‹ Œuvres de Molière. Avec des remarques grammaticales, des avertissemens et des observations sur chaque pièceChapitre 55 sur 433 · ACTE III. SCENE III. io · texte numérisé non relu

ACTE III. SCENE III. io

GÉRONTE

Je veux dire que vous ne devez pas vous moquer de moi.

ZERBINETTE.

De vous ?

GÉRONTE

Oui.

ZERBINETTE.

Comment ! qui songe à se moquer de vous ?

GÉRONTE

Pourquoi venez-vous ici me rire au nez?

ZERBINETTE.

Cela ne vous regarde point , et je ris toute seule d'nn conte qu'on vient de me faire , le plus plaisant qu'on puisse entendre. Je ne sais pas si c'est parce que je suis intéressée dans la chose , mais je n'ai jamais trouvé rien de si drôle , qu'un tour qui vient d'être joué par un fils à son père , pour en attraper de l'argent.

GÉRONTE

Par un fils à son père , pour en attraper de l'argent ?

ZERBINETTE.

Oui. Pour peu que vous me pressiez, vous me trouverez assez disposée à vous dire l'affaire ; et j'ai une démangeaison naturelle à faire part des contes que je sais.

loG LES FOURBERIES DE SCAPIN.

GÉR.ONTE

Je vous prie de me dire cette histoire.

ZERBINETTE.

Je le veux bien. Je ne risquerai pas grand* chose à vous le dire 3 et c'est une aventure qui n'est pas pour être long- tems secrète. Là destinée a voulu que je me trouvasse parmi UDe bande de ces personnes qu'on appelle Egyptiens, et qui , rôdant de province en province , se mêlent de dire la bonne fortune, et quelquefois de beaucoup d'autres choses. En arrivant dans cette ville, un jeune homme me vit , et conçut pour moi de lamour. Dès ce moment , il s'attache à mes pas , et le voilà d'abord comme tous les jeunes gens , qui croient qu*il n'y a. qu'à parler , et qu'au moindre mot qu'ils nous disent , leurs affaires sont faites ;mais il trouva une fierté qui lui lit un peu corriger ses premières pensées. 11 fit connoitre sa passion aux gens qui me tenoient , et il les trouva disposés à me laisser à lui , moyennant quelque somme. Mais le mal de l'affaire étoit que mon amant se trou voit dans l'état où Ton voit très-souvent la plupart des fils de famille , c'est - à - dire , qu'il étoit un peu dénué d'argent. 11 a un père qui , quoique riche , est un avaricieux fieffé , le plus vilain homme du monde. Attendez. Ne me saurois jvî souvenir de son nom? Ah! aidezmoi un peu. Nepouvez-vous me nommer quel-

ACTE III. SCENE III. 107 qu'un de cette ville qui soit connu pour être avare au dernier point ?

GÉRONTE

Non.

ZERBINETTE.

Il y a à son nom du ron... ronte.... O.... Oronte. Non. Gé... Géronte : oui , Géronte , justement; voilà mon vilain ; je lai trouvé ; c'est ce ladrelà que je dis. Pour venir à notre conte , nos gens ont voulu aujourd'hui partir de cette ville, et mon amant m'alloit perdre faute d'argent , si, pour en tirer de son père, il n'avoit trouvé du secours dans l'industrie d'un serviteur qu'il a. Pour le nom du serviteur , je le sais à merveille. Il s'appelle Scapin ; c'est un homme incomparable ; il mérite toutes les louanges que l'on peut donner.

géronte à part.

Ah , coquin que tu es !

ZERBINETTE.

Voici le stratagème dont il s'est servi pour attraper sa dupe. Ah, ah , ah, ah! je ne saurois m'en souvenir, que je ne rie de tout mon cœur. Ah, ah, ah. Il est allé trouver ce chien d'avare, ah , ah , ah , et lui a dit qu'en se promenant sur le port avec son fils , hi, hi , hi , ils avoient vu une galère turque , où on les avoit invités d'entrer ; qu'un jeune Turc leur y avoit donné

io8 LES FOURBERIES DE SCAPIN.

la collation : ah ! que tandis qu'ils mangeoient, on avoit mis la galère en mer , et que le Turc l'a voit renvoyé lui seul à terre dans un esquif, avec ordre de dire au père de son maître, qu'il emmenoit son fils en Alger, s'il ne lui ènvoyoit tout-à-1'heure cinq cents écus : ah , ah , ah. Voilà mon ladre , mon vilain dans de furieuses angoisses ,• et la tendresse qu'il a pour son fils, fait un combat étrange avec son avarice. Cinq cents écus qu'on lui demande, sont justement cinq cents coups de poignard qu'on lui donne. Ah , ah, ah. Il ne peut se résoudre à tirer cette somme de ses entrailles ; et la peine qu'il souffre , lui fait trouver cent moyens ridicules pour ravoir son fils : ah , ah , ah. Il veut envoyer la justice en mer après la galère du Turc : ah, ah, ah. Il sollicite son valet de s'aller offrir à tenir la place de son fils , jusqu'à ce qu'il ait amassé l'argent qu'il n'a pas envie de donner : ah, ah, ah. Il abandonne, pour faire les cinq cents écus, quatre ou cinq vieux habits qui n'en valent pas trente : ah, ah, ah. Le valet lui fait comprendre à tous coups l'impertinence de ses propositions, et chaque réflexion est douloureusement accompagnée d'un : Mais que diable alloit-il faire dans cette galère? Ah, maudite galère ! Traître de Turc! Enfin, après plusieurs détours, après avoir long-tems gémi et soupiré... Mais il me semble que vous ne riez point de mon conte; qu'en dites-vous ?

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