SCENE XI
*7 Argan averti par Beline qu'un homme a été apperçu dans la chambre è? Angélique ^ fait venir sa petite fille Louison pour savoir la vérité de ce fait. Cette scène où un père , les verges à la main , veut corriger un enfant de six à sept ans , parce qu'elle s'obstine à se taire sur ce qu'il lui demande , la petite ruse de l'enfant qui contrefait la morte , le petit doigt qui dit tout au dernier, tout cela paroît à nos délicats d'aujourd'hui d'une petitesse misérable. Nous avons mis à nos amusemens je ne sais quelle dignité , qui en écarte le naturel , et qui va jusqu'à en bannir la gaîté. Le ton , le bon ton , le ton de la bonne compagnie , voilà les monstres qui effrayent et nos écrivains, et nos acteurs: parce qu'il n'y a plus que le sourire qui soit décent dans nos cercles, il faut se borner à cette froide expression dans nos comédies. Servitude barbare qu'impose cette bonne compagnie , et qui a nécessité nos auteurs à devenir aussi maniérés , aussi apprêtés qu'elle , et à ne montrer comme elle , qu'une prétention à l'esprit , et qui xi'cn est que l'ombre tout
au plus. Mojière e»t h bonheur de vivre dans un teins où la compagnie étoit vraiment bonne , puisque le ton de ia nature et celui de la vérité simple et naïve avoientdes charmes pour elle.
M. de Voltaire, en parlant du Malade imaginaire , *lit que la naïveté i peut-âtre poussée trop loin , en fait le fNtncipal caractère. Cette remarque ne peut guère être applicable qu'à la scène de la petite Louison ; mais observons que M. de Voltaire ne se décide pas absolument contre cette naïveté , qui fut toujours le partage des grands hommes. Homère et Corneille eurent la naïveté du sublime 5 Molière , et La Fontaine surtout } la naïveté proprement dite, qui n'est autre chose que l'expression la plus assortie à une idée simple et vraie. Le bas est au naïf, ce que le gracieux est au bel esprit. Le passage n'est sensible qu'avec un goûl fin et exercé. On ne peut pas choisir là-dessus un meilleur guide que Molière.