VI. 3i
A l'égard des médecins , dont il plaisanta dans le Malade Imaginaire , il les avoit dessinés de façon à -ne point inquiéter un honnête et un habilehomme -de cet art. Ce qu'il faut même observer, c'est que le personnage de M. Purgon seroit au-delà du ridicule , si la législation s'étoit étendue jusqu'au crime dont il se rend coupable. Entretenir par les seules vues de son intérêt les visions d'une dupe qui se croit malade , tandis que tout annonce sa santé ; vivre aux dépens de son imbécillité ; jouer le jeu barbare d'éteindre journellement par des remèdes dangereux lorsqu'ils sont inutiles , une vie qu'un insensé risque de perdre par un excès d'amour pour elle , c'est une infamie faite pour être désayouée par tous les particuliers d'un état qui met au rang de ses succès la considération publique.
La pédante stupidité de Messieurs Diafoirus , père et fils , n'est pas plus faite pour blesser des gens qui ne peuvent leur ressembler. Les portraits do Vadius et de Trissotin ne rendirent pas tous les gens de lettres ridicules ; et la censure qu'on feroit aujourd'hui de V Ecrivaillerie de notre temps , n'atteindroit ni Bufï'on , ni Voltaire , ni d'Alembert, ni beaucoup d'autres.
Molière , dans cette pièce , ainsi que dans celles t>Ù il nous offrit des médecins , fit donc peu de tort à ceux qui étoient vraiment dignes de ce nom. Mais, comme le îemarqua Perrault , ce fut l'art même de la médecine qu'il attaqua dans le Malade imaginaire. Imitateur <le Térence , qui faisoit passer dans ses
pièces des morceaux de Platon (1) , il suivit l'opinion de Montaigne contre une science fondée comme une autre en principes , mais oui , dans leur application , a trop souvent pour guide l'incertaine conjecture.
Le premier qui saigna et purgea à propos un homme tombé en apoplexie , ( dit l'auteur des questions encyclopédiques ) 5 le premier qui imagina de plonger un bistouri dans la vessie pour en tirer un caillou ? et de refermer la plaie 5 le premier qui sut prévenir la gangrène dans une partie du corps ? étoient , sans doute , des hommes presque divins , et ne ressembloient pas aux médecins de Molière... Il y a donc un art de la médecine , mais dans tout art il y a des Virgiles et des Mœvius.
Les traits principaux du ridicule tombent , d'ailleurs , dans cet ouvrage , sur la pusillanimité du Malade Imaginaire , et sur cet amour mal entendu de soi-même qui multiplie les fausses craintes , et qui porte jusqu'à la démence les scrupuleuses attentions qu'on croit devoir à sa santé.
Si Montaigne avoit fourni à Molière quelques traits contre l'art de la médecine , il avoit pu lui inspirer aussi le caractère même du Malade Ima-
(1) Voyez le Commentaire «le la Cité de Dieu , par L. Vives f livre premier , chapitre VIII. Ou y donne à Térence le surnom d« Platonique.
ginaire. J^en ai vu, ditce philosophe aimable, prendre la chèvre de ce qu'on leur trouvoit le visage frais et le pouls posé \ contraindre leurs ris parce qu'il trahissoit leur guérison y haïr la santé de ce qu'elle n'étoit pas regrettable.
L'ingénieux Dufresni voulut, sur la fin du siècle de Molière , traiter le même ridicule dans le personnage d'une femme (1). C'est ici qu'il faut voir le bel esprit aux prises avec le génie, et succomber sous un adversaire aussi redoutable. Etayé d'une fable peu naturelle et compliquée, Dufresni ne put remplir le vuide de son action théâtrale. Au lieu de traits plaisans et forts qui partent de la main de Molière , Dufresni ne lança que les pointes légères de quelques épigrammes, dont la plus grande partie n'a même aucun rapport avec sa fausse malade. Sa finesse habituelle de penser lui fait remplir ses scènes, invraisemblables , péniblement liées et peu agissantes , de réflexions ou délicates ou malignes , qui ne vont point au but de l'ouvrage. Ce n'est point une course qu'il fournit 5 c'est la promenade incertaine d'un homme qui s'arrête par-tout , et qui cueille sur sa route les différentes fleurs qu'il voit sous ses pas. Et , pour le dire en passant , c'est à cet auteur que commence le déclin de l'art comique. Pour le précipiter , il ne devoit manquer à ses imitateurs que le degré de finesse et d'esprit qu'il
(1) La Malade sans maladie ; en 1699.
avoit 5 et cela n'est arrivé que trop aisément et trop fréquemment.
Le second objet plus important encore qu'avoit Molière , étoit de tracer à nos yeux le portrait de ces belles-mères avares, qui tournent à leur avantage les foiblesses d'un mari , dont on les voit éteindre ce qu'il peut avoir de sensibilité pour les. enfans de son premier mariage. Ce portrait dessiné de main de maître, n'est cependant qu'un accessoire du sujet principal; et loin de nuire à son effet^ il ne sert qu'à l'augmenter. G'est ici qu'il faut apprendre à ne pas détruire l'unité de son ouvrage y en doublant avec art son utilité par les effets différens qu'on lui fait produire. L'accord si difficile deces parties diverses , dépend d'être conçu dans l'ensemble du tableau.
Térence avoit présenté une belle-mère dans son Hecyre; mais Sostrata est une belle-mère honnête , douce et raisonnable j et le comique résulte moins d'un exemple à suivre que de celui qu'on propos© à fuir. De là vient le peu de succès de tant d'instructions purement morales que Ton divise pae scènes, au lieu de les donner par chapitres dans un ouvrage d'un autre genre.
A l'égard de la réception bouffonne du médecin ,' qui fait le dernier intermède, on sait que ce fut une plaisanterie de société , imaginée dans un souper chez madame de la Sablière , où la fameuse Ninon , la Fontaine et Despréaux étoient atec
Molière, et quelques autres personnes dignes de ces délicieux soupers , dont le jeu , la médisance y et les sottises du jour ne faisoient pas alors les délices.
Chacun fournit stfn mot dans ce quadre plaisant que présenta Molière à remplir , en imitant le jargon burlesque de Théophile Eolengio , religieux italien du seizième siècle , plus connu sous le nom de Merlin Coccaie.
L'ouvrage le plus connu de ce moine plaisant est sa Macaronée ou Histoire Macaronique , écrite en vers , dans lesquels il associe les mots latins à des mots de sa langue naturelle , qu'il corrompt à sa fantaisie par des terminaisons latines. Il avoit donné à ces vers , par une pasquinade d'assez mauvais genre , le nom de Macaroni , espèce de petits gâteaux faits chez nous avec de la pâte d'amande et du sucre , mais que l'on composoit en Italie avec de la forme , des œufs et du fromage.
Cette bizarrerie plaisante de Folengio servit donc de modèle au dialogue de la réception à^Argan , qui ne peut offenser qu'un jeune candidat , plus entêté de la dignité de sa robe que du vrai mérite d'une profession qui sera toujours au-dessus d'une gaité folle et sans conséquence, lorsqu'elle ne couvrira pas son ignorance du masque risible de la charlatanerie.
L'édition de cette pièce quia précédé celle de
1682, sur laquelle se sont réglées toutes les subséquentes , à l'exception d'une faite en Hollande , qui , 16 ans après , s'est conformée à la première, et dont nous parlerons aussi, a des différences avec celle-ci, qui ne consistent pas seulement dans la coupure et le nombre des scènes, dans l'intervertissement du dialogue , mais encore dans les choses ajoutées , et qui ne paroissent pas être de Molière. En voici un exemple dans le portrait que Beralde fait àeM. Purgon , acte 3 , scène 3.
Edition de 1681. Editions de 1682 etsuiv-
Il y en a entre eux qui sont C'est qu'il y en a parmi eux dans l'erreur aussi bien que les qui sont eux-mêmes dans l'erautres , d'autres qui en profi- reur populaire dont ils protent sans y être. Votre M. Pur- fitent , et d'autres qui en profi gon y est plus que personne, tentsans y être. Votre M. Pur- C'est un homme tout médecin gon , par exemple , n'y sait depuis la tête jusqu'aux pieds , pointde finesse ; c'estun homme qui croit plus aux règles de son tout médecin depuis la tête jus. art qu'à toutes les démoustra- qu'aux pieds ; un homme qui tions de mathématique , et qui eroit à ses règles plus qu'à donne à travers les purgations toutes les démonstrations des et les saignées sans y rien con- mathématiques , et qui croiroit noltre, et qui, lorsqu'il vous du crime à les vouloir examinera , ne fera, dans cette occa- ner ; qui ne voit rien d'obscur sion , que ce qu'il a fa^t à sa dans la médecine , rien de dou» femme et à ses enfans , et ce teux , rien de difûcde , et qui , qu'en un besoin il ferait à lui- avec une impétuosité de prémunie, vention , une roideur de con-
fiance , une brutalité de sens commun et de raison , donne à travers des purgations et des saignées , et ne balance aucune chose. Il ne lui faut pas vouloir du mal de tout C£ qn'il pourra vous faire ; c'est de la meilleure foi du monde qu'il tous expédiera , et il ne fera , en vous tuant , que ce qu'il a fait à sa femme , etc.
Si l'édition de 1681 , qui se trouve abandonnée , étoit faite d'après le manuscrit de Molière , pourquoi les sieurs Vinot et la Grange y qui donnèrent celle de 1682 , ne la suivirent-ils pas ? La Grange, ami de notre auteur ? et son successeur dans l'emploi d'orateur de la troupe , osa-t-il altérer le texte d'un homme aussi respectable pour lui que Molière ?
Les éditeurs qui nous ont précédés, avoient déjà observé que l'édition du sieur la Grange difîeroit des anciennes à la première scène du troisième acte de l1 "Avare , et la quatrième scène du cinquième acte du Tartuffe , et ils avoient rétabli ces différences 3 mais ils n'ont rien dit de celles du Malade Imaginaire , beaucoup plus considérables ; ils se sont même trompés à l'égard de cette pièce , en la comprenant au nombre des sept que les éditeurs de 1682 faisoient paroître pour la première fois , puisque nous la trouvons imprimée en 1681 dans un recueil en cinq volumes , où ne sont point encore
admises les six autres (1) , qu'on ne put lire en effet qu'en 1682, et sur lesquelles peut-être les sieurs la Grange et Vinot prirent les mêmes libertés que sur le Malade Imaginaire. Il est vrai qu'elles nous seroient plus indifférentes , puisque de ces six pièces, il n'y a que la comtesse cPEscarbagnas qui se joue encore.
Toutes les éditions de Molière s'étant conformées jusqu'ici à celle de 1682 , nous sommes obligés de la suivre , mais après avoir averti que la scène septième du premier acte , et la scène troisième du troisième acte de l'édition de 1681 , contiennent les principaux changemens. Ceux de nos lecteurs qui les verront , seront peut-être de l'opinion que le style de Molière , simple et vrai généralement , se reconnoît davantage au texte de la vieille édition j mais l'usage où sont nos acteurs déjouer cette pièce conformément à l'édition de 1682 , est encore une des raisons qui nous l'ont fait préférer.
A l'égard de l'édition de Hollande, en 1698, chez Henri Wetstein , en quatre volumes , nous observerons que, quoiqu'elle emprunte de l'édition de 1682 les six pièces que Molière avoit gardées dans son porte-feuille , elle se conforme , pour le
(1) Don Garcie de Navarre, l'Impromptu de Versailles , le Festin de Pierre , Mélicerte } les Amans Magnifiques , et la Comtesse d'Jïscarbaguas.
49o AVERTISSEMENT
texte du Malade Imaginaire , aux éditions antérieures , et que c'est la seule qui ait eu ce respect pour elles ; mais il s'y trouve , relativement à la même pièce , quelques différences particulières à cette édition , et dont nous ferons connoitre les deux principales.
i.° Le duo impromptu &* Angélique et de Cléantey dans la scène sixième du second acte , y est augmenté et corrigé , non pas d'après les anciennes éditions , qui , sur ce point, sont conformes à la nôtre , mais , sans doute , d'après l'étonnement de l'éditeur , d'avoir trouvé dans Molière dos vers incorrects , quelquefois sans rimes et sans mesure.
Plus de goût et de connaissance de l'art auroit averti l'éditeur que les négligences de Molière en cet endroit , étoient précieuses à conserver 5 qu'elles rendoient la scène rimée et chantée à l'impromptu parles deux amans, beaucoup plus naturelle , et que ce n'étoit , comme il le fait dire à Cléante, que de la prose cadencée ou des manières de vers libres y tels que la passion et la nécessité peuvent faire trouver à deux personnes qui disent les choses d"1 elles-mêmes , et parlent sur-le-champ. Plus d'un écrivain de nos jours , en pensant comme l'éditeur Hollandois , auroieut craint de compromettre leurs talens , par un dialogue aussi défectueux 5 mais Molière ne redoutoit que d'offenser la vérité. Comment , lorsqu'on croit découvrir une faute dans Molière, un sentiment secret ne fait - il pas appréhender
SUR LE MALADE IMAGINAIRE. 49i
que la faute ne soit que dans la tète de l'observateur ?
2.0 Dans la réception bouffonne du médecin , l'éditeur d'Amsterdam a fort augmenté les interrogations en style macaronique , faites au Récipiendaire , et par conséquent les réponses de ce dernier ; celles qui seroient décentes à rapporter j sont au moins inutiles , et ne font que longueur. Nous n'en grossirons point cet avertissement. Nous l'avons dit , et nous ne pouvons trop le répéter , car nous avons quelquefois vu imiter l'éditeur Hollandois : il est possible de retrancher quelque chose à Molière , mais bien ridicule d'y vouloir ajouter.
Avec un peu d'amour pour le génie étonnant du père de la scène comique , qu'il est douloureux d'avoir à se rappeler que ce fut à l'époque du Malade Imaginaire que la France perdit celui de ses grands hommes que l'Europe lui envie le plus ? et dont elle a le moins réparé la perte !
Il suivoit depuis quelques années un régime nécessaire à sa délicatesse 5 mais , toujours disposé à se raccommoder avec sa femme , dont il n'avoit pu vaincre et dont il excusoit quelquefois luimême le penchant à la coquetterie , il oublia sa situation , il quitta l'usage du lait , et reprit son ancienne façon de vivre , qui contribua , sans doute , à l'inflammation toujours prochaine de sa poitrine.
49a AVERTISSEMENT
Le jour «le la quatrième représentation du Malade Imaginaire , dont il remplissent le rôle d'/tfrgan , il se sentit plus incommodé qu'à l'ordinaire j et sans vouloir se rendre aux prières de ses camarades , qui lui demandèrent de se tranquilliser , il exigea seulement d'eux qu'ils fussent prêts à commencer à quatre heui'es précises.
Les efforts qu'il fut obligé de faire pour arriver à la fin de la pièce , augmentèrent si considérablement l'oppression , qu'en prononçant le mot juro de la réception , il tomba dans une convulsion qu'il voulut en vain cacher aux spectateurs effrayés. A peine fut-il transporté chez lui , que le danger augmenta avec la toux , et qu'enfin il fut suffoqué par un vomissement de sang, le vendredi 17 février 1673, dans un âge où l'on pouvoit se promettre d'autres prodiges de sa part, puisqu'il n'avoit que 53 ans.
Les représentations du JSIaJade Imaginaire , interrompues par cette mort fatale, ne furent reprisesque le 4 mai suivant, et elles furent portées jusqu'à 38 , sans compter les quatre premières. Molière n'existoit plus que dans ses chefs-d'œuvre , et tout Paris courut à son théâtre l'admirer. Lui seul put arrêter les larmes des gens de goût , en les forçant de rire à son dernier ouvrage.
C'est ici le lieu de féliciter la nation de l'ivresse avec laquelle elle a partagé , après cent ans expirés depuis la mort de ce grand homme , le zèle de deux
auteurs qui se sont disputé la gloire de consacrer cette époque par deux pièces également précieuses parleur objet. La première , quoiqu'ingénieusement imaginée (1) , a paru céder le pas à celle de M. Arthaud (2) , sans doute par l'heureuse invention de ce dernier , de n'avoir célébré Molière que par Molière lui-même.
Sa comédie à scènes épisodiques est en effet une espèce de centon , où il nous rappelle les traits les plus marqués de notre auteur , qu'il a fondus avec esprit et avec art dans le dialogue des personnages même de Molière, ramenés adroitement sur la scène , le même jour où Thalie est descendue sur la terre , pour y élever un monument à son époux.
C'est ainsi qu'à Londres , en 1716 , pour célébrer la centenaire de Shakespear , on fit passer en revue, sur le théâtre, les plus beaux morceaux des pièces du Sophocle Anglois. Quels traits l'imagination , l'éloquence et l'esprit réunis pourroientils fournir , qui fissent d'un homme de génie un plus vif éloge que les choses même qui lui ont mérité ce titre ?
Nous n'oublierons pas avec quelle joie fut reçue du publicl'assurance intéressante et noble que vinrent lui faire les comédiens à l'annonce de la pièce de Y Assemblée , qu'ils en consacroient le produit à l'honneur d'élever à leur ancien camarade , à leur
(1) L'assemblée.
(2) La Centenaire.
4y4 AVERTISSEMENT, etc.
.père 9 une statue en marbre. Si monsieur de Saint-Foy redonne quelque jour une nouvelle édition de ses ingénieux essais sur Paris , il ne demandera plus où est la statue de Molière. Elle est décernée dans un moment de transport et d'amour, par un acte public qui le rend digne de ce grand homme.
ACTEURS