SCÈNE III
8 Leur montrer leur béjaurfe. Terme familier, dit le 2)/ciionnaire de l'Académie , .emprunté de la fauconnerie » et qui signifie oiseau jeune e^ niais.
AVERTISSEMENT DE L'ÉDITEUR
SUR
(jette comédie en vers et en cinq actes fat jouée sur le théâtre du Palais-Royal, le 4 juin 1666.
Nous voilà parvenus à un des chefs-d'œuvre de la scène comique françoise, car il n*est pas aisé de prononcer entre le Tartufe et le Misanthrope; c'est lembarras où Ion se trouve lorsqu'il &ut choisir entre Plù&dre et Iphigénie, ou entre Rodogune et Çinna*
Il étoit réservé à notre siècle dissertateur et confiant d'attaquer le Misanthrope , si admiré de toute l'Europe , et traduit dans toutes les langues '. M. R.... de G.... ^ dans sa Lettre à M. d'Alembert s'est livré , sur cette comédie, à des déclamations d'un vertueux Spartiate , ignorant et la science aimable des mœurs , et le vrai goût des spectacles chez une nation policée qui ne vit point sous un gouvernement démocratique.
M. d'Alembert s'est garanti de partager avec M. R....
' Les premiers auteurs angloîs (dit M. Tabbé Dubos, 1. 1 , p. x 66,) qui mirent en leur langue les comédies de Molière | les tradui^rent mot à mot. Ceux qui Tont lait dans la suite ont accommodé la comédie françoise aux mœurs angloises ; ils en ont changé la scène et les incidens : c'est ainsi que Wicherley en usa » lossqu'ii fit du Mûan" thrope de Molière son Homme au franc procédé , qu'il suppose être un Ânglois et un homme de mer»
' J. J. Rousseau 9 de Genève.
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j la témérité littéraire d'attaquer Molière; il a même
défendu ce grand honune avec autant de force que de succès , ainsi que M. Marmontel. Qu'il soit permis , après ces deux hommes célèbres , d'examiner encore les erreurs de M. R.... ; peut-être les combattra-t-off^ar d'autres raisons. que les leurs, tant la cause du goût est abondante et fertile en moyens propres à la défendre.
« Molière, dit M* R.... pages 54 et suivantes, n'a « point Toulu corriger les vices, mais les ridicules.... « Il lui restoit à jouer celui que le monde pardonne le c moins, le ridicule de la vertu; c'est ce qu'il a fait « dans le Misanthrope,.,,. Alceste est un homme droit, « sincère , estimable , un véritable homme de bien ; « Molière lui donne un personnage ridicule.... Molière « a mal saisi le Misanthrope : pense-t*on que ce soit par « erreur ? Non ; mais voilà par où le désir de faire rire » « aux dépens du personnage , le force à le dégrader « contre la vérité du caractère... » Et page 72 : « L'inten- « tion de l'auteur étant de plaire à des esprits corrom- « pus , ou sa morale porte au mal , ou le £aiux bien « qu'elle prêche est plus dangereux que le mal même, c en ce qu'il fait préférer l'usage et les maximes du « monde à l'exacte probité , en ce qu'il fait consister « la sagesse dans un certain milieu entre le vice et la « vertu , en ce qu'au grand soulagement des spectateurs « il leur persuade que pour être honnête homme , il « suffit de n'être pas un franc scélérat. »
Une espèce d'indignation s'élève, mais on la contraindra, et l'enthousiasme qu'excite lé mérite de Molière dans les esprits bien fsdts, cédera ici à la consi-
dération et à l'estime que son critique indiscret mérite à d'autres égards.
Qu'est-ce qu'entend M. R..«. par le ridicule de la vertu P Ces deux mots se détruisent mutuellement ; il falloit dire d'une vertu , privée par humeur ou par or*gueil de son plus cher avantage et de sa marque la -plus distinctive, celle de se faire aimer. M. R.... croi*roit-il qu'une vertu douce, et qui attire à elle tous les cœurs, n'est pas la vraie et solide vertu? S'imàgiaC'roit-il qu'elle n'existe pas , parce qu'il a pu en trouver la*pratique difficile et rare ? Il n'y a qu'un misanthrope qui puisse donner le nom de vertu à son dégoût pour l'humanité.
Pourquoi haïr ses semblables ? Pourquoi dans la société se donner un titre qui la déchire ? Pourquoi Alceste , à qui Molière auroit fait pratiquer la vertu s'il avoit voulu le peindre. comme<un véritable homme de bien, n'est-il jamais, dans tout le cours de la pièce, ni doux , ni patient , ni juste , ni humain ? Pourquoi n'y est-il au contraire que brusque, bizarre, emporté., insupportable aux autres P Pourquoi fait-il, en aiviant, le choix le moins assorti et le plus ridicule? Pourquoi , malgré les sages réflexions de ses amis , est-il le jouet éternel d'une médisante et d'une coquette qui ne rassemble chez elle que des fats? Pourquoi, dans un^ge mûr , où les fautes de la jeunesse deviennent presque des vices , remplit-il chez elle le personnage d'un écolier ? Non , encore un coup, Alceste n'est pas, dans la rigueur du terme , un véritable homme de bien,
A quels traits M. R.... a-t-il pu le reconnoitre pour tel ? Est-ce au ton acre et sans retenue dont il fait ,
dans la première seène, le portrait de l'homme avec lequel il est en procès? £st*ce au souhait barbare autant qu'insensé , de Toir ses juges e^Mumettre une iniquité , en lu» fiûsant perdre sa oamse ^ pour avoir le plaisir de les. haïr et de les déchirer? he$ parbfeu^ viorbleu y tetetleu, etc. dont tous ses discoiu^ sont lardés, sont-ils des signes auxquels M. R..». re&otinoîsse un homme vraiment vertueux? Est-ce au courroux déraisonnable qui le tran^orte contre un valet trop lent à lui trouver un papier datis ki scène rv du IV' acte , que le cito]ren de Genève a con^ u l'^tîme profonde qu'il a pour ce personnage ?
Molière se connoissoit mieux en sages; «appelons ici le portrait qu'il fait des véritables, gens de bien dans la scène vi diH Tartufe :
Ce ne sont point du tout fanfai^ns de retto , On me voit poittt «n ^nx ce hêtè iast^pimitaM».
Us ne censurent point toutes nos actions |
Ik trouvent trop d'orgueil dans ces corrections ;
1ÊX laissant la fierté des paroles aux antres ,
C*est par leurs actions qu'ib repreimentfes nôtre*.
L'apparence du mal a ches eux peu d'app«i|
£t leur âme est portée à bien juger d'«utrui.
Voilà sur quelle hauteur il faut ^qne se mesiwrent ceux qui aspirent au nom de sages ^ et si TAloeste de Molière est bâti sur un modèle presque opposé à celui-là , ce n'est point un véritable' homjne de iien, pfrce que la vertu digne de nos respects ^ est toujours douce y patiente et charitable»
Molière n*a donc point conçu Fidée monstrueuse
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de jouer la vertu sous le masque d' Aleeste ; il n a fait le choix de cecaraetère qpie parce qu'il étoit un fojer très étendu , sur lequel pouypit aller se réfléchir le plus grand nombre des ridicules de son temps, qu'il ▼ouloit faire passer sous nos yeux. Il semble que Mo* lière ait réalisé , pour la gloire de son art , le vœu détestable de ee marauii de Caligula (comme dit Mon* taigne), qui aouhaito^t que le peuple romain n'eût qu'une tête pour la faire tomber. Utinampopu/us Bo* manus unam e&vicem haheretl
L'humeur d'Alceste devoit lui servir à peindre avec chaleur ces ridicules ; mais cette humeur même dans un homme ausn foible qu'un autre , étoit un excellent sujet de comédie entre les mains de notre auteur, qui, dans ce chef<<d'œuvre , est bien loin d'avoir persuadé que, pour être honnête homme ^ il suffk de rC être pas un franc scélérat.
« Il a mal saisi le Misanthrope, » dit M. R.... Cette seconde inculpation est-ellemieux fondée que la première ? c'est ce que nous allons examiner.
Le misanthrope d'une répul)lique et celui d'une monarchie sont deux personnages différens pour le mode. Si le misanthrope d'un état gouverné par un maître est un homme d'un état abject, ou s'il est élevé en dignité , l'éducation et les relations de cet individu, avec Tordre de la société^ y apporteront encore de nouvelles disparités.
Ce xi'est pointasses qu'un caractère soit dessiné dans la nature généralement prise. S'il est destiné à servir d'exemple , il faut qu'il soit tracé dans chaque pays et dans chaque âge ^ selon les mœurs données.
Le Timon des anciens n'est point notre Misanthrope. Alceste Test autant qu'un François de son état et du dix*septième siècle ait pu le devenir; et lorsque M. de M.... osa désirer de lui ressembler, c*étoit un trait de son propre caractère ; c'étoit avouer seulement qu'avec autant d'humeur que le Misanthrope , il n'avoit pas toujours son courage pour pousser, dans toutes les occasions , les choses aussi vigoureusement que luL Ce qui ne prouve pas que le caractère soit manqué.
Il y avoit plus de misanthropie sans doute dans le mot effrayant du maréchal d'Huxelles y qui justifioic son célibat, en disant, « qu'il n'avoit pas encore trouvé « de femme dont il voulût être le mari, ni d'homme a dont il désirât d'être le père \ » Mais ce mot indigneroit sur la scène fîrançoise, et plût au ciel que nos auteurs de théâtre sussent aussi bien que Molière à quel point un caractère cesse d'être dramatique, et fait pour être présenté à une nation chez qui tous les extrêmes sont rares, et par conséquent, inutiles à montrer.
Si le Misanthrope n'eut pas d'abord tout le succès qu'il devoit avoir, ce ne fut par aucun des raiisonuemens de M. R.... Il falloit, pour les faire naître , que notre impuissance de produire nous eût réduits à ne faire que raisonner sur les productions des autres, et
' Il est singulier de trouver dans un autre marécbal de France, la môme haine pour Tespèce humaine; le maréchal de Gassion di-^ soit qu'il n*e6timoit pas assez la vie pour désirer d'en faire part à quelqu'un.' Ils ne faisoient caç, sans doute , que de la postérité d'Épaminondas. Je laisse à ma patrie, disoit ce général thébain, deux filles, dont le nom retentira dans toute }a Grèce , les yictoires. de Leuctres et de Mantînée.
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que ce funeste goût dissertateur eût ouvert un champ libre à tous les paradoxes possibles.
On ne dut paroître indécis sur le sort de ce chefd œuvre, que parce qu'étonné de la noblesse et de la décence du genre, le public n'osa prononcer d'abord si ce genre nouveau pouvoit être propre à ses plaisirs.
Cette partie de la nation qui dans nos spectacles occupe la dernière place , relativement au prix, cherche moins à admirer qu'à rire au sortir du travail et des soins pénibles de la vie; et le Misanthrope n'excitoit que le rire de l'esprit. C'est ainsi que Térence , dont les premiers ouvrages avoient eu un plein succès, échoua dans sa comédie de rHécire, parce qu'il avoit tenté , par ce drame , d'introduire à R6me un genre de comédie plus grave et plus sérieux.
La tradition nous apprend d'ailleurs que le sonnet d'Oronte , écrit dans le style des petits vers qui faisoient alors des réputations aux Ménage , aux Cotin , aux Montreuil , etc. etc. etc. , avoit malheureusement plû au parterre , et que la honte d'avoir approuvé des sottises , l'indisposa contre l'ouvrage de Molière.
Il fallut donc le ramener par la farce du Fagoûier, et bientôt il eut plus de honte encore d'avoir été peu frappé des beautés du Misanthrope, que d'avoir été séduit un instant par les jeux de mots et l'affectation puérile du sonnet.
Il faut convenir que si Molière n'avoit pas donné à Alceste une vertu qui le fît aimer, il avoit un peu relevé ce personnage , en lui donnant tout le goût dont il étoit rempli lui-même , et l'on sait qu'il ne
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désavouoit pas de ft*ètre copié, à cet égard, dam plos d'un endroit de cette comédie.
La leçon vigoureuse qu'il fait à Oronte est une des choses qui ont le plus contribué à perfectionner l'es* prit de la nation; et la préférence comique d'Alceste pour la -vieille chanson , sur toutes les misères à la mode , servit long-temps de boussole pour distinguer et le naturel et le vrai, d'avec la pompe fiewrie de tous les faux brillans qu'on étaloit alors avec tant de confiance , et qui se reproduisent encore avec succès parmi nous. '
La tradition parle d'une querelle fort vive entre Malherbe et un jeune homme de robe qui étoit venu consulter ce poète sur quelques petits vers qu'il avoit faits, et sur lesquels ce père de notre poésie dit, sans aucun ménagement , son avis au jeune rimeur. « Avez- « vous , lui dit-il , l'alternative de faire ces vers ou « d'être pendu? A moins de cela, vous ne, devez pas « exposer votre réputation en produisant une pièce si « ridicule. » Il est très possible que cette anecdote ait fourni à Molière l'idée de la scène excellente d'Alceste et d'Oronte.
On veut aussi que Molière, dans le courroux plaisant d'Alceste sur l'accommodement proposé par messieurs les maréchaux entre Oronte et lui, se soit rap* pelé ce qu'il avoit ouï dire à Despréaux sur Chapelain. Il rCy a point de police au Parnasse^ s'étoit un jouir écrié le satirique , si je ne vois ce poète attaché au mont Fourchu; mais, si l'anecdote précédente est
' Tutpe est sinèpignore carmen. Corn. Sever.
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Traie^ elle seule peut avoir inspiré à Molière ces deux Ters :
Je soutiendrai , morbleu , que les vers sont mauvais , £t qu'un homme est pendable apr^s les avoir faits.
M. de M.... voulant renchérir sur Âlceste , osa , dit-on , avancer que Tordre même du roi ne pourroit Vempêcher de soutenir les vers mauvais. M. de M.... se vantoit, vraisemblablement. Un ordre àfi Louis xiv Tauroit au moins embarrassé beaucoup; et d'ailleurs ëtoit^ce au protecteur déclaré de Chapelain et de Cotin de se piquer de tant de sévérité dans upe déci* sien sur des vers P
C'étoit de lui que Despréaux avait dit , dans sa satire à M. de Yalincour:
Le ris y sur son visage, est en mauvaise humeur.
Cela prouve bien que son caractère avoit pu fournir quelques traits à Molière ; mais , comme on vient de le voir , on ne pouvoit pas lui supposer le goût d* Alceste dans la scène du sonnet.
On sait que M. le duc de S. A.... plaisantant M. de M.... AixT le personnage du Misanthrope , celui-ci lui répondit : « Eh! ne voyez-vous pas, mon cher duc, « que le ridicule du poète de qualité vous désigne « encore plus clairement?)» Cela pouvoit être vrai, et il y a grande apparence que Louis xxv, qui redoutoit le ridicule presque autant que Molière , trouvoit fort bon que cet auteur n'arrêtât son génie par aucune des petites considérations, dont Toubli pourroit, dans un autre temps, perdre un homme de lettres.
Les contemporains de Molière reconnurent «ans doute y et Damon le raisonneur , qui trouve toujours lart de ne vous rien dire avec de grands discours, et le mystérieux Tintante, qui, jusqu'au bonjour, vous dit tout à Toreille, et le Géralde entête de qualité ^el T orgueilleux Adraste , et \e jeune Cléon, et son oncle Danus, qui y les bras croisés, du haut de son esprit regarde en pitié ce que chacun dit. Ce qu'il y a d'essentiel à remarquer à cet égard, c'est que Molière, dans cette galerie de portraits , ne découvre aucun vice réel et déshonorant, quoiqu'il en eût pu trouver à la cour. Fidèle aux vrais principes de son art, c'est le ridicule seul qu'il attaque, et dont il veut venger la société. •
Le philosophe Plapisson , que nous avons vu si ridiculement fâché contre le succès de V Ecole des Femmes ^ passe aussi pour un des modèles que s'étoit proposés Molière pour le MisaMhrope; mais les preuves publiques de mauvais goût qu'il avoit données l'excluoient au moins de toute ressemblance avec Alceste , par rapport aux choses d'esprit.
A l'égard du livre abominable dont Alceste se défend dans la première scène du v' acte , on sait que la cabale redoutable qu'épouvantoit l'approche du Tar^ tufe , fit forger un libelle infâme dont elle essaya de faire passer Molière pour l'auteur; ce. trait, qui lui étoit personnel, ainsi que plusieurs autres , est une preuve sans réplique que , dans le portrait du Misanthrope , il n'avoit affecté personne en particulier. Molière eût fait une satire, si tous les tr^ts de son personnage eussent ressemblé à quelque individu; mais
en généralisant ce caractère, il le rendoit digne de la comédie, qui n'aspire point à la licence du libelle , et il revéloit à ses successeurs le secret de son art , pour . corriger les hommes sans les offenser.
On seroit tenté de passer sous silence la prétendue anecdote qui se trouve dans un manuscrit d'un M. de Tralage, conservé à la Bibliothèque Saint -Victor, n** 688. Ce particulier prétend avoir appris du sieur Angelo , docteur de la Comédie italienne , que lui , docteur, avoit vu à Naples représenter un Misant thrope^ qu'il en avoit fait l'extrait à Molière, et que cinq semaines après il avoit vu paroitre cette même pièce sur le théâtre du Palais-Royal.
Que d'absurdités dans ce conte ! ie Misanthrope fait en cinq semaines , un caractère absolument dans nos mœurs , dessiné d'après une pièce napolitaine ! etc. Comment le docteur Angelo est-il le seul qui ait annoncé l'existence de ce Misanthrope italienP^On rougit pour M. de Tralage, de la peine qu'il a prise d'écrire de pareilles inepties.
Une des singularités du Misanthrope , c'est que le sieur de Visé, ennemi jusqu'alors de Molière , devint son apologiste, et qu'on a fait long-temps, à l'éloge qu'il fit de cette pièce , l'honneur de l'impHmer avec elle, honneur qu'il a perdu avec raison, |)arce que le Misanthrope est également au-dessus d'un pareil éloge et des critiques que , depuis , on s'est hasardé d'en faire.
Quoique cette pièce soit une des mieux écrites de toutes celles de Molière , on y trouve encore Quelques fautes de style. Il faut se souvenir de l'aveu qu'il fit
lui-même en dînant avec Despréaux et le duc de Vitry chez le comte du Broussin.
Il devoit lire à ce dîner quelcjues morceaux de sa traduction libre de Lucrèce; mais il sen excusa, dans la crainte de paroître moins digne des louanges qu'il venoit de recevoir de son ami dans sa seconde Satire ; il aima mieux. faire la lecture du premier acte du Misanthrope^ auquel il travailloit alors, mais en prévenant encore ses auditeurs qu'ils ne dévoient pas s'at* tendre à « des vers aussi parfaits et aussi achevés que « ceux de Despréaux , parce qu'il perdroit trop de « temps s'il vouloit les travailler autant que lui. »
Molière et Racine étoient brouillés lorsqu'on donna le Misanthrope, Les amis du dernier de ces grands hommes l'avoient forcé de retirer son Alexandre di> théâtre du Palais-Royal , pour le porter à celui de Bourgogne, où cette tragédie eut, en e£6ét, plus de succès. G'étoit un dégoût pour Molière et pour sa troupe , qui , d'ailleurs , perdit à cette occasion la meilleure de ses actrices ; mais le refroidissement que produisit* cette tracasserie théâtrale n'empêcha jamais ces deux génies de se rendre justice. Quelqu'un étant venu chez Racine le lendemain de la première repré* sentation du Misanthrope , lui dire que la pièce étoit tombée ,, et que rien n'étoit plus froid : « Retournez-y, « répondit le poète tragique ; examinez-la mieux : il « est impossible que Molière ait £aiit une mauvaise « pièce. »
Quelque noblesse qu'il y ait dans ce procédé de Racine , Molière est encore plus étonnant , lorsque deux ans après ^ voyant le mauvais accueil du public
pour les Plaideurs , il dit tout haut en sortant : « Cette «c comédie est excellente , et ceux qui s en moquent « mériteroient qu'on se moquât d'eux* »> Molière approuYoit alors un homme qui sembloit vouloir courir la même carrière que lui, et qui s'y prenoit assez biea pour lui annoncer un rival redoutable.
Il faut observer que depuis FAmoW Médecin jusqu'au Misanthrope^ il s'étoit passé neuf mois sans que Molière eût rien fait paroître , mais que la suspension des spectacles à la mort de la reine en avoit été la cause.