‹ Œuvres de Montesquieu (volume 2)Chapitre 36 sur 96 · AU PARLEMENT DE BORDEAUX · texte numérisé non relu

AU PARLEMENT DE BORDEAUX

lois, et faisoient rentrer le monde dans tous les dérèglements qu'elles en avoient bannis.

Que le rôle de l'homme privé ne fasse donc point de tort à celui de l'homme public : car dans quel trouble d'esprit un juge ne jette-t-il pas les parties , lorsqu'elles lui voient les mêmes passions que celles qu'il faut qu'il corrige, et qu'elles trouvent sa conduite répréhensible comme celle qui a fait naître leurs plaintes ! « S'il aimoit la (c justice, diroient-elles, la refuseroit-il aux perce sonnes qui lui sont unies par des liens si doux, « si forts , si sacrés , à qui il doit tenir par tant de « motifs d'estime, d'amour, de reconnoissance, et ce qui peut-être ont mis tout leur bonheur entre « ses mains? »

Les jugements que nous rendons sur le tribunal peuvent rarement décider de notre probité ; c'est dans les affaires qui nous intéressent particulièrement que notre cœur se développe et se fait connoître; c'est là-dessus que le peuple nous juge ; c'est là-dessus qu'il nous craint ou qu'il espère de nous. Si notre conduite est condamnée, si elle est soupçonnée, nous devenons soumis à une espèce de récusation publique; et le droit de juger que nous exerçons est mis , par ceux qui sont obligés de le souffrir, au rang de leurs calamités.

Il est temps, messieurs, de vous parler de ce

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jeune prince, héritier de la justice de ses ancêtres comme de leur couronne. L'histoire ne connoit point de roi qui, dans l'âge mûr et dans la force de son gouvernement, ait eu des jours si précieux à l'Europe, que ceux de l'enfance de ce monarque. Le ciel avoit attaché au cours de sa vie innocente de si grandes destinées, qu'il sembloit être le pupille et le roi de toutes les nations. Les hommes des climats les plus reculés regardoient ses jours comme leurs propres jours. Dans les jalousies des intérêts divers, tous les peuples vivoient dans une crainte commune. Nous , ses fidèles sujets , nous Fi-ançois, à qui on donne l'éloge d'aimer uniquement notre roi, à peine avions nous en ce point l'avantage sur les nations alliées , sur les nations rivales, sur les nations ennemies. Un tel présent du ciel, si grand par ce qui s'est passé , si grand dans le temps présent, nous est encore pour l'avenir une illustre promesse. Né pour la félicité du genre humain, n'y auroit-il que ses suj ets qu'il ne rendroit pas heureux? Il ne sera point comme le soleil , qui donne la vie à tout ce qui est loin de lui , et qui brûle tout ce qui l'approche. Nous venons de voir une grande princesse' sortir du deuil dont elle étoit environnée. Elle a paru , et les peuples divers , dans ces sortes d'évé-

1 Ce discours fut prononcé dans le tepips du mariage du roi (Louis XV).

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noments, uniquement attentifs à leurs intérêts, n'ont regardé que les vertus et les agréments que le ciel a répandus sur elle. Le jeune monarque s'est incliné sur son cœur; la vertu nous est garante pour l'avenir de ce tendre amour que les charmes et les 2:râces ont fait naître.

Soyez, grand roi, le plus heureux des rois Nous, qui vous aimons, bénissons le ciel de ce qu'il a commencé le bonheur de la monarchie par celui de la famille royale. Quelque grande que soit la félicité dont vous jouissez, vous n'avez rien de ce que vos peuples ont mille fois désiré pour vous: nous implorions tous les jours le ciel ; il nous a tout accordé: mais nous l'implorons encore. Puisse votre jeunesse être citée à tous les rois qui viendront après vous !Puissiez-vous, dans un âge plus mûr, n'y trouver rien à reprendre, et, dans les grands engagements où vous entrez , toujours bien sentir ce que doit à l'univers le premier des mortels! puissiez-vous toujours cultiver, dans la paix , des vertus qui ne sont pas moins royales que les vertus miUtaires, et n'oubliez jamais que le ciel, en vous faisant naître, a déjà' fait toute votre grandeur , et que , comme l'immense océan, vous n'avez rien à acquérir!

Que le prince en qui vous avez mis votre principale confiance, qui ne trouve votre gloire que là où il voit votre justice, ce prince inflexible

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comme les lois mêmes; qui décerne toujours ce qu'il a résolu une fois ; ce prince qui aime les règles et ne connoît pas les exceptions , qui se suit toujours lui-même, qui voit la fin comme le commencement des projets, et qui sait réduire les courtisans aux demandes justes, distinguer leurs services de leurs assiduités, et leur apprendre qu'ils ne sont pas plus à vous que vos autres sujets, paisse être long-temps auprès de votre trône , et y partager avec vous les peines de la monarchie !

Avocats, la cour connoît votre intégrité, et elle a du plaisir de pouvoir vous le dire. Les plaintes contre votre honneur n'ont point encore monté jusqu'à elle. Sachez pourtant qu'il ne suffit pas que votre ministère soit désintéressé pour être pur. Vous avez du zèle pour vos parties, et nous le louons ; mais ce zèle devient criminel , lorsqu'il vous fait oublier ce que vous devez à vos adversaires. Je sais bien que la loi d'une juste défense vous oblige souvent de révéler des choses que la honte avoit ensevelies ; mais c'est un mal que nous ne tolérons que lorsqu'il est absolument nécessaire. Apprenez de nous cette maxime , et souvenezvous-en toujours : Ne dites jamais la vérité aux dépens de votre vertu.

Quel triste talent que celui de savoir déchirer les hommes! Les saillies de certains esprits sont

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peut-être les plus grandes épines de notre ministère ; et , bien loin que ce qui fait rire le peuple puisse mériter nos applaudissements , nous pleurons toujours sur les infortunés qu'on déshonore.

Quoi! la honte suivra tous ceux qui approchent de ce sacré tribunal! Hélas ! craint-on que les grâces de la justice ne soient trop pures? Que peuton faire de pis pour les parties? On les fait gémir sur leurs succès mêmes, et on leur rend, pour me servir des termes de l'Écriture, les fruits de la justice amers comme de l'absinthe.

Eh! de bonne foi, que voulez-vous que nous répondions quand on viendra nous dire : « Nous » sommes venus devant vous , et on nous y a cou- » verts de confusion et d'ignominie ; vous avez vu >3 nos plaies , et vous n'avez pas voulu y mettre » d'huile ; vous vouliez réparer les outrages qu'on » nous a faits loin de vous , et on nous en a fait » sous vos yeux de plus réels; et vous n'avez rien » dit : vous que , sur le tribunal où vous étiez , » nous regardions comme les dieux de la terre, » vous avez été muets comme des statues de bois' » et de pierre. Vous dites que vous nous conservez, » nos biens : eh ! notre honneur nous est mille » fois plus cher que nos biens. Vous dites que » vous mettez en sûreté notre vie : ah ! notre hon- » neur nous est bien d'un autre prix que notre » vie. Si vous n'avez pas la force d'arrêter les sail-

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» lies d'un orateur emporté, indiquez-nous du » moins quelque tribunal plus juste que le vôtre, » Que savons-nous si vous n'avez pas partagé le » barbare plaisir que l'on vient de donner à nos » parties , si vous n'avez pas joui de notre déses- » poir, et si, ce que nous vous reprochons comme » une foibîesse, nous ne devons pas plutôt vous » le reprocher comme im crime? «

Avocats, nous n'aurions jamais la force de soutenir de si cruels reproches, et il ne seroit jamais dit que vous auriez été plus prompts à manquer aux premiers devoirs, que nous à vous les faire connoître.

Procureurs , vous devez trembler tous les jours de votre vie sur votre ministère. Que dis-je? vous devez nous faire trembler nous-mêmes. Vous pouvez à tous moments nous fermer les yeux sur la vérité, nous les ouvrir sur des lueurs et des apparences. Vous pouvez nous lier les mains, éluder les dispositions les plus justes et en abuser; présenter sans cesse à vos parties la justice, et ne leur faire embrasser que son ombre; leur faire espérer la fin, et la reculer toujours; les faire marcher dans un dédale d'erreurs. Pour lors, d'autant plus dangereux que vous seriez plus habiles, vous feriez verser sur nous-mêmes une partie de la haine. Ce qu'il y auroit de plus triste dans votre profession , vous le répandriez sur la nôtre ;

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et nous deviendrions bientôt les plus grands cri minels après les premiers coupables. INIais que n'ennoblissez-vous votre profession par la vertu qui les orne toutes ? Que nous serions charmés de vous voir travailler à devenir p}us justes que nous ne les sommes! Avec quel plaisir vous pardonnerions-nous cette émulation ! et combien nos dignités nous paroîtroient-elles viles auprès d'une vertu qui vous seroit chère !

Lorsque plusieurs de vous ont mérité l'estime de la cour, nous nous sommes réjouis des suffrages que nous leur avons donnés : il nous sembloit que nous allions marcher dans des sentiers plus sûrs; nous nous imaginions nous-mêmes avoir acquis un nouveau degré de justice.

Nous n'aurons point , disions-nous , à nous défendre de leurs artifices ; ils vont concourir avec nous à Yœuvre du jour, et peut-être verrons-nous le temps où le peuple sera délivré de tout fardeau. Procureurs, vos devoirs touchent de si près les nôtres, que nous, qui sommes préposés pour vous reprendre , nous vous conjurons de les observer. Nous ne vous parlons point en juges; nous oublions que nous sommes vos magistrats : nous vous prions de nous laisser notre probité , de ne nous point ôter la respect des peuples , et de ne nous point empêcher d'en être les pères.

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