COMÉDIE EN CINQ ACTES
AVERTISSEMENT DE L'EDITEUR
SUR
GsTTE comédie en cinq actes et en prose fut représentée sur le théâtre du Palais-Royal, le iS février
Molière , en traitant le sujet du Festin de Pierre , obéit encore moins à Timpulsibn de son génie, qu'il ne lavoit fait en composant la Princesse (TElide.
Sa reconnoissance et son vif attachement pour Louis xnr, avoient élevé le courage dont il avoit eu besoin dans une action héroïque et grave ; mais rien ne pouvoit le soutenir dans le choix d un drame toutà-fàit hors de la belle nature.
Il fellot cependant qu'il cédftt aux pressantes sollicitations de sa troupe , qil*il aimoit comme im père tendre , et qiïi ne cessoit de hii demander une imita* tion firançoise de la pièce espagnole qui venoit d'enrichir quelques théfttres de Paris.
Les Italiens surtout avoient eu le plus grand succès en faisant passer dans leur langue la pièce de Triso deHolina, intitulée El Combidado de Piedra.
Le public , toujours indulgent pour les étrangers ,
i88 AVERTISSEMENT
leur avoit passé le monstrueux mélange de bouffonneries et de réflexions religieuses qui composent cet ouvrage; une statue qui parle et qui marche, des flammes dévorantes sorties du sein de la terre, un abîme tout à coup ouvert sous les pas d'un scélérat , à la vue d'Arlequin son valet ; tout cela avoit étonné et peut-être intéressé les patiens spectateurs de ce
théâtre.
Il n'en fut pas de même lorsque Molière , pour servir l'avidité de ses camarades , eut consenti à traiter cette farce. On ne lui pardonna point de s'être si fort écarté du vrai, et lui-même paroît ne s'être pas £aiit plus de grâce , puisqu'il ne- livra point son ouvrage à l'impression , et qu'il est un de ceux qui grossirent l'édition posthume de 1682.
C'étoit alQrs une nouveauté, dit-on, qu'une pièce en cinq actes en .prose. Cependant on en connoissoit une du sieur Duffeschier , sous le titre de la Comédie des ^Comédies; il est vrai que ce drajxie critique, fait contre Balzac , ne parut imprimé qu'en 1629. Mais quatrç ans après, un anonyme fit représenter une coQiédie en prose et en cinq actes , sous le titre de Boniface ou le Pédant^ avec un double prologue, imitée de l'italien de^runo Nolanoj et vingt et un ans après , c est-à-dire en 1654^ Cirano de Bergerac donna son Pédant joué y également en cinq actes et presque tout en prose.
Il fiiut àànc 'chercher un autre motif du peu de succès du Festin de Pierre ' ; et la véritable raison fut sans doute qu'on ne permit pas à Molière, qui avoit purgé le théâtre de tant de folies , d y reporter luimême un tissu d'extnrvagances* . Ce n'est pas qu* il ne plaisante quelquefois agréable» ment dans les râles de l^[anarelle et de M. Dimanche ^ et qu'il n'élève sa voix avec assez de force dans le per* sonnage admirable de don Louis ; mais le tout ensemble n etoit pas digne de passer sous la plume de notre auteur, et l'on ne peut qu'applaudir au mot ingénieux de cette femme qui dit à Molière, votre figure de don Pedre baisse la iete^ et moi je la secoue.
Molière, en réussissant peu, n'eut cette fois rien à redouter de ses ennemis ordinaires ; mais il s'en éleva contre le Festin de Pierre y dune nouvelle espèce , et mille fois plus dangereux que les Somaize,' les Bour* sault , les de Visé , et les Ghalussay .
La scène d'un pauvre avec don Juan , dans laquelle Molière avoit peint, avec trop d'énergie peut-être, la scélératesse raisonnée de son héros, éleva les clameurs de ces nouveaux ennemis. *
Voici cette scène très courte que M. de Voltaire nous a donnée, après l'avoir vue écrite de la main de
' De y illiers, acteur da théfttre de Bourgogne, fut plu« heureux que Molière en traitant ce sujet , puisque la pièce de ce premier auteur se remontra sur le théâtre long-temps après que celle, du se* cond en eut disparu.
xgo AVERTISSEMENT
Molière entre les mains du fils de Pierre Marc«sus %
ajoi de notre auteur.
Don Juan rencontre un pauvre dans la. forêt, et lui demande à quoi il y passe sa- vie. —«A prier Dieu « pour les honnêtes gens qui me donnent raumône* « — Tu passes ta vie à prier Dieu ? Si cela est , tu dob « être fôrtà ton aise.*— Hélas ! moosi0nr, je n*ai pas «souinent de quoi maiifer.-««*Gela ne se peut pas; « Dieu ne sauroit laisser mourir de faim, ceux qui le « jffient du- soir au matin : tiens , ¥oilà un louis d'or,
« mais je le le donne pour Tamour de Diumanitë. »
Quoique cette scène , dons les seules âmes foibles et mal instruites pouToient se scandaliser y fût supprimée i la seconde représentation éaFastin de Pierre y lachamement du parti qui aToit crié à Tanathème, se soutint arec toute son animosité, parce qu'il res<» toit dans la scène ii du t« acte un portndt admirable de l'hypocrisie , qui redoubloit les craintes qu'on avoit du Tartine*
On a vu, dans l'ATertissement de la Princesse JCÉIîdey que la sixième journée des Plaisirs de File Enchantée aToit été consacrée à la représentation des trois pre«
miers actes du Tartu/i. C'-est cet ouvrage annoncé que redoutoient les dm^ots de place , c'est ce cbef*
' n y. a quelque enabaiTat fur cette anecdote de M. de Vokaire : c'est que Pierre Marcassus^ avocat au parlement de Paris » né en Gascogne en i5849 professeur de rhétorique au collège de La Marche, mourut en 1664» ®t V^'^ ^ Festin de Pierre est de i665.
DE L'ÉDITEUB. lot
d'œuvre At la floàne françoîse, dont l'approche (aisoit frémir; et lemédioen ouvrage du Festin de Pierre conure k^ud on lancm la plua indécente iiative, Ait , eomtoe on la dît^ le prétesde qpie k firayeiEr d'être bieoftâl déoMUMpé Mdat a^ec précipitation et plus de maladresse encore.
La cabale hypocrite fit paroître , sous le nom du sieur Rochémont , des Obserrations sur le Festin de Pierre. A la dixième page , l'auteur se plaint de la dérision qu'on fait de' tant de Bons pasteurs que ton fait passer pour des tartufes; mot terrible , quiétoit le téritable objet de la critique amère du siéur Rochemont.
Il proteste d'abord que la passion et Tintérêt n'y ont point de part ; mais bientôt on dit que notre auteur « a quelques talens pour la farce; 4ue, quoiqu'il % n'ait ni les rencontres de Gaulthier Garguille, ni le» « impromptus de Turlupin , ni la naïveté de Jodelet , « ni la panse de Gros-Guillaume, ni la science du Doc- « teur , il ne laisse pas de plaire quelquefois , et de d divertir en son genre. »
De ces platitudes qu'on abrège ici beaucoup , Taufeur passe à l'injure et à la plus noire méchanceté ; il invoque contre Molière la censure publique; il inté« resse charitablement contre lui la sagesse de son maître et la piété de la reine , dont on annonce sans preuve « les soins continuels qu'elle^rend à faire réformer
tgi AVERTISSEMENT
« Qu supprimer les ouvrages dé Molière* » Enfin il e^ peu d'exemples d'une satire âiussi èn?«eniméè et aussi plate. Nous ae nous sommes, oecupés à la 'faire ïôonnoltre quafin de psessentirnosleetwirs sur les^obstacles qu*eut à vaincre Molière pour parvenir kùtire jouer son Tartufe.
On fit aux Observations du sieur Rochemout ^ deux réponses, dont la seconde découvre, assez nettement le motif secret de Tobservateur : « A, quoi songiez-vous, a Molière , dit l'auteur de cette Lettre , quand vous a fîtes dessein de jouer les tartufes ' ? Si vous n'aviez « jamais eu cette pensée , votre Festin de Pierre né « seroit pas si criminel. »
Cette Lettre apologétique noua apprend que Louis XIV, loin de se laisser entraîner par ces oriaille*» ries , ajouta une nouvelle pension à celle qu'il avoit déjà donnée à Molière.
Cette nouvelle Êiveur redoubla sans doute la haine
. des faux dévots ; et ce roi , protecteur déclaré de notre
auteur , ce prince, à qui rien ne résistoit alors ^ éprouva
que leur cabale étoit de ses ennemis les plus difficiles
à vaincre»
C'est encore le Festin de Pierre de Molière qui paroît quelquefois sur le Théâtre françois , mais avec des ciiangemens, et mis en vers par Thomas Corneille,
' Ce nom, myenté par Molière, avoit déjà ^ même avant les représentations de la pièce , la signification qa*il a conservée dans la langùel *
DE rÊ1>ITEUR, . 193
que les hypocrites ne persécutèrent pohit, parce qu'il n avoit aucune part au Tartufe. *
Quelle confiance donnera-t-on en matière de goût à ces longues co^ipilations, quon appelle Dictionnaires , lorsqu'on verra quQ Moréri et ses copistes mettent le Festin de Pierre au nombre des meilleures pièces de Molière ?
L auteur de la Philosophie de Pesprit, page 180, dit que « rien n'est plus funeste à la morale que des pièces « de théâtre telles que le Festin de Pierre^ où un mé* « chant homme n'est puni qu'après avoir porté le vice « et le crime à un point où personne ne veut aller, et k auquel même n'arrivent que très peu de scélérats, à On voit que l'ingénieux abbé Terrasson nous a prévenu dans l'idée que nous nous sommes faite de la comédie, qui doit s'en tenir à la peinture du vice et du ridicule , et qui doit abandonner le crime à la vigilance des lois pénales.
iir.
PERSOPfWAGES.
DON JUAN , fils de don Louis.
DONE ELYIRE , femme de don Juan. DON CARLOS
DON ALONSE ' ^^^' ^^ ^*»"*' ®^''*-
DON LOUIS, père de don Juan.
FRANCISQUE, pauvre.
CHARLOTTE,
MATHURINE, \ I«y««°«'
PIERROT , paysan.