tous les siècles chez tous les peuples policés. Il a mis ,

te AVERTISSEMENT

«joute-t-il , également bien sur le théâtre ton S les rangs de la vie humaine. Seul comique universel, il a peint convenablement et utilement le ridicule 4e toutes les conditions , et a beaucoup contribué à faire de la France l'école et le modèle de toutes les nations polies.

M. L'abbé le Monnier, dans son excellente traduction de Térence , a mis à la suite de ses notes sur le Phormio , les différentes scènes où Molière a. imité l'ami de Scipion. Ce sont , dans le premier acte des Fourberies de Scapin , les scènes 2.e , 4-' > 5.e et 6.e 5 dans le second , la scène 8.e j et dans le troisième acte, les scènes y.e et b\« : mais il faut observer que , quoique M. l'abbé le Monnier ait fait imprimer de très-grands morceaux du dialogue de Molière , il n'y en a aucun dans lequel notre auteur ait fidèlement traduit Térence qu'il se contente d'imiter , et auquel il ajoute toujours. Dans la scène 8.e du second acte , par exemple , tout le détail comique de la procédure dont Scapin cherche a détourner Argante , est purement de l'invention de Molière. Les inconvéniens d'un procès n'étoient pas , sans doute, aussi considérables du temps de Térence que du nôtre, puisque le poète latin ne se sert pas de ce moyen pour effrayer Chrêmes , et pour tirer de lui l'argent qu'il ne se détermine que bien difficilement à délivrer.

Pour donner ici une preuve de notre bonne-foi , nous conviendrons que Scapin , en disant à Argante , acte premier , scène 6.e, le voilà surpris avec elle par ses parens , qui) la force à la main , le con-

SUR LES FOURBERIES DE SCAPIN. i i

traignent de V épouser , est bien loin de l'éloquente précision de Géta.

.... Facturn est, Duxit. . . .

Et comme l'a traduit heureusement M. le Monnier; Assignation , plaidoirie , procès perdu , mariage.

ACTEURS

ARGANTE, père d'Octave et de Zerbinette.

GÉRONTE , père de Léandre et d'Hiacinte.

OCTAVE , fils d'Argante , et amant dHiacinte.

LÉANDRE , fils de Géronte , et amant de Zerbinette.

ZERBINETTE, crue Egyptienne , et reconnue fille d'Argante 3 amante de Léandre.

HIACINTE, fille de Géronte, et amante d'Octave.

SCAPIN , valet de Léandre.

SILVESTRE , valet d'Octave.

NÉRINE , nourrice d'Hiacinte.

CARLE , ami de Scapin.

Page 1