‹ Œuvres de Montesquieu (volume 3)Chapitre 148 sur 168 · LETTRE CXLI · texte numérisé non relu

LETTRE CXLI

RICA A USBEK

J'irai te voir sur la fin de la semaine. Que les jours couleront agréablement avec toi!

Je fus présenté il y a quelques jours à une dame de la cour, qui avoit quelque envie de voir ma figure étrangère. Je la trouvai belle, digne des regards de notre monarque et d'un rang auguste dans le lieu sacré où son cœur repose.

Elle me fit mille questions sur les mœurs des Persans et sur la manière de vivre des Persanes. Il me parut que la vie du sérail n'étoit pas de son goût , et qu'elle trouvoit de la répugnance à voir un homme partagé entre dix ou douze femmes. Elle ne put voir sans envie le bonheur de l'un , et sans pitié la condition des autres. Comme elle aime la lecture, surtout celle des poètes et des romans, elle souhaita que je parlasse des nôtres. Ce que je lui en dis redoubla sa curiosité : elle me pria de lui faire traduire un fragment de quelques uns de ceux que j'ai apportés. Je le fis , et je lui envoyai

LETTRFS PIRSANFS. 1)1

quelques jours après un conte persan. Peut-être seras-tu bien aise de le voir travesti :

Du temps de Cheik-x4.ii-Can , il y avoit en Perse une femme nommée Z uléma : elle savoit par cœur tout le saint Alcoran : il n'y avoit point de dervis qui entendît mieux qu'elle les traductions des saints prophètes ; les docteurs arabes n'avoient rien dit de si mystérieux qu'elle n'en comprît tous les sens; et elle joignoit à tant de connoissances un certain caractère d'esprit enjoué qui laissoit à peine deviner si elle vouloit amuser ceux à qui elle parloit, ou les instruire.

Un jour qu'elle éloit avec ses compagnes dans une des salles du séi-aii , une d'elles lui demanda ce qu'elle pensoit de l'autre vie, et si elle aj ou toit foi à cette ancienne tradition de nos docteurs, que le paradis n'est fait que pour les hommes.

C'est le sentiment commun , leur dit-elle : il n'y a rien que l'on n'ait fait pour dégrader notre sexe. Il y a même une nation répandue par toute la Perse , qu'on appelle la nation juive, qui soutient par l'autorité de ses livres sacrés que nous n'avons point d'ame.

Ces opinions si injurieuses n'ont d'autre origine que l'orgueil des hommes, qui veulent porter leur supériorité au delà même de leur vie, et ne pensent pas que dans le grand jour toutes les créatures pa-

roîtront devant Dieu comme le néant , sans, qu'il y ait entre elles de prérogatives que celles que la vertu y aura mises.

Dieu ne se bornera point dans ses récompenses; et comme les hommes qui auront bien vécu et bien usé de l'empire qu'ils ont ici bas sur nous seront dans un paradis plein de beautés célestes et ravissantes, et telles que, si im mortel les avoit vues, il se donneroit aussitôt la mort dans l'impatience d'en jouir : aussi les femmes vertueuses iront dans un lieu de délices , où elles seront enivrées d'un torrent de voluptés, avec des hommes divins qui leur seront soumis : chacune d'elles aura un sérail dans lequel ils seront enfermés, et des eunuques, encore plus fidèles que les nôtres , pour les garder.

J'ai lu, ajouta-t-elle, dans un livre arabe, qu'un homme nommé Ibrahim étoit d'une jalousie insupportable. Il avoit douze femmes extrêmement belles, qu'il traitoit d'une manière très dure : il ne se fioit plus à ses eunuques ni aux murs de son sérail; il les tenoit presque toujours sous la clef, enfermées dans leur chambre, sans qu'elles pussent se voir ni se parler; car il étoit même jaloux d'une amitié innocente : toutes ses actions prenoient la teinture de sa brutalité naturelle ; jamais une douce parole ne sortit de sa bouche, et jamais il ne fit le moindre signe qui n'ajoutât quelque chose à la rigueur de leur esclavage.

Un jour qu il les avoit toutes assemblées clans une salle de son sérail , une d'entre elles , plus hardie que les autres , lui reprocha son mauvais naturel. Quand on cherche si fort les moyens de se faire craindre, lui dit- elle , on trouve toujours auparavant ceux de se faire haïr. Nous sommes si malheureuses que nous ne pouvons nous empêcher de désirer un changement : d'autres à ma place souhaiteroient votre mort; je ne souhaite que la mienne ; et ne pouvant espérer d'être séparée de vous que par là, il me sera encore bien doux d'en être séparée. Ce discours, qui auroit dû le toucher, le fit entrer dans une furieuse colère ; il tira son poignard et le lui plongea dans le sein. Mes chères compagnes, dit-elle d'une voix mourante, si le ciel a pitié de ma vertu, vous serez vengées. A ces mots , elle quitta cette vie infortunée pour aller dans le séjour des délices , où les femmes qui ont bien vécu jouissent d'un bonheur qui se renouvelle toujours.

D'abord elle vit une prairie riante dont la verdure étoit relevée par les peintures des fleurs les plus vives : un ruisseau, dont les eaux étoicnt plus pures que le crystal, y faisoit un nombre infini de détours. Elle entra ensuite dans des bocages charmants, dont le silence n'est interrompu que par le doux chant des oiseaux. De magnifiques jardins se présentèrent ensuite; la nature les avoit ornés

LETTRES PEJISANES.

avec sa simplicité et toute sa magnificence. Elle trouva enfin un palais superbe préparé pour elle, et rempli d'hommes célestes destinés à ses plaisirs. Deux d'entre eux se présentèrent aussitôt pour la déshabiller ; d'autres la mirent dans le bain , et la parfumèrent des plus délicieuses essences : on lui donna ensuite des habits infiniment plus riches que les siens ; après quoi on la mena dans une grande salle où elle trouva un feu fait avec des bois odoriférants , et une table couverte des mets les plus exquis. Tout sembloit concourir au ravissement de ses sens : elle entendoit d'un côté une musique d'autant plus divine qu'elle étoit plus tendre ; de l'autre , elle ne voyoit que des danses de ces hommes divins, uniquement occupés à lui plaire. Cependant tant de plaisirs ne dévoient servir qu'à la conduire insensiblement à des plaisirs plus grands. On la mena dans sa chambre; et après l'avoir encore une fois déshabillée , on la porta dans un lit superbe, où deux hommes d'une beauté charmante la reçurent dans leurs bras. C'est pour lors qu'elle fut enivrée , et que ses ravissements passèrent même ses désirs. Je suis toute hors de moi, leur disoit-elle: je croirois mourir si je n'étois sûre de mon immortalité. C'en est trop, laissez-moi; je succombe sous la violence des plaisirs. Oui, vous rendez un peu le calme à mes sens; je commence à respirer, et à revenir à moi-même. D'où vient

que Ton a oté les flambeaux ? Que ne puis-je à présent considérer votre beauté divine! que ne puis-je voir !... Mais pourquoi voir ? Vous me faites rentrer dans mes premiers transports. O dieux ! que ces ténèbres sont aimables! Quoi! je serai immortelle, et immortelle avec vous! je serai..., Non, je vous demande grâce; car je vois bien que vous êtes gens à n'en demander jamais.

Après plusieurs commandements réitérés , elle fut obéie ; mais elle ne le fut que lorsqu'elle voulut l'être bien sérieusement. Elle se reposa languissamment, et s'endormit dans leurs bras. Deux moments de sommeil réparèrent sa lassitude : elle reçut deux baisers qui l'enflammèrent soudain et lui firent ouvrir les yeux. Je suis inquiète, dit-elle ; j e crains que vous ne m'aimiez plus. G'étoit un doute dans lequel elle nevouloitpas rester long-temps: aussi eut -elle avec eux tous les éclaircissements qu'elle pouvoit désirer. Je suis désabusée , s'écriat-elle; pardon , pardon ; je suis sûre de vous. Vous ne me dites rien ; mais vous prouvez mieux que tout ce que vous me pourriez dire: oui, oui, je vous le confesse , on n'a jamais tant aimé. Mais quoi ! vous vous disputez tous deux l'honneur de me persuader ! Ah ! si vous vous disputez , si vous joignez l'ambition au plaisir de ma défaite , je suis perdue ; vous serez tous deux vainqueurs , il n'y

3^)G i.etitkF.s pfusanfs.

aura (jue moi de vaincue : mais je vous vendrai

bien cher la victoire.

Tout ceci ne fut interrompu que par le jour. Ses fidèles et aimables domestiques entrèrent dans sa chambre, et firent lever ces deux jeunes hommes , que deux vieillards ramenèrent dans les lieux où ils étoient gardés pour ses plaisirs. Elle se leva ensuite , et parut d'abord à cette cour idolâtre dans les charmes d'un déshabillé simple , et ensuite couverte des plus somptueux ornements. Cette nuit l'avoit embellie ; elle avoit donné de la vie à son teint et de l'expression à ses grâces. Ce ne fut pendant tout le jour que danses , que concerts , que festins, que jeux, que promenades; et l'on remarquoit qu'Anaïs se déroboit de temps en temps, et voloit vers ses deux jeunes héros. Après quelques précieux instants d'entrevue , elle revenoit vers la troupe qu'elle avoit quittée, toujours avec un visage plus serein. Enfin sur le soir on la perdit tout-à-fait: elle alla s'enfermer dans le sérail, où elle vouloit, disoit-elle , faire connoissance avec ces captifs immortels qui dévoient à jamais vivre avec elle. Elle visita donc les appartements de ces lieux les plus reculés et les plus charmants , où elle compta cinquante esclaves d'une beauté miraculeuse : elle erra toute la nuit de chambre en chambre, recevant partout des hommages toujours différents et toujours les mêmes.

Voilà comment l'immortelle Aiiaïs passoit sa vie, tantôt dans des plaisirs éclatants, tantôt dans des plaisirs solitaires ; admirée d'une troupe brillante, ou bien aimée d'un amant éperdu : souvent elle quittoit un palais enchanté pour aller dans une grotte champêtre : les fleurs sembloient naître sous ses pas, et les jeux se présentoient en foule au devant d'elle.

Il y avoit plus de huit jours qu'elle étoit dans cette demeure heureuse, que, toujours hors d'ellemême, elle n'avoit pas fait une seule réflexion : elle avoit joui de son bonheur sans le connoître, et sans avoir eu un seul de ces moments tranquilles où l'ame se rend pour ainsi dire compte à ellemême , et s'écoute dans le silence des passions.

Les bienheureux' ont des plaisirs si vifs qu'ils peuvent rarement jouir de cette liberté d'esprit : c'est pour cela qu'attachés invinciblement aux objets présents, ils perdent entièrement la mémoire des choses passées , et n'ont plus aucun souci de ce qu'ils ont connu ou aimé dans l'autre vie.

Mais Anaïs , dont l'esprit étoit vraiment philosophe, avoit passé presque toute sa vie à méditer : elle avoit poussé ses réflexions beaucoup plus loin qu'on n'auroit du l'attendre d'une femme laissée à elle-même. La retraite austère que son mari lui avoit fait garder ne lui avoit laissé que cet avantage.

C'est cette force d'esprit qui lui avoit fait mépri-

ser la crainte dont ses compagnes étoient frappées, et la mort , qui cle\ oit être la fin de ses peines et le commencement de sa félicité.

Ainsi elle sortit peu à peu de l'ivresse des plaisirs, et s'enferma seule dans un appartement de son palais. Elle se laissa aller à des réflexions bien douces sur sa condition passée et sur sa félicité présente ; elle ne put s'empêcher de s'attendrir sur le raallieur de ses compagnes: on est sensible à des tourments que l'on a partagés. Anaïs ne se tint pas dans les simples bornes de la compassion ; plus tendre envers ces infortunées, elle se sentit portée à les secourir.

Elle donna ordre à un de ces jeunes hommes qui étoient auprès d'elle de prendre la figure de son mari, d'aller dans son sérail, de s'en rendre maître, de l'en chasser, et d'y rester à sa place jusqu'à ce qu'elle le rappelât.

L'exécution fut prompte : il fendit les airs, arriva à la porte du sérail d'Ibrahim , qui n'y étoit pas : il frappe , tout lui est ouvert : les eunuques tombent à ses pieds. Il vole vers les appartements où les femmes d'Ibrahim étoient enfermées. Il avoit , en passant, pris les clefs dans la poche de ce jaloux, à qui il s'étoit rendu invisible. Il entre , et les surprend d'abord par son air doux et affable; et bientôt après il les surprend davantage par ses empressements et par la rapidité de ses entreprises. Toutes

LETTRES PERSANES. l^Q

eurent leur part de l'étonnement; et elles l'auroient pris pour un songe s'il y eût eu moins de réalité.

Pendant que ces nouvelles scènes se jouent dans le sérail , Ibrahim heurte , se nomme , tempête et crie. Après avoir essuyé bien des difficultés, il entre , et jette les eunuques dans un désordre extrême. Il marche à grands pas; mais il recule en arrière , et tombe des nues quand il voit le faux Ibrahim , sa véritable image , dans toutes les libertés d'un maître. Il crie au secours ; il veut que les eunuques lui aident à tuer cet imposteur ; mais il n'est pas obéi. Il n'a plus qu'une bien foible ressource, c'est de s'en rapporter au jugement de ses femmes. Dans une heure , le faux Ibrahim avoit séduit tous ses juges. L'autre est chassé et traîné indignement hors du sérail ; et il auroit reçu la mort mille fois, si son rival n'avoit ordonné qu'on lui sauvât la vie. Enfin le nouvel Ibrahim , resté maître du champ de bataille , se montra de plus en plus digne d'un tel choix , et se signala par des miracles jusqu'alors inconnus. Vous ne ressemblez pas à Ibrahim , disoient ces femmes. Dites plutôt que cet imposteur ne me ressemble pas , disoit le triomphant Ibrahim : comment faut-il faire pour être votre époux , si ce que je fais ne suffit pas ?

Ah! nous n'avons garde de douter, dirent les

36o LETTRES PERSANES.

femmes i si vous n'êtes pas Ibrahim , il nous suffit que vous ayez si bien mérité de l'être : vous êtes plus Ibrahim en un jour qu'il ne l'a été dans le cours de dix années. Vous me promettez donc , reprit-il , que vous vous déclarerez en» ma faveur contre cet imposteur? N'en doutez pas, dirent-elles d'une commune voix : nous vous jurons une fidélité éternelle : nous n'avons été que trop long-temps abusées : le traître ne soupçonnoit point notre vertu, il ne soupçonnoit que sa foiblesse : nous voyons bien que les hommes ne sont point faits comme lui; c'est à vous sans doute qu'ils ressemblent : si vous saviez combien vous nous le faites haïr! Ah! je vous donnerai souvent de nouveaux sujets de haine , reprit le faux Ibrahim ; vous ne connoissez point encore tout le tort qu'il vous a fait. Nous jugeons de son injustice parla grandeur de votre vengeance, reprirent -elles. Oui, vous avez raison , dit l'homme divin ; j'ai mesuré l'expiation au crime : je suis bien aise que vous soyez contentes de ma manière de punir. Mais , dirent ces femmes , si cet imposteur revient , que feronsnous? Il lui seroit, je crois, difficile de vous tromper, répondit-il : dans la place que j'occupe auprès de vous , on ne se soutient guère par la ruse; et d'ailleurs je l'enverrai si loin que vous n'entendrez plus parler de lui. Pour lors je prendrai sur moi le soin de votre bonheur. Je ne serai

point jaloux ; je saurai m'assurer de vous sans vous gêner; j'ai assez bonne opinion de mon mérite pour croire que vous me serez fidèles : si vous n'étiez pas vertueuses avec moi , avec qui le seriezvous? Cette conversation dura long- temps entre lui et ces femmes , qui , plus frappées de la différence des deux Ibraliims que de leur ressemblance, ne songeoient pas même à se faire éclaircir de tant de merveilles. Enfin le mari , désespéré , revint encore les troubler : il trouva toute sa maison dans la joie , et ses femmes plus incrédules que jamais. La place n'étoit pas tenable pour un jaloux; il sortit furieux ; et un instant après le faux Ibrahim le suivit, le prit, le transporta dans les airs et le laissa à deux mille lieues de là.

O dieux ! dans quelle désolation se trouvèrent ces femmes dans l'absence de leur cher Ibrahim^. Déjà leurs eunuques avoient repris leur sévérité naturelle ; toute la maison étoit en larmes ; elles s'imaginoient quelquefois que tout ce qui leur étoit arrivé n'étoit qu'un songe ; elles se regardoient toutes les unes les autres, et se rappeloient les moindres circonstances de ces étranges aventures. Enfin le céleste Ibrahim revint, toujours plus aimable : il leur parut que son voyage n'avoit pas été pénible. Le nouveau maître prit une conduite si opposée à celle de l'autre , qu'elle surprit tous les voisins. Il cono;édia tous les eunuques,

rendit sa maison accessible à tout le monde : il ne voulut pas même souffrir que ses femmes se voilassent. C'étoit une chose singulière de les voir dans les festins parmi des hommes , aussi libres qu'eux. Ibrahim crut, avec raison, que les coutumes du pays n'étoient pas faites pour des citoyens comme lui. Cependant il ne se refusoit aucune dépense : il dissipa avec une immense profusion les biens du jaloux, qui, de retour trois ans après des pays lointains où il avoit été transporté, ne trouva plus que ses femmes et trente-six enfants.

De Paris, le 26 de la lune de Gemmadi, 1720.

LETTRE GXLII.

RICA A USBEK

Voici une lettre que je reçus hier d'un savant ; elle te paroîtra singulière.

« Monsieur,

« Il y a six mois que j'ai recueilli la succession « d'un oncle très riche qui m'a laissé cinq ou « six cent mille livres , et une maison superbe- « ment meublée. Il y a plaisir d'avoir du bien u lorsqu'on en sait faire un bon usage. Je n'ai

« point d'ambition, ni de goût pour les plaisirs : je « suis presque toujours enfermé dans un cabinet , « où je mène la vie d'un savant. C'est dans ce lieu « que l'on trouve un curieux amateur de la vénère rable antiquité. %

« Lorsque mon oncle eût fermé les yeux , j'au- « rois fort souhaité de le faire enterrer avec les « cérémonies observées par les anciens Grecs et « Romains ; mais je n'avois pour lors ni lacryma- « toires j ni urnes , ni lampes antiques.

« Mais depuis je me suis bien pourvu de ces pré- « cieuses raretés. Il y a quelques jours que je « vendis ma vaisselle d'argent pour acheter une « lampe de terre qui avoit servi à un philosophe « stoïcien. Je me suis défait de toutes les glaces « dont mon oncle avoit couvert presque tous les « murs de ses appartements , pour avoir un petit « miroir un peu fêlé , qui fut autrefois à l'usage de « Virgile : je suis charmé d'y voir ma figure repré- « sentée au lieu de celle du cygne de Mantoue. Ce « n'est pas tout : j'ai acheté cent louis d'or cinq « ou six pièces d'une monnoie de cuivre qui avoit « cours il y a deux mille ans. Je ne sache pas avoir « à présent dans ma maison un seul meuble qui ce n'ait été fait avant la décadence de l'empire. J'ai « un petit cabinet de manuscrits fort précieux et « fort chers : quoique je me tue la vue à les lire , « j'aime beaucoup mieux m'en servir que des

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« exemplaires imprimés, (jui ne sont pas si cor- « rects , et que tout le monde a entre les mains. « Quoique je ne sorte presque jamais, je ne laisse « pas d'avoir une passion démesurée de connoître « tous les anciens che«iirxs qui étoient du temps « des Romains. Il y en a un qui est près de chez « moi , qu'un proconsul des Gaules fit faire il y a « environ douze cents ans : lorsque je vais à ma « maison de campagne , je ne manque jamais d'y « passer, quoiqu'il soit très incommode et qu'il « m'allonge de plus d'une lieue ; mais ce qui me « fait enrager, c'est qu'on y a mis des poteaux de « bois de distance en distance pour marquer l'éloi- « gnement des villes voisines. Je suis désespéré de « voir ces misérables indices au lieu des colonnes « milliaires qui y étoient autrefois : je ne doute pas « que je ne les fasse rétablir par mes héritiers , et « que je ne les engage à cette dépense par mon a testament. Si vous avez , monsieur, quelque ma- « nuscrit persan , vous "me ferez plaisir de m'en « accommoder; je vous le paierai tout ce que vous « voudrez , et je vous donnerai par dessus le « marché quelques ouvrages de ma façon par lescc quels vous verrez que je ne suis point un membre ce inutile de la république des lettres. Vous y re- « marquerez entre autres une dissertation où je « fais voir que la couronne dont on se servoit au- « trefois dans les triomphes étoit de chêne , et non

« pas de laurier : vous en admirerez une autre oii «je prouve, par de doctes conjectures tirées des « plus graves auteurs grecs, que Camby se fut blessé « à la jambe gauche , et non pas à la droite ; une « autre où je démontre qu'un petit front étoit une « beauté très recherchée chez les Romains. Je vous «enverrai encore un volume in-quarto en forme (c d'explication d'un vers du sixième livre de \ Enéide (c de Virgile. Vous ne recevrez tout ceci que dans « quelques jours; et quant à présent je me con- « tente de vous envoyer ce fragment d'un ancien « mythologiste grec , qui n'avoit point paru jusce ques ici , et que j'ai découvert dans la poussière ce d'une bibliothèque. Je vous quitte pour une « affaire importante que j'ai sur les bras : il s'agit « de restituer un beau passage de Pline le natura- « liste , que les copistes du cinquième siècle ont « étrangement défiguré.

« Je suis, etc. »

FRAGMENT d'uN ANCIEN MYTHOLOGISTE.

« Dans une île près des Orcades il naquit un « enfant qui avoit pour père Éole, dieu des vents, « et pour mère une nymphe de Calédonie. On dit « de lui qu'il apprit tout seul à compter avec ses ce doigts, et que dès l'âge de quatre ans il distincc guoit si parfaitement les métaux , que sa mère c( ayant voulu lui donner une bague de laiton au

«lieu (Vune d'or, il reconnut la tromperie et la « jeta par terre.

« Dès qu'il fut grand , son père lui apprit le se- (c cret d'enfermer les vents dans des outres , qu'il a vendoit ensuite à tous les voyageurs; mais comme « la marchandise n'étoit pas fort prisée dans son « pays , il le quitta, et se mit à courir le monde en « compagnie de l'aveugle dieu du hasard.

« 11 apprit dans ses voyages que dans la Bétique « l'or reluisoit de toutes parts ; cela fit qu'il y préce cipita ses pas. Il y fut fort mal reçu de Saturne , « qui régnoit pour lors ; mais ce dieu ayant quitté (c la terre, il s'avisa d'aller dans tous les carrefours, ic où il crioit sans cesse d'une voix rauque : Peuples a de Bétique , vous croyez être riches parce que « vous avez de l'or et de l'argent! votre erreur me (c fait pitié; croyez -moi, quittez le pays des vils (c métaux ; venez dans l'empire de l'imagination , « et je vous promets des richesses qui vous éton- « neront vous-mêmes. Aussitôt il ouvrit une grande « partie des outres qu'il avoit apportées , et il dis- « tribua de sa marchandise à qui en voulut.

« Le lendemain il revint dans les mêmes carrece fours, et il s'écria : Peuples de Bétique, voulezc( vous être riches? Imaginez -vous que je le suis ce beaucoup , et que vous l'êtes beaucoup aussi : « mettez -vous tous les matins dans l'esprit que i< votre fortune a doublé pendant la nuit; levez-

« VOUS ensuite ; et si vous avez des créanciers, allez « les payer de ce que vous aurez imaginé , et dites- « leur d'imaginer à leur tour.

« Il reparut quelques jours après , et il parla (c ainsi : Peuples de Bétique , je vois bien que votre « imagination n'est pas si vive que les premiers (c jours, laissez-vous conduire à la mienne : je met- (c trai tous les matins devant vos yeux un écriteau « qui sera pour vous la source des richesses : vous « n'y verrez que quatre paroles; mais elles seront « bien significatives , car elles régleront la dot de « vos femmes, la légitime de vos enfants, le nombre « de vos domestiques. Et quant à vous, dit-il à ceux « de la troupe qui étoient le plus près de lui , quant « à vous, mes chers enfants (je puis vous appeler « de ce nom , car vous avez reçu de moi une seconde « naissance), mon écriteau décidera de la magnic( ficence de vos équipages, de la somptuosité de (( vos festins , du nombre et de la pension de vos (( maîtresses.

« A quelques jours de là, il arriva dans le carre- « four , tout essoufflé ; et , tout transporté de co- <f 1ère , il s'écria : Peuples de Bétique , je vous avois « conseillé d'imaginer , et je vois que vous ne le « faites pas; hé bien , à présent je vous l'ordonne. « Là dessus il les quitta brusquement : mais la récc flexion le rappela sur ses pas. J'apprends que c( quelques uns de vous sont assez détestables pour

a conserver leur or et leur argent. Encore passe « pour de l'argent; mais pour de l'or... pour de « Tor... Ah! cela me met dans une indignation !... c( Je jure par mes outres sacrées que , s'ils ne «viennent me l'apporter, je les punirai sévèreic ment. Puis il ajouta d'un air tout-à-fait persuasif: « Croyez -vous que ce soit pour garder ces misé- « râbles métaux que je vous les demande? Une « marque de ma candeur, c'est que, lorsque vous c( me les apportâtes il y a quelques jours , je vous a en rendis sur-le-champ la moitié.

« Le lendemain on l'aperçut de loin , et on le « vit s'insinuer avec une voix douce et flatteuse : « Peuples de Bétique, j'apprends que vous avez ce une partie de vos trésors dans les pays étrangers ; « je vous prie , faites -les-moi venir, vous me ferez « plaisir, et je vous en aurai une reconnoissance a éternelle.

« Le fils d'Éole parloit à des gens qui n'avoient « pas grande envie de rire ; ils ne purent pourtant a s'en empêcher; ce qui fit qu'il s'en retourna bien « confus. Mais, reprenant courage, il hasarda ente core une petite prière : Je sais que vous avez des « pierres précieuses; au nom de Jupiter, défaites- « vous - en ; rien ne vous appauvrit comme ces « sortes de choses ; défaites-vous-en , vous dis-je. « Si vous ne le pouvez pas par vous-même , je vous « donnerai des hommes d'aff^iires excellents. Que

a de richesses vont couler chez vous si vous faites « ce que je vous conseille ! Oui, je vous promets a tout ce qu'il y a de plus pur dans mes outres.

« Enfin il monta sur un tréteau , et , prenant une « voix plus assurée, il dit : Peuples de Bétique, j'ai « comparé l'heureux état dans lequel vous êtes « avec celui où je vous trouvai lorsque j'arrivai a ici; je vous vois le plus riche peuple de la terre : « mais , pour achever votre fortune , souffrez que «je vous ôte la moitié de vos biens. A ces mots, « d'une aile légère , le fils d'Eole disparut , et laissa :< ses auditeurs dans une consternation inexpri- « mable ; ce qui fit qu'il revint le lendemain , et « parla ainsi : Je m'aperçus hier que mon discours c( vous déplut extrêmement ; eh bien ! prenez que « je ne vous aie rien dit. Il est vrai, la moitié c'est « trop. Il n'y a qu'à prendre d'autres expédients « pour arriver au but que je me suis proposé, ce Assemblons nos richesses dans un même endroit; ce nous le pouvons facilement , car elles ne tiennent « pas un gros volume. Aussitôt il en disparut lesl « trois quarts. »

De Paris, le 9 de la lune de Chahban, 1720.

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