A DES OI3SERVATIO>'S DE GROSLEY
SUR l'esprit des lois. '
Je suis bien touché, monsieur, de l'approbation que vous donnez à mon livre , et encore plus
1 N. B. Les endroits guillemettés contiennent les objections de Grosley. Son manuscrit en renferme encore d'autres auxquelles Montesquieu n'a pas repondu , et que voici :
« Liv. y, chap. vi. Comment chaque Athénien étoit-il obligé de » rendre compte de la manière dont il gagnoit sa vie, si les répu- ■» bliques grecques ne vouloient pas que leurs citoyens s'appli- ' quassent au commerce, à l'agriculture, ni aux arts? »
I Liv. V, chap. xix. Parmi les corollaires de ce livre ne pourroit- » on pas examiner si d'une répubhque corrompue on pourroit faire » une boime monarchie; et si, par la faute du peuple, une consti- » tution peut passer du monarchisme au despotisme ? »
« Liv. XXXI, chap. XXII. Les femmes n'auroient pas dû succé- » der chez les Visigoths , suivant les principes là posés. »
( Note des premiers^ éditeurs. )
de ce que vous l'avez lu la plume à la main. Vos doutes sont ceux d'une personne très-intelligente. Voici en courant quelques réponses, et telles que le peu de temps que j'ai m'a permis de les faire.
« De Vesclûvage^ liv. XV, chap. ii, et chap. xx, » liv. XVTII. Il est du droit des gens chez les Tar- » tares de venger par le sang des vaincus celui que )> leur coûtent leurs expéditions. Chez les Tar- » taines , au moins , l'esclavage n'est-il pas du droit » des gens , et ne devroit-il pas son origine à la » pitié ? »
L'esclavage qui seroit introduit à l'occasion du droit des gens d'une nation qui passeroit tout au fil de l'épée seroit peut-être moins cruel que la mort, mais il ne seroit point conforme à la pitié.
De deux choses contraires à l'humanité, il peut y en avoir une qui v soit plus contraire que l'autre: j'ai prouvé ailleurs que le droit des gens, tiré de la nature , ne permet de tuer qu'en cas de nécessité. Or , dès qu'on fait un homme esclave , il n'y a pas eu de nécessité de le tuer.
« Un homme lihre ne peut se vendre, parce » que la liberté a un prix pour celui qui l'achète , » et qu'elle n'en a point pour celui qui la vend ; » mais dans le cas du débiteur qui se vend à son » créancier , n'y a-t-il pas un prix de la part du » débiteur qui se vend ? »
C'est une mauvaise vente que celle du débiteur
insolvable qui se vend. Il donne une chose inestimable pour une chose de néant.
« Les esclaves du cliap. vi, liv. XV, ressemblent » moins aux esclaves qu'aux clientsdes Romains, » ou aux anciens vassaux et arrière-vassaux. »
Je n'ai point cherché au chap. vi du liv. XV l'origine de l'esclavage qui a été, mais l'origine de l'esclavage qui peut ou doit être.
« Il auroit fallu examiner (liv. XV, chap. xviii ) » s'il n'est pas plus aisé d'entreprendre et d'exécu- » ter de grandes constructions, avec des esclaves , » qu'avec des ouvriers à la journée. »
Il vaut mieux des gens payés à la journée que des esclaves : quoi qu'on dise des pyramides et des ouvrages immenses que ceux-ci ont élevés, nous en avons fait d'aussi grands sans esclaves.
Pour bien juger de l'esclavage, il ne faut pas examiner si les esclaves seroient utiles à la petite partie riche et voluptueuse de chaque nation; sans doute qu'ils lui seroient utiles ; mais il faut prendre un autre point de vue, et supposer que dans chaque nation , dans chaque ville , dans chaque village , on tirât au sort pour que la dixième partie qui auroit les billets blancs fût libre , et que les neuf dixièmes qui auroient les billets noirs fussent soumises à l'esclavage de l'autre, et lui donnassent un droit de vie et de mort, et la propriété de tous leurs biens. Ceux
qui parlent le plus en faveur de l'esclavage seroient ceux qui l'auroient le plus en horreur , et les plus misérables l'auroient en horreur encore. Le cri pour l'esclavage est donc le cri des richesses et de la volupté, et non pas celui du bien général des hommes ou celui des sociétés particulières.
Qui peut douter que chaque homme ne soit bien content d'être le maître d'un autre? Cela est aussi dans l'état politique, par des raisons de nécessité : cela est intolérable dans l'état civil.
J'ai fait sentir que nous sommes libres dans l'état politique, par la raison que nous ne sommes point égaux : ce qui rend certains articles du livre en question obscurs et ambigus, c'est qu'ils sont souvent éloignés d'autres qui les expliquent , et que les chaînons de îa chaîne que vous avez remarquée sont très-souvent éloignés les uns des autres.
«Liv. XIX, chap. ix. L'orgueil est un dange- » reux ressort pour un gouvernement. La paresse, » la pauvreté, l'abandon de tout, en sont les » suites et les effets ; mais l'orgueil n'étoit-il pas le » principal ressort du gouvernement romain ? » N'est-ce pas l'orgueil , la hauteur , la fierté qui » a soumis l'univers aux Romains. Il semble que » l'orgueil porte aux grandes choses , et que la » vanité se concentre dans les petites.
» Liv. XIX, chap. xxvii. Les nations libres sont » fières et superbes, les autres peuvent plus aiséw ment être vaines. »
Quant à la contradiction du liv. XIX, chap. ix, avec le liv. XIX, chap. xxvii, elle ne vient que de ce que les êtres moraux ont des effets différents , selon qu'ils sont unis à d'autres. L'orgueil , joint à une vaste ambition , et à la grandeur des idées , produisit de certains effets chez les Romains; l'orgueil, joint à une grande oisiveté avec la foiblesse de l'esprit, avec l'amour des commodités de la vie, en produit d'autres chez d'autres nations. Celui qui a formé les doutes a beaucoup plus de lumières qu'il n'en faut pour bien sentir ces différences, et faire les réflexions que je n'ai pas le temps de faire ici.
Il n'y a qu'à considérer les divers genres de supériorité que les hommes, suivant diverses circonstances , sont portés à se donner les uns sur les autres.
« Liv. XIX, chap. xxii. Quand un peuple n'est » pas religieux , on ne peut faire usage du serment » que quand celui qui jure est sans intérêt, comme » le juge et les témoins, »
Sur le doute du chap. xxii , liv. XIX, il est trèshonorable à un magistrat qui le forme ; mais il est toujours vrai qu'il y a des intérêts plus prochains et plus éloignés.
« Ne pourroit-on pas objecter contre les effets » différents que les différents climats produisent, » dans le système de l'auteur, que les lions, tigres, » léopards , etc., sont plus vifs et plus indomp- » tables que nos ours, nos sangliers, etc. ? »
Sur le doute du liv. XXIV, chap. ii, cela dépend de la nature des espèces particulières des animaux.
« Liv. XXIII, chap. xv. Imaginons que tous les » moulins périssent en un jour, sans qu'il soit » possible de les rétablir. Où prendroit-on en » France des bras pour y suppléer? Tous les bras y> que cela ôteroit aux arts, aux manufactures, se- » roient autant de bras perdus pour eux , si les » moulins n'existoient pas. A l'égard des machines » en général qui simplifient les manufactures en w diminuant le prix , elles indemnisent le manu- » facturier par la consommation qu'elles augmen- » tent; et si elles ont pour objet une matière que » produit le pays , elles en augmentent la consom- » mation. »
A l'égard des moulins , ils sont très-utiles , surtout dans l'état présent. On ne peut entrer dans le détail; ce qu'on en a dit dépend de ce principe qui est presque toujours vrai : plus il y a de bras employés aux arts, plus il y en a d'employés nécessairement à l'agriculture. Je parle de l'état présent de la plupart des nations; toutes ces
36o LETTRES
choses demandent beaucoup de distinctions, limi- ;tations, etc.
a Liv. XXVI, chap. m. La loi d'Henri II, pour w obliger de déclarer les grossesses au magistrat, M n'est point contre la défense naturelle. Cette dé- » claration est une espèce de confession. La con- » fession est-elle contraire à la défense naturelle ? M Et le magistrat obligé au secret en est un meiln leur dépositaire qu'une parente dont l'auteur )) propose l'expédient. »
Quant à la loi qui oblige les filles de révéler , la défense de la pudeur naturelle dans une fille est aussi conforme à la nature que la défense de sa vie ; et l'éducation a augmenté l'idée de la défense de sa pudeur , et a diminué l'idée de la crainte de perdre la vie.
« Liv. XIV, chap. xiv. Il y est parlé des chan- » gements que le climat fait dans les lois des peu- » pies. Les femmes qui avoient beaucoup de li- » berté parmi les Germains et les Wisigoths d'ori- » gine furent resserrées étroitement par ces der- » niers , lorsqu'ils furent établis en Espagne. » L'imagination des législateurs s'échauffa à me- » sure que celle du peuple s'alluma. En rappro- » chant cela des chap. ix et x du liv. XVI sur la » nécessité de la clôture des femmes dans les pays » chauds, ne sera-t-on pas étonné que ces mêmes » Wisigoths qui redoutoient les femmes, leurs in-
ï> trigues, leurs indiscrétions, leurs goûts, leurs » dégoûts, leurs passions grandes et petites, n'aient » point craint de leur laisser la bride , en les décla- » rant (liv. XYlIl, chap. xxii ) capables de succéj) der à la couronne, abandonnant l'exemple des » Germains et le leur même? Le climat ne devoiî-il » pas au contraire éloigner les femmes du trône? »
Sur les doutes du liv. XIV, chap. xiv, et du liv. XVIII, chap. xxii , Tun et l'autre sont des faits dont on ne peut douter; s'ils paroissent contraires, c'est qu'ils tiennent à des causes particulières.
« Liv. XXX, chap. v, vi, vu et viii. Abandon- » nez aux Francs les terres des domaines ; ils au- » ront des terres, et les Gaulois ne seront point M dépouillés. ))
Liv. XXX, chap. v, vi, vu et viii. Cela peut être, et que le patrimoine public ait suffi pour former les fiefs. L'histoire ne prouve autre chose, si ce n'est cju'il y a eu un partage, et les monuments prouvent que le partage ne fut pas du total.
Voilà , monsieur , les éclaircissements que vous m'avez paru souhaiter; et comme votre lettre fait voir une personne très au fait de ces matières, et qui joint au savoir beaucoup d'intelligence, j'ai écrit tout ceci très-rapidement. Du reste, l'édition la plus exacte est la dernière édition imprimée en 3 vol. in-i2, à Paris, chez Huart, libraire, rue
Saint-Jacques, près la fontaine Saint-Severin. — J'ai l'honneur d'être, monsieur, avec des sentiments remplis d'estime , votre très-humble et trèsobéissant serviteur.
A M. L'ABBÉ VENUTL
A Bordeaux.
Je suis bien fâché, mon cher abbé, que vous partiez pour l'Italie (75), et encore plus que vous ne soyez pas content de nous. Je vois pourtant sur ce qui m'est revenu, qu'on n'a pas pensé à manquer à la considération qui voiô est due si légitimement. Je souhaite bien que vous ayez satisfaction dans votre voyage d'Italie, et jesouhaiterois bien qu'après ce temps de pèlerinage vous passassiez dans une plus heureuse transmigration , et telle que votre mérite personnel la demande. Si vous pouvez retirer votre dissertation de chez le président Barbot, qui la regarde comme des livres sibyllins, j'en ferai usage ici à votre profit : mais votre lettre ne le fait pas espérer. Faites, je vous prie, mes compliments à notre comtesse et à madame Duplessis (76). Si vous faites votre
voyage entièrement par terre vous verrez à Turin le commandeur de Solar, qui y viendra de Rome. Adieu, mon cher abbé : conservez-moi de l'amitié , et croyez qu'en quelque lieu du monde que je sois , vous aurez un ami fidèle.
De Paris, le i8 mai 1750.