‹ Œuvres de Montesquieu (volume 2)Chapitre 49 sur 96 · PAR LUI-MÊME · texte numérisé non relu

PAR LUI-MÊME

Une personne de ma connoissance disoit : Je vais faire une assez sotte chose, c'est mon portrait : je me connois assez bien.

Je n'ai presque jamais eu de chagrin , encore moins d'ennui.

Ma machine est si heureusement construite, que je suis frappé par tous les objets assez vivement pour qu'ils puissent me donner du plaisir, ^ pas assez pour qu'ils puissent me causer de la peine.

J'ai l'ambition qu'il faut pour me faire prendre part aux choses de cette vie; je n'ai point celle qui pourroit me faire trouver du dégoût dans le poste où la nature m'a mis.

Lorsque je goûte un plaisir, je suis affecté; et je suis toujours étonné de l'avoir recherché avec tant d'indifférence.

J'ai été dans ma jeunesse assez heureux pour

m'attacher à des femmes que j'ai cru qui m'aimoient; dès que j'ai cessé de le croire, je m'en suis détaché soudain.

L'étude a été pour moi le souverain remède contre les dégoûts de la vie, n'ayant jamais €u de chagrin qu'une heure de lecture n'ait dissipé.

Je m'éveille le matin avec une joie secrète de voir la lumière; je vois la lumière avec une espèce de ravissement; et tout le reste du jour je suis content. Je passe la nuit sans m'éveiller ; et le soir, quand je vais au lit, une espèce d'engourdissement m'empêche de faire des réflexions.

Je suis presque aussi content avec des sots qu'avec des gens d'esprit : car il y a peu d'hommes si ennuyeux qui ne m'aient amusé; très-souvent il n'y a rien de si amusant qu'un homme ridicule.

Je ne hais pas de me divertir en moi-même des hommes que je vois , sauf à eux à me prendre à leur tour pour ce qu'ils veulent.

J'ai eu d'abord pour la plupart des grands une crainte puérile; dès que j'ai eu fait connoissance, j'ai passé pi-esque sans milieu jusqu'au mépris.

J'ai assez aimé à dire aux femmes des fadeurs, et à leur rendre des services qui coûtent si peu.

J'ai eu naturellement de l'amour pour le bien et l'honneur de ma patrie , et peu pour ce qu'on appelle la gloire ; j'ai toujours senti une joie se-

DIVERSES. 'AAC)

crète lorsqu'on a fait quelque règlement qui alloit au bien commun.

Quand j'ai voyagé dans les pays étrangers, je m'y suis attaché comme au mien propre, j'ai pris part à leur fortune, et j'aurois souhaité qu'ils fussent dans un état florissant.

J'ai cru trouver de l'esprit à des gens qui passoient pour n'en point avoir.

Je n'ai pas été fâché de passer pour distrait ; cela m'a fait hasarder bien des négligences qui m'auroient embarrassé.

J'aime les maisons où je puis me tirer d'affaire avec mon esprit de tous les jours.

Dans les conversations et à table, j'ai toujours été ravi de trouver un homme qui voulût prendre la peine de briller : un homme de cette espèce présente toujours le flanc, et tous les autres sont sous le bouclier.

Rien ne m'amuse plus que de voir un conteur ennuyeux faire une histoire circonstanciée sans quartier : je ne suis pas attentif à l'histoire, mais à la manière de la faire. Pour la plupart des gens , j'aime mieux les approuver que de les écouter.

Je n'ai jamais voulu souffrir qu'un homme d'esprit s'avisât de me railler deux fois de suite.

J'ai assez aimé ma famille pour faire ce qui allait au bien dans les choses essentielles; mais je me suis affranchi des menus détails.

2 3o PENSÉES

Quoique mon nom ne soit ni bon ni mauvais,

n'ayant guère que deux cent cinquante ans de

noblesse prouvée , cependant j'y suis attaché , et

je serois homme à faire des substitutions.

I Quand je me fie à quelqu'un, je le fais sans ré-

I serve; mais je me fie à très-peu de personnes.

Ce qui m'a toujours donné une assez mauvaise opinion de moi, c'est qu'il y a fort peu d'états dans la république auxquels j'eusse été véritablement propre. Quant à mon métier de président , j'ai le cœur très-droit : je comprenois assez les questions en elles-mêmes ; mais quant à la procédure, je n'y entendois rien. Je m'y suis pourtant appliqué; mais ce qui m'en dégoûtoit le plus, c'est que je voyois à des bêtes le même talent qui me fuyoit, pour ainsi dire.

' Ma machine est tellement composée, que j'ai besoin de me recueillir dans toutes les matières un peu abstraites ;^ans cela mes idées se confondent : et, si je sens que je suis écouté, il me semble dès-lors que toute la question s'évanouit devant moi ; plusieurs traces se réveillent à la fois , il résulte de là qu'aucune trace n'est réveillée. Quant aux conversations de raisonnement où les sujets sont toujours coupés et recoupés, je m'en tire assez bien.

Je n'ai jamais vu couler de larmes sans en être attendri.

Je suis amoureux de l'amitié.

Je pardonne aisément, par la raison que je ne suis pas haineux : il me semble que la haine est douloureuse. Lorsque quelqu'un a voulu se réconcilier avec moi, j'ai senti ma vanité flattée, et j'ai cessé de regarder comme ennemi un homme qui me rendoit le service de me donner bonne opinion de moi.

Dans mes terres, avec mes vassaux , je n'ai jamais voulu que l'on m'aigrît sur le compte de quelqu'un. Quand on m'a dit , si vous saviez les

discours qui ont été tenus! Je ne veux pas les

savoir, ai-je répondu. Si ce qu'on vouloit rapporter étoit faux , je ne voulois pas courir le risque de le croire : si c'étoit vrai, je ne voulois pas prendre la peine de haïr un faquin.

A l'âge de trente-cinq ans j'aimoia encore.

Il m'est aussi impossible d'aller chez quelqu'un dans des vues d'intérêt, qu'il m'est impossible de rester dans les airs.

Quand j'ai été dans le monde, je l'ai aimé comme si je ne pouvois souffrir la retraite; quand j'ai été dans mes terres, je n'ai plus songé au monde.

Quand je vois un homme de mérite , je ne le décompose jamais; un homme médiocre qui a quelques bonnes qualités, je le décompose.

Je suis , je crois, le seul homme qui ait mis des livres an joiu' sans être touché de la réputation

•2 Sa PENSÉES

de bel esprit. Ceux qui m'ont connu savent que, dans mes conversations, je ne cherchois pas trop à le paroître, et que j'avois assez le talent de prendre la langue de ceux avec lesquels je vivois.

J'ai eu le malheur de me dégoûter très-souvent des gens dont j'avois le plus désiré la bienveillance.

Pour mes amis, à l'exception d'un seul, je les ai tous conservés.

Avec mes enfants, j'ai vécu comme avec mes amis.

J'ai eu pour principe de ne jamais faire par autrui ce que je pouvois par moi-même : c'est ce qui m'a porté à faire ma fortune par les moyens que j'avois dans mes mains, la modération et la frugalité, et non par des moyens étrangers, toujours bas ou injustes.

Quand on s'est attendu que je brillerois dans une conversation, je ne l'ai jamais fait : j'aimois mieux avoir un homme d'esprit pour m'appuyer, que des sots pour m'approuver.

11 n'y a point de gens que j'aie plus méprisés que les petits beaux esprits, et les grands qui sont sans probité.

Je n'ai jamais été tenté de faire un couplet de chanson contre qui que ce soit. J'ai fait en ma vie bien des sottises , et jamais des méchancetés.

Je n'ai point paru dépenser, mais je n'ai jamais été avare; et je ne sache pas de chose assez peu

difficile pour que je l'eusse faite pour gagner de l'argent.

Ce qui m'a toujours beaucoup nui , c'est que j'ai toujours méprisé ceux que je n'estimois pas.

Je n'ai pas laissé, je crois, d'augmenter mon bien; j'ai fait de grandes améliorations à mes terres : mais je sentois que c'étoit plutôt pour une certaine idée d'habilité que cela me donnoit , que pour l'idée de devenir plus riche.

En entrant dans le monde , on m'annonça comme un homme d'esprit, et je reçus un accueil assez favorable des gens en place : mais lorsque par le succès des Lettres persanes j'eus peut-être prouvé que j'en avois, et que j'eus obtenu quelque estime de la part du public, celle des gens en place se refroidit ; j'essuyai mille dégoûts. Comptez qu'intérieusement blessés de la réputation d'un homme célèbre , c'est pour s'en venger qu'ils l'humilient, et qu'il faut soi-même mériter beaucoup d'éloges pour supporter patiemment l'éloge d'autrui.

Je ne sache pas encore avoir dépensé quatre louis par air, ni fait une visite par intérêt. Dans ce que j'entreprenois , je n'employois que la prudence commune, et j'agissois moins pour ne pas manquer les affaires que pour ne pas manquer aux affaires.

Je ne me consolerois point de n'avoir pas fait

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fortune, si j'étois né en Angleterre; je ne suis point fâché de ne l'avoir pas faite en France.

J'avoue que j'ai trop de vanité pour souhaiter que mes enfants fassent un jour une grande fortune : ce ne seroit qu'à force de raison qu'ils pourroient soutenir l'idée de moi ; ils auroient besoin (le toute leur vertu pour m'avouer, ils regarderoient mon tombeau comme le monument de leur honte. Je puis croire qu'ils ne le détruiroient pas de leurs propres mains; mais ils ne lerelèveroient pas sans doute , s'il étoit à terre. Je serois l'achoppement éternel de la flatterie , et je les mettrois dans l'embarras vingt fois par jour; ma mémoire seroit incommode, et mon ombre malheureuse tourmenteroit sans cesse les vivants.

La timidité a été le fléau de toute ma vie; elle sembloit obscurcir jusqu'à mes organes, lier ma langue , mettre un nuage sur mes pensées , déranger mes expressions. J'étois moins sujet à ces abattements devant des gens d'esprit que devant des sots : c'est que j'espérois qu'ils m'entendroient , cela me donnoit de la confiance. Dans les occasions, mon esprit, comme s'il avoit fait un effort, s'en tiroit assez bien. Étant à Luxembourg dans la salle où dînoit l'empereur, le prince Rinski me dit :« Vous, monsieur, qui venez de France, vous « êtes bien étonné de voir l'empereur si mal logé.w — Monsieur, lui dis-je, je ne suis^ji»as fàché de

voir un pays où les sujets sont mieux logés que le maître... Étant en Piémont, le roi Victor me dit : « Monsieur, vous êtes parent de M. l'abbé de Monte tesquieu, que j'ai vu ici avec M. l'abbé d'Escc trade ?» — Sire , lui dis -je , votre majesté est comme César, qui n'avoit jamais oublié aucun nom... Je dînois en Angleterre chez le duc de Richemond : le gentilhomme ordinaire La Boine, qui étoit un fat , quoique envoyé de France en Angleterre, soutint que l'Angleterre n'étoit pas plus grande que la Guienne. Je tançai mon envoyé. Le soir, la reine me dit : « Je sais que vous nous « avez défendus contre votre M. de La Boine. » — Madame, je n'ai pu m'imaginer qu'un pays où vous régnez ne fût pas un grand pays.

J'ai la maladie de faire des livres , et d'en être honteux quand je les ai faits.

Je n'ai pas aimé à faire ma fortune par le moyen de la cour; j'ai songé à la faire en faisant valoir mes terres , et à tenir toute ma fortune immédiatement de la main des dieux. N...., qui avoit de certaines fins, me fit entendre qu'on me donneroit une pension ; je dis que n'ayant point fait de bassesses, je n'avois pas besoin d'être consolé par des grâces.

Je suis un bon citoyen; mais, dans quelque pays que je fusse né , je l'aurois été tout de même. Je suis un bon citoyen, parce que j'ai toujours été

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content de l'état où je suis, que j'ai toujours approuvé ma fortune, que je n'ai jamais rougi d'elle, ni envié celle des autres. Je suis un bon citoyen , parce que j'aime le gouvernement où je suis né, sans le craindre, et que je n'en attends d'autre faveur que ce bien inestimable que je ,gartage avec tous mes compatriotes; et je rends grâces au ciel de ce qu'ayant mis en moi de la médiocrité en tout, il a bien voulu mettre un peu de modération dans mon âme.

S'il m'est permis de prédire la fortune de mon ouvrage ', il sera plus approuvé que lu : de pareilles lectures peuvent être un plaisir, elles ne sont jamais un amusement. J'avois co»içu le dessein de donner plus d'étendue et de profondeur à quelques endroits de mon Esprit; j'en suis devenu incapable : mes lectures m'ont affoibli les yeux ; et il me semble que ce qu'il me reste encore de lumière n'est que l'aurore du jour où ils se fermeront pour jamais.

Si je savois quelque chose qui me fût utile et qui fut préjudiciable à ma famille , je le rejetterois de mon esprit. Si je savois quelque chose qui fût utile à ma famille et qui ne le fût pas à ma patrie, je chercherois à l'oubUer. Si je savois quelque chose utile à ma patrie, et qui fût préjudiciable à

* L'Esprit des Lois.

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l'Europe et au genre humain , je le regarderois comme un crime.

Je souhaite avoir des manières simples, recevoir des services le moins que je puis, et en rendre le plus qu'il m'est possible.

Je n'ai jamais aimé à jouir du ridicule des autres. J'ai été peu difficile sur l'esprit des autres. J'étois ami de presque tous les esprits, et ennemi de presque tous les cœurs.

J'aime mieux être tourmenté par mon cœur que par mon esprit.

Je fais faire une assez sotte chose ; c'est ma généalogie.

DES ANCIEJVS.

J'avoue mon goût pour les anciens ; cette antiquité m'enchante, et je suis toujours prêt à dire avec Pline : « C'est à Athènes que vous allez, res- « pectez les dieux. »

L'ouvrage divin de ce siècle, Télémaque , dans lequel Homère semble respirer, est une preuve sans réplique de l'excellence de cet ancien poète. Pope seul a senti la grandeur d'Homère.

Sophocle, Euripide, Eschyle, ont d'abord porté le genre d'invention au point que nous n'avons rien changé depuis aux règles qu'ils nous ont laissées, ce qu'ils n'ont pu faire sans une connoissance parfaite de la nature et des passions.

J'ai eu toute ma vie un goût décidé pour les ouvrages des anciens : j'ai admiré plusieurs critiques faites contre eux, mais j'ai toujours admiré les anciens. J'ai étudié mon goût, et j'ai examiné si ce n'étoit point un de ces goûts malades sur lesquels on ne doit faire aucun fond; mais plus j'ai examiné, plus j'ai senti que j'avois raison d'avoir senti comme j'ai senti.

Les livres anciens sont pour les auteurs, les nouveaux pour les lecteurs.

Plutarque me charme toujours : il y a des circonstances attachées aux personnes qui font grand plaisir.

Qu'Aristote ait été précepteur d'Alexandre, ou que Platon ait été à la cour de Syracuse , cela n'est rien pour leur gloire : la réputation de leur philosophie a absorbé tout.

Cicéron, selon moi, est un des plus grands esprits qui aient jamais été : l'âme toujours beîle lorsqu'elle n'étoit pas foible.

Deux chefs-d'œuvre : la mort de César dans Plutarque, et celle de Néron dans Suétone. Dans l'une, on commence par avoir pitié des conjurés qu'on voit en péril, et ensuite de César qu'on voit assassiné : dans celle de Néron, on est étonné de le voir obligé par degrés de se tuer, sans aucune cause qui l'y contraigne, et cependant de façon à ne pouvoir l'éviter.

Virgile, inférieur à Homère par la grandeur et la variété des caractères, par l'invention admirable, l'égale par la beauté de la poésie.

Belle parole de Sénèque : Sic prœsentibus utaris voluptatibus ^ utfuturis non noceas.

La même erreur des Grecs inondoit toute leur philosophie; mauvaise physique, mauvaise morale, mauvaise métaphysique. C'est qu'ils ne sentoientpas la différence qu'il y a entre les qualités positives et les qualités relatives. Comme Aristote s'est trompé avec son sec, son humide, son chaud, son froid , Platon et Socrate se sont trompés avec leur beau, leur bon, leur sage: grande découverte qu'il n'y avoit pas de qualité positive.

Les termes de beau, de bon, de noble, de grand , de parfait , sont des attributs des objets , lesquels sont relatifs aux êtres qui les considèrent. Il faut bien se mettre ce principe dans la tête; il est l'éponge de presque tous les préjugés ; c'est le fléau de la philosophie ancienne , de la physique d' Aristote , de la métaphysique de Platon : et si on lit les dialogues de ce philosophe , on trouvera qu'ils ne sont qu'un tissu de sophismes faits par l'ignorance de ce principe. Malebranche est tombé dans mille sophismes pour l'avoir ignoré.

Jamais philosophe n'a mieux fait sentir aux hommes les douceurs de la vertu et la dignité

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de leifi- être que Marc Anton in : le cœur est touthé, l'âme agrandie, l'esprit élevé.

Plagiat : avec très-peu d'esprit on peut faire cette objection-là. Il n'y a plus d'originaux, grâce aux petits génies. Il n'y a pas de poète qui n'ait tiré toute sa philosophie des anciens. Que deviendroient les commentateurs sans ce privilège? Us ne pcurroient pas dire : Horace a dit ceci.... Ce passage se rapporte à telcautre de Théocrite, où il est dit... Je m'engage de trouver dans Cardan les pensées de quelque auteur que ce soit, le moins subtil. ;

On aime à lire les ouvrages des anciens pour voir d'autres préjugés.

Il faut réfléchir sur la Politique d'Aristote et sur les deux Républiques de Platon , si l'on veut avoir une juste idée des lois et des mœurs des anciens Grecs. \

Les chercher dans leurs historiens , c'est comme si nous voulions trouver les nôtres en lisant les guerres de Louis XIV.

République de Platon , pas plus idéale que celle de Sparte.

Pour juger les hommes, il faut leur passer les préjugés de leur temps.

DES MODERKFS.

Nous n'avons pas d'auteur tragique qui donne

DIVERSES. l!\ l

à lame de plus grands mouvements que Crébillon, qui nous arrache plus à nous-mêmes, qui nous remplisse plus de la vapeur du dieu qui l'agite : il vous fait entrer dans le transport des bacchantes. On ne sauroit juger son ouvrage, parce qu'il commence par troubler cette partiei de l'âme qui réfléchit. C'est le véritable tragique de nos jours, le seul qui sache bien exiter la véritable passion de la tragédie , la terreur. Un ouvrage original en fait toujours construire cinq ou six cents autres : les derniers se servent des premiers à peu près comme les géomètres se servent de formules.

J'ai entendu la première représentation d'Inès de Castro de M. de La Motte. J'ai bien vu qu'elle n'a réussi qu'a force d'être belle , et qu'elle a plu aux spectateurs malgré eux. On peut dire que la grandeur de la tragédie , le sublime et le beau , y régnent partout. H y a un second acte qui , à mon goût, est plus beau que tous les autres : j'y ai trouvé un art souvent caché qui ne se dévoile pas à la première représentation , et je me suis senti plus touché la dernière fois que la première.

Je me souviens qu'en sortant d'une pièce intitulée Ésope à la cour, je fus si pénétré du désir d'être plus honnête homme , que je ne sache pas avoir formé une résolution plus forte; bien différent de cet ancien qui disoit qu'il n'étoit jamais

KONTË»'-^. (Tuv. rrttl.

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sorti des spectacles aussi vertueux qu'il y étoit entré. C'est qu'ils ne sont plus la même chose.

Dans la plupart des auteurs je vois l'homme qui écrit; dans Montaigne, l'homme qui pense.

Les maximes de La Rochefoucauld sont les proverbes des gens d'esprit.

Ce qui commence à gâter notre comique , c'est que nous voulons chercher le ridicule des passions, au lieu de chercher le ridicule des manières. Or les passions ne sont pas des ridicules par elle-mémes. Quand on dit qu'il n'y a point de qualités absolues, cela ne veut pas dire qu'il n'y en a point réellement , mais que notre esprit ne peut pas les déterminer.

Quel siècle que le nôtre, où il y a tant de critiques et de juges , et si peu de lecteurs !

Voltaire n'est pas beau, il n'est que joli, il seroit honteux pour l'académie que Voltaire en fût, et il lui sera quelque jour honteux qu'il n'en ait pas été.

Les ouvrages de Voltaire sont comme les visages mal proportionnés qui brillent de jeunesse.

Voltaire n'écrira jamais une bonne histoire. Il est comme les moines , qui n'écrivent pas pour le sujet qu'ils traitent, mais pour la gloire de leur ordre. Voltaire écrit pour son couvent.

Charles XII, toujours dans le prodige, étonne et n'est pas grand. Dans cette histoire , il y a un

inoiccau admirable, la retraite de Schiilemboiire, morceau écrit aussi vivement qu'il y. en ait. L'auteur manque quelquefois de sens.

Plus le poème de la Ligue paroît éti-e V Enéide, moiiiS il l'est.

Toutes les épithètes de J. - B. Rousseau disent beaucoup; mais elles disent toujours trop, et expriment toujours au-delà.

Parmi les auteurs qui ont écrit sur l'histoire de France , les uns avoient peut-être trop d'érudition pour avoir assez de génie, et les autres trop de génie pour avoir assez d'érudition.

S'il faut donner le caractère de nos poètes, je compare Corneille à jNIichel Ange , Racine à Raphaël, ivîarot au Corrèze, La Fontaine au Titien , Despréaux au Dominiquin , Crébillon aiUptjuerchin, Voltaire au Guide, Fontenelle au Bernin , Chapelle, La Fare, Chaulieu,àu Permesan; Régnier au Georgion, La Motte à Rembrand; Chapelain est au-dessous d'Albert Durer. Si nous avions un jMilton , je le comparerois à Jules Romain ; si nous avions le Tasse , nous le comparelions au Carrache ; si nous avions l'Arioste, nous ne le comparerions à personne, parce que personne ne peut lui être comparé.

Un honnête homme ( M. Rollin ) a, par ses ouvrages d'histoire , enchanté le public. C'est le cœur qui parle au cœur ; on sent une secrète satis-

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faction d'entendre parler la vertu : c'est l'abeille de la France.

Je n'ai guère donné mon jugement que sur les auteurs que j'estimois, n'ayant guère lu, autant qu'il m'a été possible , que ceux que j'ai crus les meilleurs.

On parloit devant Montesquieu du roman de don Quichotte. « Le meilleur livre des Espace gnols, dit-il, est celui qui se moque de tous (i les autres. »

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