‹ Œuvres de Montesquieu (volume 3)Chapitre 166 sur 168 · ROXANE A USBEK · texte numérisé non relu

ROXANE A USBEK

A Paris.

Oui, je t'ai trompé ; j'ai séduit tes eunuques ; je me suis jouée de ta jalousie, et j'ai su de ton affreux sérail faire un lieu de délices et de plaisirs.

Je vais mourir ; le poison va couler dans mes veines; car que ferois-je ici, puisque le seul homme qui me retenoit à la vie n'est plus ? Je meurs ; mais mon ombre s'envole bien accompagnée : je viens d'envoyer devant moi ces gardiens sacrilèges qui ont répandu le plus beau sang du monde.

Commentas-tu pensé que je fusse assez crédule pour m'imaginer que je ne fusse dans le monde que pour adorer tes caprices; que pendant que tu te permets tout , tu eusses le droit d'affliger tous mes désirs ? Non : j'ai pu vivre dans la servitude; mais j'ai toujours été libre. J'ai réformé tes

LETTRES PERSANES. /|o/>

lois sur celles de la nature, et mon esprit s'est toujours tenu dans l'indépendance.

Tu devrois me rendre grâces encore du sacrifice que je t'ai fait; de ce que je me suis abaissée jusqu'à te paroître fidèle ; de ce que j'ai lâchement gardé dans mon cœur ce que j'aurois dû faire paroître à toute la terre ; enfin de ce que j'ai profané la vertu en souffrant qu'on appelât de ce nom ma soumission à tes fantaisies.

Tu étois étonné de ne point trouver en moi les transports de l'amour : si tu m'avois bien connue , tu y aurois trouvé toute la violence de la haine.

Mais tu as eu long- temps l'avantage de croire qu'un cœur comme le mien t'étoit soumis. Nous étions tous deux heureux : tu me croyois trompée, et je te trompois.

Ce langage sans doute te paroît nouveau. Seroit-il possible qu'après t'avoir accablé de douleurs, je te forçasse encore d'admirer mon coura£re?Mais c'en est fait, le poison me consume , ma force m'abandonne ; la plume me tombe des mains -, je sens affoiblir jusqu'à ma haine; je me meurs.

Du sérail d'Ispalian, le 8 de la lune de Relnab, i, 1720.

FIN DES iKTXRES PERSANES.

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