‹ Œuvres de Montesquieu (volume 2)Chapitre 27 sur 96 · PLAISIR CAUSÉ PAR LES JEUX, CHUTES, CONTRASTES · texte numérisé non relu

PLAISIR CAUSÉ PAR LES JEUX, CHUTES, CONTRASTES

Comme dans le jeu de piquet nous avons le plaisir de démêler ce que nous ne connoissons pas par ce que nous connaissons , et que la beauté de ce jeu consiste à paroître nous montrer tout et cependant nous cacher beaucoup , ce qui excite notre curiosité; ainsi, dans les pièces de théâtre, notre âme est piquée de curiosité, parce qu'on lui montre de certaines choses et qu'on lui en cache d'autres : elle tombe dans la surprise , parce qu'elle croyoit que les choses qu'on lui cache arriveroient d'une certaine façon, qu'elles arrivent d'une autre, et qu'elle a fait, pour ainsi dire, de fausses prédictions sur ce qu'elle a vu.

Comme le plaisir du jeu de l'hombre consiste dans \me certaine suspension mêlée de curiosité des trois événements qui peuvent arriver, la

lOO ESSAI SUR LE GOUT,

partie pouvant être gagnée, remise, ou perdue codille; ainsi, dans nos pièces de théâtre , nous sommes tellement suspendus et incertains, que nous ne savons ce qui arrivera ; et tel est l'effet de notre imagination , que lorsque nous avons vu la pièce mille fois, si elle est belle , notre suspension et , si je l'ose dire , notre ignorance restent encore; car pour lors nous sommes si fort touchés de ce que nous entendons actuellement, que nous ne sentons plus que ce qu'on nous dit : et ce qui paroît devoir suivre ce qu'on nous dit, ce que nous connoissons d'ailleurs et seulement par mémoire , ne nous fait plus aucune impression.

DE RiîCF.PTIOiy A L'ACADÉMIE DES SCIENCES DE BORDEAUX,

PROKOKCÉ LE l'^' MAI I 7 l 6.

Les sages de l'antiquité recevoient leurs disciples sans examen et sans choix : ils croyoient que la sagesse devoit être commune à tous les hommes, comme la raison, et que pour être philosophe c'étoit assez d'avoir du goût pour la philosophie.

Je me trouve parmi vous, messieurs, moi qui n'ai i-ien qui puisse m'en approcher que quelque attachement pour l'étude, et quelque goût pour les belles-lettres. S'il suffisoit pour obtenir cette faveur d'en connoître parfaitement le prix, et d'avoir pour vous de l'estime et de l'admiration , je pourrois me flatter d'en être digne, et je me comparerois à ce Troyen qui mérita la protection d'une déesse , seulement parce qu'il la trouva belle.

Oui, messieurs, je regarde votre académie comme l'ornement de nos provinces ; je regarde son établissement comme ces naissances heureuses où les intelligences du ciel président toujours.

On avoit vu jusqu'ici les sciences non pas négligées , mais méprisées , le goût entièrement corrompu, les belles-lettres ensevelies dans l'obscurité , et les muses étrangères dans la patrie des Paulin et des Ausone.

Nous nous trompions de croire que nous fussions connus chez nos voisins par la vivacité de notre esprit; ce n'étoit sans doute que par la barbarie de notre langage.

Oui, messieurs, il a été un temps où ceux qui s'attachoient à l'étude étoient regardés comme des gens singuliers, qui n'étoient point faits comme les autres hommes. Il a été un temps où il y avoit du ridicule et de l'affectation à se dégager des préjugés du peuple, et où chacun regardoit son aveuglement comme une maladie qui lui étoit chère , et dont il étoit dangereux de guérir.

Dans un temps si critique pour les savants on n'étoit pas impunément plus éclairé que les auti'es: si quelqu'un entreprenoit de sortir de cette sphère étroite qui borne les connoissances des hommes, une infinité d'insectes, qui s'élevoient aussitôt, formoient un nuage pour l'obscurcir; ceux même qui l'estimoient en secret se révoltoient en pL:blic,et ne pouvoient lui pardonner l'affront qu'il leur faisoit de ne pas leur ressembler.

Il n appartenoit qu'à vous de faire cesser ce règne ou plutôt cette tyrannie de l'ignorance:

ACADÉMIQUES. Io5

VOUS l'avez fait, messieurs; cette terre où nous vivons n'est plus si aride; les lauriers y croissent heureusement; on en vient cueillir de toutes parts ; les savants de tous les pays vous demandent des couronnes :

Manibus date lilla plenis.

C'est assez pour vous que cette académie vous doive et sa naissance et ses progrès; je la regarde moins comme une compagnie qui doit perfectionner les sciences que comme un grand trophée élevé à votre gloire: il me semble que j'entends dire à chacun de vous ces paroles du poète lyrique :

Exegi monumentum sere perennius.

Nous avons été animés à cette grande entreprise par cet illustre protecteur dont le puissant génie veille sur nous. Nous l'avons vu quitter les délices de la cour, et faire sentir sa présence jusqu'au fond de nos provinces. C'est ainsi que la fable nous représente ces dieux bienfaisants qui du séjour du ciel descendoient sur la terre pour polir des peuples sauvages , et faire fleurir parmi eux les sciences et les arts.

Oserai-je vous dire, messieurs, ce que la modestie m'a fait taire jusqu'ici? Quand je vis votre académie naissante s'élever si heureusement , je sentis une joie secrète; et, soit qu'un instinct

Io6 DISCOURS

flatteur semblât me présager ce qui m'arrive aujourd'hui, soit qu'un sentiment d'amour-propre me le fît espérer, je regardai toujours les lettres de votre établissement comme des titres de ma famille.

Lié avec plusieurs d'entre vous par les charmes de l'amitié, j'espérai qu'un jour je pourrois entrer avec eux dans un nouvel engagement, et leur être uni par le commerce des lettres , puisque je l'étois déjà par le lien le plus fort qui fût parmi les hommes. Et, si ce que dit un des plus enjoués de nos poètes n'est point un paradoxe , qu'il faut avoir du génie pour être honnête homme , ne pouvois-je pas croire que le cœur qu'ils avoient reçu leur seroit un garant de mon esprit?

J'éprouve aujourd'hui, messieurs, que je ne m'étois point trop flatté ; et, soit que vous m'ayez fait justice, soit que j'aie séduit mes juges, je suis également content de moi-même ; le public va s'aveugler sur votre choix : il ne regardera plus sur ma tête que les mains savantes qui me couronnent.

l'RONONCE A LA EENTKEE DE L ACADEMIE DE BORDEAUX, LE l5 >OVEMBRE I " I J.

Ceux qui ne sont pas instruits de nos obligations et de nos devoirs, regardent nos exercices comme des amusements que nous nous procurons, et se font une idée riante de nos peines mêmes et de nos travaux.

Ils croient que nous ne prenons de la philosophie que ce qu'elle a d'agréable ; que nous laissons les épines pour ne cueillir que les fleurs; que nous ne cultivons notre esprit que pour le mieux faire servir aux délices du cœur ; qu'exempts, à la vérité, de passions vives qui ébranlent trop l'âme, nous nous livrons à une autre qui nous en dédommage , et qui n'est pas moins délicieuse, quoiqu'elle ne soit point sensuelle.

Mais il s'en faut bien que nous soyons dans une situation si heureuse: les sciences les plus abstraites sont l'objet de l'académie; elle embrasse cet infini qui se renconte partout dans la physique et l'astronomie; elle s'attac-he à l'intelli-

gence des courbes, réservées jusqu'ici à la suprême intelligence; elle entre dans le dédale de l'anatomie et les mystères de la chimie; elle réforme les erreurs de la médecine, cette parque cruelle qui tranche tant de jours, cette science en même temps si étendue et si bornée; on y attaque enfin la vérité par l'endroit le plus fort , et on la cherche dans les ténèbres les plus épaisses où elle puisse se retirer.

Aussi, messieurs, si l'on n'étoit animé d'un beau zèle pour l'honneur et la perfection des sciences , il n'y a personne parmi nous qui ne regardât le titre d'académicien comme un titre onéreux , et ces sciences mêmes auxquelles nous nous appliquons, comme un moyen plus propre à nous tourmenter qu'à nous instruire. Un travail souvent inutile; des systèmes presque aussitôt renversés qu'établis; le désespoir de trouver ses espérances trompées; ime lassitude continuelle à courir après une vérité qui fuit; cette émulation qui exerce, et ne règne pas avec moins d'empire sur les âmes des philosophes, que la basse jalousie sur lésâmes vulgaires; ces longues méditations où l'âme se replie sur elle-même, ets'encliahie sur un objet; ces nuits passées dans les veilles, les jours qui leur succèdent dans les sueurs : vous reconnaissez là, messieurs, la vie des gens de lettres.

ACADÉMIQUES. J OQ

Non, il ne ftmtpas croire que la place que nous occupons soit un lieu de tranquillité; nous n'acquérons par nos travaux que le droit de travailler davantage. Il n'y a que les dieux qui aient le privilège de se reposer sur le Parnasse : les mortels n'y sont jamais fixes et tranquilles; et s'ils ne montent pas , ils descendent toujours.

Quelques anciens nous disent qu'Hercule n'étoit point un conquérant, mais un sage qui avoit purgé la philosophie des préjugés, ces véritables monstres de l'esprit: ses travaux étonnèrent la postérité, qui les compara à ceux des héros les plus infatigables.

Il semble que la foble nous représentoit la vérité sous le symbole de ceProtée qui se cachoit sous mille figures et sous mille apparences trompeuses '.

Il faut la chercher dans l'obscurité même dont elle se couvre, il faut la prendre, il faut l'embrasser, il faut la saisir '.

IMais , messieurs , qu'il y a de difficulté dans cette recherche ! car enfin ce n'est pas assez pour nous de donner une vérité, il faut qu'elle soit nouvelle : nous faisons peu de cas de ces fleurs

' Omnia îransforniat sese in miracuia rerum,

Ignemqne, horrioilenique feram, fluviumque liquentem.

* Sed qiianto ille magis formas se vertet in omnes , Tanto , nate , magis contendc tenacia vincla.

IIO DISCOURS

que le temps à fanées; nous mépriserions parmi nous un Patrocle qui viendroit se couvrir des armes d'Achille ; nous rougirions de redire toujours ce que tant d'autres auroient dit avant nous, comme ces vains échos que l'on entend dans les campagnes; nous aurions honte de porter à l'académie les observations des autres, semblables à ces fleuves qui portent à la mer tant d'eaux qui ne viennent pas de leurs sources. Cependant les découvertes sont devenues bien rares ; il semble qu'il y ait une espèce d'épuisement et dans les observations et dans les observateurs. On diroit que la nature a fait comme ces vierges qui conservent long-temps ce qu'elles ont de plus précieux , et se laissent ravir en un moment ce même trésor qu'elles ont conservé avec tant de soins et défendu avec tant de constance. Après s'être cachée pendant tant d'années, elle se montra tout-à-coup dans le siècle passé ; moment bien favorable pour les savants d'alors, qui virent ce que personne avant eux n'avoitvu. On fit dans ce siècle tant de découvertes , qu'on peut le regarder non-seulement comme le plus florissant, mais encore comme le premier âge de la philosophie, qui, dans les siècles précédents, n'étoit pas même dans son enfance: c'est alors qu'on mit au jour ces systèmes, qu'on développa ces principes, qu'on découvrit ces méthodes si fécondes et si générales. Nous ne

travaillons plus que d'après ces grands philosophes; il semble que les découvertes d'à présent ne soient qu'un hommage que nous leur rendons, et un humble aveu que nous tenons tout d'eux: nous sommes presque réduits à pleurer, comme Alexandre, de ce que nos pères ont tout fait, et n'ont rien laissé à notre gloire.

C'est ainsi que ceux qui découvrirent un nouveau monde dans le siècle passé s'emparèrent des mines et des richesses qui y étoient conservées depuis si long-temps , et ne laissèrent à leurs successeurs que des forets à découvrir, et des sauvages à reconnoître.

Cependant, messieurs, ne perdons point courage: que savons-nous ce qui nous est réservé? peut-être y a-t-il encore mille secrets cachés: quand les géographes sont parvenus au terme de leurs connoissances, ils placent dans leurs cartes des mers immenses et des climats sauvages ; mais peut-être que dans ces mers et dans ces climats il y a encore plus de richesses que nous n'en avons.

Qu'on se défasse surtout de ce préjugé, que la province n'est point en état de perfectionner les sciences, et que ce n'est que dans les capitales que les académies peuvent fleurir. Ce n'est pas du moins l'idée que nous en ont donnée les poètes, qui semblent n'avoir placé les muses dans les

lieux écartés et le silence des bois, que pour nous faire sentir que ces divinités tranquilles se plaisent rarement dans le bruit et le tumulte de la capitale d'un grand empire.

Ces grands hommes, dont on veut nous empêcher de suivre les traces, ont-ils d'autres yeux que nous '? ont-ils d'autres terres à considérer '? sont-ils dans des contrées plus heureuses'? ont-ils une lumière particulière pour les éclairer ^? la mer auroit-elle moins d'abhiies pour eux ^?la nature enfin est-elle leur mère et notre marâtre pour se dérober plutôt à nos recherches qu'aux leurs? Nous avons été souvent lassés par les difficultés *; mais ce sont les difficultés mêmes qui doivent nous encourager. Nous devons être animés par l'exemple du protecteur qui préside ici: nous en aurons bientôt un plus grand à suivre; notre jeune monarque favorise les muses , et elles auront soin de sa gloire.

* Centum luminibus cinctum caput.'

2 Terras alio sub sole jacentes.

* Locos Iselos , et amœna vireta

Fortuuatorum nemorum, sedesque beatas,

'■ Solemque suum, sua sidéra norunt.

' Num mare pacatum, nuin ventus aniicior esset?

* Sœpe fugam Danai Troja cupiere relicta Moliri.

ACADliMIQUES. Il3

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