AU GRAND-PRIEUR SOLAR
A Turin.
Votre excellence a beau dire, je ne trouve pas les excuses que vous m' apportez de la rareté de vos lettres assez bonnes pour vous la pardonner; et c'est parce que je ne trouve pas vos raisons assez bonnes que je vous écris en cérémonie pour me venger.
Je vous dirai pour nouvelle que l'on vient d'exiler un conseiller de notre parlement parce qu'il a prêté sa plume à coucher les remontrances que le corps a cru devoir faire au roi ; et ce qu'il y a de plus incroyable encore, est que l'exil a été ordonné sans qu'on ait même lu les remontrances.
L'abbé de Guasco est de retour de son voyage de Londres, dont il est fort content. Il se loue beaucoup de monsieur et de madame de Mirepoix, à qui vous l'aviez recommandé : il dit qu'ils sont fort aimés dans ce pays-là. Notre abbé, enthousiasmé du succès de l'inoculation, dont il s'est donné la peine de faire un cours à Londres , s*est avisé de la prôner un jour en présence de madame
la duchesse du Maine à Sceaux, mais il en a été traité comme les apôtres qui prêchent des vérités inconnues. Madame la duchesse se mit en fureur, et lui dit qu'on voyoit bien qu'il avoit contracté la férocité des Anglois , et qu'il étoit honteux qu'un homme de son caractère soutînt une thèse aussi contraire à l'humanité. Je crois que son apostolat ne fera pas fortune à Paris (79). En effet, comment se persuader qu'un usage asiatique qui a passé en Europe par les mains des Anglois , et nous est prêché par un étranger , puisse être cru bon chez nous , qui avons le droit exclusif du ton et des modes ? L'abbé compte de faire un voyage en Italie au printemps prochain : il me charge de vous dire qu'il se fait d'avance un grand plaisir de vous trouver à Turin. Je voudrois bien pouvoir me flatter de le partager avec lui ; mais je crois que mon vieux château et mon cuvier me rappelleront bientôt dans ma province; car depuis la paix mon vin fait encore plus de fortune en Angleterre qu'en a fait mon livre. Je vous prie de dire les choses les plus tendres de ma part à M. le marquis de Breil, et de me donner bientôt des nouvelles des deux personnes que j'aime et queje respecte le plus à Turin.
De Paris , ce
A M. L'ABBÉ VENUTI
Mor.' cher abbé , je ne vous ai point encore remercié de la place distinguée que vous m'avez donnée dans votre Triomphe f8o). Vous êtes Pétrarque, et moi pas grand'chose. M. Tercier (8i) m'a écrit pour me prier de vous remercier de sa part de l'exemplaire que je lui ai envoyé, et de vous dire que M. de Pu} Isieux avoit reçu le sien avec toute sorte de satisfaction (82). Comme il n'en est venu ici que très-peu d'exemplaires , je ne pourrai pas encore vous marquer le succès de l'ouvrage ; mais j'en ai ouï dire du bien , et il me paroît que c'est de la belle poésie.
Et te fecére poetam Piérides.
ViRG. Ecl. IX.
Je ne puis pas m'accoutumer, mon cher abbé, à penser que vous n'êtes plus à Bordeaux : vous .y avez laissé bien des amis qui vous regrettent beaucoup : je vous assure que je suis bien de ce nombre. Écrivez-moi quelquefois. J'exécuterai vos ordres à l'égard d'Huart, et du recueil de vos disserta-
tions : vous vous mettez très-fort à la raison , et il doit sentir votre générosité. Je verrai M. de La Curne : je ferai parler à l'abbé Le Bœuf; et, s'il n'est point un bœuf, il verra qu'il y a très-peu à corriger à votre dissertation. Le président Barbot (83) devroit bien vous trouver de la dissertation perdue comme une épingle dans la botte de foin de son cabinet. Effectivement il est bien ridicule d'avoir, fait une incivilité à madame de Pontac, en faisant tant valoir une augmentation de loyer que nous ne toucherons point, et d'avoir si mal fait les affaires de l'académie (84). Envoyezmoi ce que vous voulez ajouter aux dissertations que j'ai. Adieu, mon cher abbé; je vous salue et embrasse de tout mon cœur.
De Paris, le 3o octobre i-jSo.
XLvn.
A M. L'ABBÉ COMTE DE GUASCO
Mojv cher abbé , il est bon d'avoir l'esprit bien fait, mais il ne faut pas être la dupe de l'esprit des autres. Monsieur l'intendant peut dire ce qu'il lui plaît : il ne sauroit se justifier d'avoir manqué de parole à l'académie, et de l'avoir induite en erreur par <\e fausses promesses. Je ne suis pas surpris que.
sentant ses torts, il cherche à se justifier: mais vous, qui avez été témoin de tout, ne devez point vous laisser surprendre par des excuses qui ne valent pas mieux que ses promesses. Je me trouve trop bien de lui avoir rendu son amitié ^ pour en vouloir encore. A quoi bon l'amitié d'un homme en place qui est toujours dans la. méfiance, qui ne trouve juste que ce qui est dans son système, qui ne sait jamais faire le plus petit plaisir ni rendre aucun service? Je me trouverai mieux d'être hors de portée de lui en demander , ni pour les autres ni pour moi , car je serai délivré par là de bien des importunités.
Dulcis inexpertis cultura potentis îimici : Expertus metuL
HoBAT. Epist. lib. I, ep. 18.
Il faut éviter une coquette qui n'est que coquette et ne donne que de fausses espérances. Voilà mon dernier mot. Je me flatte que notre duchesse entrera dans mes raisons, son francalleu n'en sera ni plus ni moins.
Je suis très-flatté du souvenir de M. l'abbé Oliva (85). Je me rappelle toujours avec délices les moments que je passai dans la société littéraire de cet Italien éclairé, qui a su s'élever au-dessus des préjugés de sa nation. Il ne fallut pas moins que le despotisme et les tracasseries d'un P. Tournera ine pour me faire quitter une société dont
38o LETTRES
j'auTois voulu profiter. C'est une vraie perte pour les gens de lettres que la dissolution de ces sortes de petites académies libres, et il est fâcheux pour vous que celle du P. Desmolets (86) soit aussi culbutée- J'exige que vous m'écriviez encore avant votre départ pour Turin, et je vous somme d'une lettre dès que vous y serez arrivé. Adieu.
A Paris, le 5 décembre i75o.
A M. L'ABBÉ VENUTI
A Bordeaux.
Il ne faut point vous flatter , mon cher abbé , que l'abbé de Guasco vous écrive de sa main triomphante : mais si vous étiez ex-ministre des affaires étrangères, il iroit dîner chez vous pour vous consoler (87). Le pauvre homme promène son œil sur toutes les brochures , prodigue son mauvais estomac pour toutes les invitations de dîners d'ambassadeurs, et ruine sa poitrine au service de son Cantimir (88) et de son Clément V; ce qui n'empêche pas qu'on ne trouve son Can-. timir très-froid ; mais c'est la faute de feu son excellence.
FABIILli RES. 38 r
Il n'y a aucune apparence que j'aille en Angleterre; il y en a une beaucoup plus grande que j'irai à La Brède. J'écris une lettre de félicitation au président de La Lane sur sa réception à l'académie. Bonardi, le président de cette académie, qui est venu me raconter tous les dîners qu'il a faits depuis son retour chez tous les beaux esprits qui dînent , avec la généalogie (89) des dîneurs , m'a dit qu'il adressoit sa première lettre à notre nouvel associé ; et je pense que vous trouverez que cela est dans les règles. Je vois que notre académie se change en société de francsmaçons, excepté qu'on n'y boit ni qu'on n'y chante : mais on y bâtit , et M. de Tourny est notre roi Hiram qui nous fournira les ouvriers ; mais je doute qu'ail nous fournisse les cèdres.
Je crois que le prince de Craon est actuellement à Vienne; mais il va arriver en Lorraine ; et si vous m'envoyez votre lettre, je la lui ferai tenir. Il faut bien que je vous donne des nouvelles d'Italie sur X Esprit des Lois ; M. le duc de Nivernais en écrivit il y a trois semaines à M. de Forcalquier, d'une manière que je ne saurois vous répéter sans rougir. Il y a deux jours qu'il en reçut une autre, dans laquelle il marque que, dès qu'il parut à Turin , le roi de Sardaigne le lut. Il ne m'est pas non plus permis de répéter ce qu'il en dit : je vous dirai seulement le fait ; c'est qu'il le donna pour
le lire à son fils le duc de Savoie , qui l'a lu deux fois : le marquis de Breil me mande qu'il lui a dit qu'il vouloit le lire toute sa vie. Il y a bien de la fatuité à moi de vous mander ceci; mais comme -c'est un fait public , il vaut autant que je le dise qu'un autre; et vous concevez bien que je dois aveuglément approuver le jugement des princes d'Italie. Le marquis de Breil me mande que S. A. R. le duc de Savoie a un génie prodigieux, une conception et un bon sens admirables. .
Huart, libraire , voudroit fort avoir la traduction en vers latins du docteur Clansy (90) , du commencement du Temple de Gnide, pour en faire un corps avec la traduction italienne (91) et l'original : voyez lequel des deux vous pourriez faire , ou de me faire copier ces vers, ou d'obtenir de l'académie de m'envoyer l'imprimé, que je vous renverrois ensuite.
A propos , le portrait (92) de madame de Mirepoix a fait à Paris et à Versailles une très-grande fortune : je n'y ai point contribué pour la ville de Bordeaux, car j'avois détaché l'abbé de Guasco pour en dire du mal. Vous , qui êtes l'esprit de tous les esprits, vous devriez le traduire, et j'enverrois votre traduction à madame de Mirepoix à Londres; je n'en ai point de copie, mais le président Barbot l'a , ou bien M. Dupin. Vous savez que tout ceci est une badinerie qui fut faite à Lu-
néville pour amuser une minute le roi de Pologne.
J'oubliois de vous dire que tout est compensé dans ce monde. Je vous ai parlé des jugements de l'Italie sur YEsprit des lois (gS). Il va paroître à Paris une ample critique faite par M. Dupin , fermier général. Ainsi me voilà cité au tribunal de la makôte^ comme j'ai été cité à celui du journal de Trévoux. Adieu, mon cher abbé. Voilà une épîtreà la Bonardi (94)- Je vous salue et embrasse de tout mon cœur.
Ne soyez point la dupe de la traduction , car si l'esprit ne vous en dit rien , il ne vaut pas la peine que vous y rêviez un quart d'heure.
De Paris.