‹ Œuvres de Montesquieu (volume 3)Chapitre 103 sur 168 · LETTRE XC · texte numérisé non relu

LETTRE XC

USBEK A IBBEN

A Smyrne.

De cette passion générale que la nation françoise a pour la gloire , il s'est formé dans l'esprit des particuliers un certain je ne sais quoi qu'on appelle point d'honneur ; c'est proprement lé caractère de chaque profession : mais il est plus marqué chez les gens de guerre , et c'est le point d'honneur par excellence. Il me seroit bien difficile de te faire sentir ce que c'est , car nous n'en avons point précisément d'idée.

Autrefois les François , surtout les nobles , ne suivoient guère d'autres lois que celles de ce point d'honneur : elles régloient toute la conduite de leur vie ; et elles étoient si sévères qu'on ne pouvoit, sans une peine plus cruelle que la mort, je ne dis pas les enfreindre , mais en éluder la plus petite disposition.

').ll LETTRES PERSANES.

Quand il s'agissoit de régler les différends, elles ne prescrivoient guère qu'une manière de décision, qui étoit le duel, qui tranchoit toutes les difficultés. Mais ce qu'il y avoit de mal , c'est que souvent le jugement se rendoit entre d'autres parties que celles qui y étoient intéressées.

Pour peu qu'un homme fût connu d'un autre , il falloit qu'il entrât dans la dispute , et qu'il payât de sa personne comme s'il avoit été lui-même en colère. Il se sentoit toujours honoré d'un tel choix et d'une préférence si flatteuse ; et tel qui n'auroit pas voulu donner quatre pistoles à un homme pour le sauver de la potence lui et toute sa famille ne faisoit aucune difficulté d'aller risquer pour lui mille fois sa vie.

Cette manière de décider étoit assez mal imaginée; car, de ce qu'un homme étoit plus adroit ou plus fort qu'un autre , il ne s'ensuivoit pas qu'il eût de meilleures raisons.

Aussi les rois l'ont-ils défendue sous des peines très sévères; mais c'est en vain : l'honneur, qui veut toujours régner, se révolte, et il ne reconnoît point de lois.

Aussi les François sont dans un état bien violent ; car les mêmes lois de l'honneur obligent un honnête homme de se venger quand il a été offensé ; mais d'un autre côté la justice le punit des plus cruelles peines lorsqu'il se venge. Si l'on suit les

lois de l'honneur, on périt sur un échafaucJ ; si l'on suit celles de la justice, on est banni pour jamais de la société des hommes : il n'y a donc que cette cruelle alternative, ou de mourir, ou d'être in-

digne de vivre.

De Paris, le i8 de la lune de Gemma di, 2, 17 15.

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