ACTE III. SCENE III
ARG A N
Quoi? vous ne tenez pas véritable une chose établie par tout le monde , et que tous les siècles ont révérée.
B E R A L DE
Bien loin de la tenir véritable , je la trouve , entre nous , une des plus grandes folies qui soit parmi les hommes; et, à regarder les choses en philosophe, je ne vois point de plus plaisante momerie , je ne vois rien de plus ridicule , qu'un homme qui se veut mêler d'en guérir un autre.
ARG A N
Pourquoi ne voulez-vous pas , mon frère , qu'un homme en puisse guérir un autre ?
B E RALDE
Par la raison , mon frère , que les ressorts de notre machine sont des mystères , jusqu'ici , où les hommes ne voient goutte : et que la nature nous a mis au-devant des yeux des voiles trop épais pour y connoître quelque chose.
Les médecins ne savent donc rien , à votre compte ?
BE R AL DE
Si fait , mon frère. Ils savent la plupart de fort belles humanités ', savent parler en beau latin ,
620 LE MALADE IMAGINAIRE, savent nommer en grec toutes les maladies , les définir et les diviser ; mais pour ce qui est de les guérir , c'est ce qu'ils ne savent point du tout.
Mais toujours faut -il demeurer d'accord que , sur cette matière , les médecins en savent plus que les autres.
BERALDE.
Ils savent , mon frère , ce que je vous ai dit , qui ne guérit pas de grand'chose ; et toute l'excellence de leur art consiste en un pompeux galimatias , en un spécieux babil , qui vous donne des mots pour des raisons , et des promesses pour des effets.
Mais enfin , mon frère , il y a des gens aussi sages et aussi habiles que vous ; et nous voyons que dans la maladie , tout le monde a recours aux médecins.
BERALDE.
C'est une marque de la foiblesse humaine , et non pas de la vérité de leur art.
ARG AN
Mais il faut bien que les médecins croyent leur art véritable , puisqu'ils s'en servent pour euxmêmes.
BERALDE.
C'est qu'il y en a parmi eux qui sont eux-mêmes
ACTE III. SCENE III. foi dans Terreur populaire j dont ils profitent ; et d'autres qui en profitent sans y être. Votre Monsieur Purgon , par exemple , n'y fait point de finesse ; c'est un homme tout médecin , depuis la tête jusqu'aux pieds; un homme, qui croit à ses règles plus qu'à toutes les démonstrations de mathématiques , et qui croiroit du crime à les vouloir examiner ; qui ne voit rien d'obscur dans la médecine , rien de douteux ? rien de difficile ; et qui , avec une impétuosité de prévention , une roideur de confiance , une brutalité de sens-commun et de raison , donne au travers des purgations et des saignées , et ne balance aucune chose k. Il ne lui faut point vouloir mal de tout ce qu'il pourra vous faire : c'est de la meilleure foi du monde qu'il vous expédiera ; et il ne fera , en vous tuant , que ce qu'il a fait à sa femme et à ses enfans , et ce qu'en un besoin il feroit à lui-même.
ARGA N
C'est que vous avez , mon frère , une dent de lait contre lui. Mais , enfin , venons au fait. Que faire donc quand on est malade ?
BERALDE.
Rien , mon frère.
Rien?
BE RALDE
Rien. Il ne faut que demeurer en repos. La nature d'elle-même , quand nous la laissons faire, se tire doucement du désordre où elle est tombée. C'est notre inquiétude , c'est notre impatience qui gâte tout ; et presque tous les hommes meurent de leurs remèdes, et non pas de leurs maladies.
ARGAN
Mais il faut demeurer d'accord , mon frère , qu'on peut aider cette nature par de certaines choses.
Mon Dieu ! mon frère , ce sont pures idées , dont nous aimons à nous repaître ; et , de tout tems , il s'est glissé parmi les hommes de belles imaginations que nous venons à croire , parce qu'elles nous flattent, et qu'il seroit à souhaiter qu'elles fussent véritables. Lorsqu'un médecin vous parle d'aider , de secourir , de soulager la nature , de lui ôter ce qui lui nuit , et lui donner ce qui lui manque , de la rétablir , de la remettre dans une pleine facilité de ses fonctions ; lorsqu'il vous parle de rectifier le sang , de tempérer les entrailles et le cerveau , de dégonfler la rate , de raccommoder la poitrine, de réparer le foie, de fortifier le cœur, de rétablir et conserver la chaleur naturelle ; et d'avoir des secrets pour étendre la vie à de