LETTRE CXXXIII
RICA A***
J'allai l'autre jour voir une grande bibliothèque dans un couvent de dervis, qui en sont comme les dépositaires , mais qui sont obligés d'y laisser entrer tout le monde à certaines heures.
En entrant je vis un homme grave qui se promenoit au milieu d'un nombre innombrable de volumes qui l'entouroient. J'allai à lui et le priai de me dire quels étoient quelques uns de ces livres que je voyois mieux reliés les uns que les autres. Monsieur, me dit-il, j'habite ici une terre étrangère; je n'y connois personne. Bien des gens me font de pareilles questions ; mais vous voyez bien que je n'irai pas lire tous ces livres pour les satisfaire : j'ai mon bibliothécaire qui vous donnera satisfaction, car il s'occupe nuit et jour à déchiffrer tout ce que vous voyez là : c'est un homme qui n'est bon à rien , et qui nous est très à charge parce qu'il ne travaille point pour le couvent. Mais j'entends l'heure du réfectoire qui sonne : ceux qui, comme moi, sont à la tête d'une communauté doivent être les premiers à tous les exercices. En disant cela le moine me poussa dehors ,
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ferma la porte, et, comme s'il eût volé, disparut à mes yeux.
De Paris , le 2 r de la lune de Rahmazan , 1719.
LETTRE GXXXIV.
RICA A
Je retournai le lendemain à cette bibliothèque , où je trouvai tout un autre homme que celui que j'avois vu la première fois. Son air étoit simple, sa physionomie spirituelle, et son abord très affable. Dès que je lui eus fait connoître ma curiosité, il se mit en devoir de la satisfaire , et même en qualité d'étranger, de m'instruire.
Mon père, lui dis -je, quels sont ces gros volumes qui tiennent tout ce côté de bibliothèque ? Ce sont , me dit-il , les interprètes de l'Écriture. Il y en a un grand nombre! lui repartis-je : il faut que l'Ecriture fût bien obscure autrefois , et bien claire à présent. Reste-t-il encore quelques doutes? peut-il y avoir des points contestés ? S'il y en a, bon dieu ! s'il y en a! me répondit-il; il y en a presque autant que de lignes. Oui ! lui dis- je : et qu'ont donc fait tous ces auteurs ? Ces auteurs , me repartit-il , n'ont point cherché dans l'Écriture ce qu'il faut croire , mais ce qu'ils croient eux-mêmes : ils ne l'ont point regardée comme un livre où étoient
contenus les dogmes qu'ils dévoient recevoir, mais comme un ouvrage qui pourroit donner de l'autorité à leurs propres idées : c'est pour cela qu'ils en ont corrompu tous les sens, et ont donné la torture à tous les passages. C'est un pays où les hommes de toutes les sectes font des descentes, et vont comme au pillage ; c'est un champ de bataille où les nations ennemies qui se rencontrent livrent bien des combats, où l'on s'attaque, où l'on s'escarmouche de bien des manières.
Tout près de là vous voyez les livres ascétiques ou de dévotion; ensuite les livres de morale, bien plus utiles ; ceux de théologie doublement inintelligibles et par la matière qui y est traitée et par la manière delà traiter ; les ouvrages des mystiques, c'est-à-dire des dévots qui ont le cœur tendre. Ah î mon père, lui dis-je, un moment; n'allez pas si vite; parlez-moi de ces mystiques. Monsieur, ditil , la dévotion échauffe un cœur disposé à la tendresse , et lui fait envoyer des esprits au cerveau qui réchauffent de même , d'où naissent les extases et les ravissements. Cet état est le délire de la dévotion ; souvent il se perfectionne , ou plutôt dégénère en quiétisme : vous savez qu'un quiétiste n'est autre chose qu'un homme fou , dévot et libertin.
I Voici les casuistes qui mettent au jour les secrets I de la nuit, qui forment dans leur imagination tous
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les monstres que le démon d'amour peut produire, les rassemblent , les comparent , et en font l'objet éternel de leurs pensées : heureux si leur cœur ne se met pas de la partie, et ne devient pas lui-même complice de tant d'égarements si naïvement décrits et si nuement peints ?
Vous voyez, monsieur, que je pense librement et que je vous dis tout ce que je pense. Je suis naturellement naïf, et plus encore avec vous qui êtes un étranger , qui voulez savoir les choses , et les savoir telles qu'elles sont. Si je voulois , je ne vous parlerois de tout ceci qu'avec admiration; je vous dirois sans cesse : Gela est divin ! cela est respectable ! il y a du merveilleux ! Et il en arriveroit, de deux choses l'une, ou que je vous tromperois, ou que je me déshonorerois dans votre esprit.
Nous en restâmes là : une affaire qui survint au dervis rompit notre conversation jusqu'au lendemain.
De Paris, le iS de la lune de Rahmazan, 1719.
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LETTRE GXXXV.
RICA A***
Je revins à l'heure marquée, et mon homme me mena précisément dans l'endroit où nous nous étions quittés. Voici, me dit-il, les grammairiens, les glossateurs et les commentateurs. Mon père, lui dis -je, tous ces gens -là ne peuvent -ils pas se dispenser d'avoir du bon sens? Oui, dit-il, ils le peuvent; et même il n'y paroît pas : leurs ouvrages n'en sont pas plus mauvais ; ce qui est très commode pour eux. Cela est vrai, lui dis -je; et je connois bien des philosophes qui feroient bien de s'appliquer à ces sortes de sciences.
Voilà, poursuivit -il, les orateurs qui ont le talent de persuader indépendamment des raisons ; et les géomètres qui obligent un homme malgré lui d'être persuadé , et le convainquent avec tyrannie.
Voici les livres de métaphysique qui traitent de si grands intérêts , et dans lesquels l'infini se rencontre partout ; les livres de physique qui ne trouvent pas plus de merveilleux dans l'économie du vaste univers que dans la machine la plus simple de nos artisans.
Les livres de médecine, ces monuments de la
y^^ r.FTTRFS PFBSANFS.
fragilité de la nature et de la puissance de l'art , qui font trembler quand ils traitent des maladies même les plus légères, tant ils nous rendent la mort présente, mais qui nous mettent dans une sécurité entière quand ils parlent de la vertu des remèdes comme si nous étions devenus immortels.
Tout près de là sont les livres d'anatomie, qui contiennent bien moins la description des parties du corps humain que les noms barbares qu'on leur a donnés; chose qui ne guérit ni le malade de son mal , ni le médecin de son ignorance.
Voici la chimie qui habite tantôt l'hôpital , et tantôt les petites maisons, comme des demeures qui lui sont également propres.
Voici les livres de science , ou plutôt d'ignorance occulte; tels sont ceux qui contiennent quelque espèce de diablerie : exécrables selon la plupart des gens , pitoyables selon moi. Tels sont encore les livres d'astrologie judiciaire. Que dites -vous, mon père ? Les livres d'astrologie judiciaire ! repartis-je avec feu; et ce sont ceux dont nous faisons le plus de cas en Perse. Ils règlent toutes les actions de notre vie , et nous déterminent dans toutes nos entreprises : les astrologues sont proprement nos directeurs ; ils font plus , ils entrent dans le gouvernement de l'état. Si cela est, me dit -il, vous vivez sous un joug bien plus dur que celui de la raison : voilà le plus étrange de tous les
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empires : je plains bien une famille, et encore plus une nation qui se laisse si fort dominer par les planètes. Nous nous servons, lui repartis-je, de l'astrologie comme vous vous servez de l'algèbre. Chaque nation a sa science, selon laquelle elle règle sa politique. Tous les astrologues ensemble n'ont jamais fait tant de sottises en notre Perse qu'un seul de vos algébristes en a fait ici. Croyezvous que le concours fortuit des astres ne soit pas une règle aussi sûre que les beaux raisonnements de votre faiseur de système ? Si l'on comptoit les voix là dessus en France et en Perse , ce seroit un beau sujet de triomphe pour l'astrologie ; vous verriez les calculateurs bien humiliés ; quel accablant corollaire n'en pourroit-on pas tirer contre eux !
Notre dispute fut interrompue , et il fallut nous quitter.
De Paris, le 26 de la lune de Ralimazan , 17 19.