‹ Œuvres de Montesquieu (volume 3)Chapitre 3 sur 168 · PAR D'ALEMBERT · texte numérisé non relu

PAR D'ALEMBERT

L'intérêt que les bons citoyens prennent à V Encyclopédie j et le grand nombre de gens de lettres qui luiconsacrent leurs travaux, semblent nous permettre de la regarder comme un des monuments les plus propres à être dépositaires des sentiments de la patrie, et des hommages qu'elle doit aux hommes célèbres qui l'ont honorée. Persuadés néanmoins que M. de Montesquieu étoit en droit d'attendre d'autres panégyristes que nous , et que la douleur publique eût mérité des interprètes plus éloquents , nous eussions renfermé au dedans de nous-mêmes nos justes regrets et notre respect pour sa mémoire ; mais l'aveu de ce que nous lui devons nous est trop précieux pour en laisser le soin à d'autres. Bienfaiteur de l'humanité par ses écrits , il a daigné l'être aussi de cet ouvrage : et notre reconnoissance ne veut que tracer quelques lignes au pied de sa statue.

Charles de Secondât , baron de la Brède et de Montesquieu , ancien président à mortier au parlement de Bordeaux, de l'Académie françoise, de l'Académie royale des sciences et des belles lettres de Prusse, et de la Société royale de Londres, naquit au

LETTRES l' ras V 5 ES.

ij KIOGE Di: MONTESQTflEri.

château de la Brède, près de Bordeaux, le 1 8 janvier i68f), d'une famille noble de Guienne. Son trisaïeul, Jean de Secondât, maître-d'hotel de Henri II, roi de Navarre , et ensuite de Jeanne, fille de ce roi, {{ui épousa Antoine de Bourbon, acquit la terre de Montesquieu d'une somme de 10,000 livres, que cette princesse lui donna par un acte authentique , en récompense de sa probité et de ses services. Henri III, roi de Navarre, depuis Henri lY, roi de France, érigea en baronnie la terre de Montesquieu en faveur de Jacob de Secondât, fils de Jean, d'abord gentilhomme ordinaire de la chambre de ce prince , et ensuite mestre-de-camp du régiment de Châtillon. Jean Gaston de Secondât, son second fils , ayant épousé la fille du premier président du parlemient de Bordeaux, acquit dans cette compagnie une charge de président à mortier. Il eut plusieurs enfants, dont un entra dans le service, s'y distingua, et le quitta de fort bonne heure : ce fut le père de Charles de Secondât, auteur de V Esprit des Lois. Ces détails paroîtront peut-être déplacés à la tête de l'éloge d'un philosophe dont le nom a si peu besoin d'ancêtres ; mais n'envions point à leur mémoire l'éclat que ce nom répand sur elle.

Les succès de l'enfance, présage quelquefois si trompeur , ne le furent point dans Charles de Set^ondat : il annonça de bonne heure ce qu'il devoit être, et son père donna tous ses soins à cultiver ce génie naissant, objet de son espérance et de sa tendresse. Dès l'âge de vingt ans, le jeune Montesquieu

ÉLOGE DE MOKÏESQUIF.U. iij

pi dparoit déjà les matériaux de {'Esprit des Ijois , par un extrait raisonné des immenses volumes qui composent le corps du droit civil : ainsi autrefois Newton avoit jeté dès sa première jeunesse les fondements des ouvrages qui l'ont rendu immortel. Cependant l'étude de la jurisprudence, quoique moins aride pour M. de Montesquieu que pour la plupart de ceux qui s'y livrent, parce qu'il la cultivoit en philosophe , ne suffîsoit pas à l'étendue et à l'activité de son génie : il approfondissoit dans le même temps des matières encore plus importantes et plus délicates ^, et les discutoit dans le silence avec la sagesse, la décence et l'équité qu'il a depuis montrées dans ses ouvrages.

Un oncle paternel , président à mortier au parlement de Bordeaux , juge éclairé et citoyen vertueux , l'oracle de sa compagnie et de sa province , ayant perdu un fils unique , et voulant conserver dans son corps l'esprit d'élévation qu'il avoit tâché d'y répandre, laissa ses biens et sa charge à M. de Montesquieu. Il étoit conseiller au parlement de Bordeaux depuis le 24 février 1 7 1 4 ? et fut reçu président à mortier le i3 juillet 1716. Quelques années après, en 1722, pendant la minorité du roi, sa compagnie le chargea de présenter des remontrances à l'occasion du nouvel impôt. Placé entre le trône et le peuple , il remplit, en sujet respectueux, et en magistrat plein

« C'étoit un ouvrage eu forme de lettres , dont le but étoit de prouver que l'idolâtrie de la plupart des païens ne paroissoit pas mériter une damnation éternelle. ( Aofe de d' Jlemhet-t.)

!▼ liLOGE DE MONTESQUirU.

de courage, l'emploi si noble et si peu envié de tau*e parvenir au souverain le cri des malheureux ; et la misère pul)li({ue, représentée avec autant d'habileté que de force, obtint la justice qu'elle demandoit. Ce succès, il est vrai, par malheur pour l'état bien plus que pour lui , fut aussi passager que s'il eût été injuste ; à peine la voix des peuples eut-elle cessé de se faire entendre, que l'impôt supprimé fut remplacé par un autre : mais le citoyen avoit fait son devoir.

Il fut reçu le 3 avril l'jiS dans l'académie de Bordeaux, qui ne faisoit que de naître. Le goût pour la musique et pour les ouvrages de pur agrément avoit d'abord rassemblé les membres qui la formoient. M. de Montesquieu crut avec raison que l'ardeur naissante et les talents de ses confrères pourroient s'exercer avec encore plus d'avantage sur les objets de la physique. Il étoit persuadé que la nature , si digne d'être observée partout, trouvoit aussi partout des yeux dignes de la voir ; qu'au contraire les ouvrages de goût ne souffrant point de médiocrité, et la capitale étant en ce genre le centre des lumières et des secours , il étoit trop difficile de rassembler loin d'elle un assez grand nombre d'écrivains distingués. Il regardoit les sociétés de bel esprit, si étrangement multipliées dans nos provinces, comme une espèce, ou plutôt comme une ombre de luxe littéraire, qui nuit à l'opulence réelle , sans même en offrir l'apparence. Heureusement M. le duc de la Force, par un prix qu'il venoit de fonder à Bordeaux , avoit secondé des vues si éclairées et si justes. On jugea qu'une expé-

rience bien faite seroit préférable à un discours foible ou à un mauvais poëme ; et Bordeaux eut une académie des sciences.

M. de Montesquieu , nullement empressé de se montrer au public, sembloit attendre, selon l'expression d'un grand génie, un âge mûr pour écrire. Ce no fut qu'en 1 72 1 , c'est-à-dire âgé de trente - deux ans , qu'il mit au jour les Lettres persanes. Le Siamois des Amusements sérieux et comiques pouvoit lui en avoir fourni l'idée : mais il surpassa son modèle.'J^a peinture des mœurs orientales, réelles ou supposées, de l'orgueil et du flegme de l'amour asiatique ,][ n'est que le moindre objet de ces lettres; elle n'y sert pour ainsi dire que de prétexte à une^ satire fine de nos mœurs, et à des matières importantes que l'auteur approfondit en paroissant glisser sur elles. Dans cette espèce de tableau mouvant Usbek expose surtout avec autant de légèreté que d'énergie ce qui a le plus frappé parmi nous ses yeux pénétrants ; notre habitude de traiter sérieusement les choses les plus futiles,^ et de tourner les plus importantes en plaisanterie;-^ nos conversations si bruyantes et si frivoles^ notre ennui dans le sein du plaisir même; nos préjugés et nos actions en contradiction continuelle avec nos lumières ; tant d'amour pour la gloire joint à tant de respect pour l'idole de la faveur; nos courtisans si rampants et si vains; notre politesse extérieure, et notre mépris réel pour les étrangers, ou notre prédilection affectée pour eux ; la bizarrerie de nos goûts, qui n'a rien au dessous d'elle que l'empressement de

VJ ilOGL Dt MO.MfSQUIEU.

toute l'Europe à les adopter ; notre dédain barbare pour deux des plus respectables occupations d'un citoyen , le commerce et la magistrature; (410s disputes littéraires, si vives et si inutiles j notre fureur d'écrire avant que de penser, et de juger avant que de connoître^A cette peinture vive, mais sans fiel, il oppose, dans l'apologue des Troglodytes , le tableau d'un peuple vertueux, devenu sage par le malheur; morceau digne du portique. Ailleurs il montre la philosophie , long- temps étouffée, reparoissant tout à coup, regagnant par ses progrès le temps qu'elle a perdu , pénétrant jusque chez les Russes à la voix d'un génie qui l'appelle, tandis que chez d'autres peuples de l'Europe la superstition, semblable à une atmosphère épaisse, empêche la lumière qui les environne de toutes parts d'arriver jusqu'à eux. Enfin , par les principes qu'il établit sur la nature des gouvernements anciens et modernes, il présente le germe de ses idées lumineuses, développées depuis par l'auteur dans son grand ouvrage.

Ces différents sujets, privés aujourd'hui des grâces de la nouveauté qu'ils avoient dans la naissance des Lettres persanes , y conserveront toujours le mérite du caractère original qu'on a su leur donner : mérite d'autant plus réel qu'il vient ici du génie seul de l'écrivain , et non du voile étranger dont il s'est couvert ; car Usbek a pris durant son séjour en France non seulement une connoissance si parfaite de nos mœurs , mais une si forte teinture de nos manières mêmes, que son style fait souvent oublier son pays.

Él,OGE DE MONTi:SQUltlT. VI]

Ce léger défaut de vraisemblance peut n'être pas sans dessein et sans adresse : en relevant nos ridicules et «os vices, il a voulu sans doute aussi rendre justice à nos avantages. Il a senti toute la fadeur d'un élogo direct; et il nous a plus finement loués, en prenant si souvent notre ton pour médire plus agréablement de nous.

Malgré le succès de cet ouvrage, M. de Montesquieu ne s'en étoit point déclaré ouvertement l'auteur. Peut-être croyoit-il échapper plus aisément par ce moyen à la satire littéraire qui épargne plus volontiers les écrits anonymes , parce que c'est toujours la personne, et non l'ouvrage, qui est le but de ses traits, Peut-être craignoit-il d'être attaqué sur le prétendu contraste des Lettres persanes avec l'austérité de sa place : espèce de reproche, disoit-il, que les critiques ne manquent jamais, parce qu'il ne demande aucun effort d'esprit. Mais son secret étoit découvert, et déjà le public le montroit à l'Académie françoise. L'événement fît voir combien le silence de M. de Montesquieu avoit été sage. Usbek s'exprime quelquefois assez librement, non sur le fond du christianisme , mais sur des matières que trop de personnes affectent de confondre avec le christianisme même ; ^^sur l'esprit de persécution dont tant de chrétiens ont été animés ; sur les usurpations temporelles de la puissance ecclésiastique; sur la multiplication excessive des monastères, qui enlèvent des sujets à l'état sans donner à Dieu des adorateurs; sur quelques opinions qu'on a vainement tenté d'ériger en dogmes;

viij tLOÛt UL MONTESQUIEU.

sur nos disputes de religion, toujours violentes, et souvent funestes. S'il paroît toucher ailleurs à des questions plus délicates et qui intéressent de plus près la religion chrétienne, ses réflexions, appréciées avec justice, sont en effet très favorables à la révélation, puisqu'il se borne à montrer combien la raison humaine abandonnée à elle-même est peu éclairée sur ces objets. Enfin, parmi les véritables lettres de M. de Montesquieu, l'imprimeur étranger en avoit inséré quelques unes d'une autre main, et il eût fallu du moins , avant que de condamner l'auteur, démêler ce qui lui appartenoit en propre. Sans égard à ces considérations , d'un coté la haine sous le nom de zèle, de l'autre le zèle sans discernement ou sans lumières, se soulevèrent et se réunirent contre les Lettres persanes. Des délateurs , espèce d'hommes dangereuse et lâche, que même dans un gouvernement sage on a quelquefois le malheur d'écouter, alarmèrent, par un extrait infidèle, la piété du ministère. M. de Montesquieu, par le conseil de ses amis, soutenu de la voix publique, s'étant présenté pour la place de l'Académie française vacante par la mort de M. de Sacy, le ministre ^ écrivit à cette compagnie que sa majesté ne donneroit jamais son agrément à l'auteur des Lettres persanes; qu'il n'a voit point lu ce livre, mais que des personnes en qui il avoit confiance lui en avoient fait connoître le poison et le danger. M. de Montesquieu sentit le coup qu'une pareille accusation pouvoit porter à sa personne, a sa

' M. le cardinal de Fleury.

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famille, à la tranquillité de sa vie. Il n'attachoit pas assez de prix aux honneurs littéraires ni pour les rechercher avec avidité, ni pour affecter de les dédaigner quand ils se présentoient à lui , ni enfin pour en regarder la simple privation comme un malheur ; mais l'exclusion perpétuelle, et surtout les motifs de l'exclusion, lui paroissoient une injure. Il vit le ministre, lui déclara que, par des raisons particulières, il n'avouoit point les Lettres persanes , mais qu'il étoit encore plus éloigné de désavouer un ouvrage dont il croyoit n'avoir point a rougir, et qu'il devoit être jugé d'après une lecture, et non sur une délation. Le ministre prit enfin le parti par oii il auroit dû commencer; il lut le livre, aima l'auteur, et apprit à mieux placer sa confiance. L'Académie françoise ne fut point privée d'un de ses plus beaux ornements: et la France eut le bonheur de conserver un sujet que la superstition ou la calomnie étoient prêtes à lui faire perdre; car M. de Montesquieu avoit déclaré au gouvernement qu'après l'espèce d'outrage qu'on alloit lui faire, il iroit chercher chez les étrangers, qui lui tendoient les bras, la sûreté, le repos, et peutêtre les récompenses qu'il auroit dû espérer dans son pays. La nation eût déploré cette perte , et la honte en fût pourtant retombée sur elle.

Feu M. le maréchal d'Estrées , alors directeur de l'Académie françoise , se conduisit dans cette circonstance en courtisan vertueux et d'une ame vraiment élevée : il ne craignit ni d'abuser de son crédit, ni de le compromettre; il soutint son ami, et justifia

X ELOGE 1)K xMONTESQUIEU.

Socrate. Ce trait do courage, si précieux aux lettres, si (ligne d'avoir aujourd'hui des imitateurs, et si honorable h la mémoire de M. le maréchal d'Estrées , ii'auroit pas dû être oublié dans son éloge.

M. de Montesquieu fut reçu le 24 janvier 1728. Son discours est un des meilleurs qu'on ait prononcés dans une pareille occasion : le mérite en est d'autant plus grand que les récipiendaires, gênés jusqu'alors par ces formules et ces éloges d'usage auxquels une espèce de prescription les assujettit, n'a voient encore osé franchir ce cercle pour traiter d'autres sujets , ou n'avoient point pensé du moins à les y renfermer. Dans cet état même de contrainte il eut l'avantage de réussir. Entre plusieurs traits dont brille son discours' on reconnoîtroit l'écrivain qui pense, au seul portrait du cardinal de Richelieu, qui apprit à la France le secret de ses forces , et a F Espagne celui de sa faiblesse ; qui dta h F Allemagne ses chaînes , et lui en donna de nouvelles. Il faut admirer M. de Montesquieu d'avoir su vaincre la difficulté de son sujet, et pardonner à ceux qui n'ont pas eu le même succès.

Le nouvel académicien étoit d'autant plus digne de ce titre qu'il avoit peu de temps auparavant renoncé à tout autre travail pour se livrer entièrement à son génie et à son goût. Quelque importante que fût la place qu'il occupoit, avec quelques lumières et quelque intégrité qu'il en eût rempli les devoirs, il sentoit qu'il y avoit des objets plus dignes d'occuper

' Il se trouve dans les OEurrcs diverses.

lÎLOGt DE MONTESQUIKL'. XJ

ses talents, qu'un citoyen est redevable à sa nation et à Thumanité de tout le bien qu'il peut leur faire, et qu'il seroit plus utile à l'une et à l'autre en les éclairant par ses écrits, qu'il ne pouvoit l'être en discutant quelques contestations particulières dans l'obscurité. Toutes ces réflexions le déterminèrent à vendre sa cliarge. Il cessa d'être magistrat, et ne fut plus qu'bomme de lettres.

Mais, pour se rendre utile par ses ouvrages aux différentes nations, il étoit nécessaire qu'il les connût. Ce fut dans cette vue qu'il entreprit de'voyager. Son but étoit d'examiner partout le pliysique et le moral; d'étudier les lois et la constitution de cbaque pays; de visiter les savants, les écrivains, les artistes célèbres; de chercher surtout ces hommes rares et singuliers dont le commerce supplée quelquefois à plusieurs années d'observations et de séjour. M. de Montesquieu eût pu dire comme Démocrite : «Je n'ai rien « oublié pour m'instruire ; j'ai quitté mon pays et ce couru l'univers pour mieux connoître la vérité; j'ai « vu tous les personnages illustres de mon temps.» Mais il y eut cette différence entre le Démocrite françois et celui d'Abdère, que le premier voyageoit pour instruire les hommes, et le second pour s'en moquer.

Il alla d'abord à Vienne, où il vit souvent le célèbre prince Eugène. Ce héros, si funeste à la France (à laquelle il auroit pu être si utile), après avoir balancé la fortune de Louis XIV et humilié la fierté ottomane, vivoit sans faste durant la paix, aimant et cultivant les lettres dans une cour où elles sont peu

Xlj lÎLOGi: UK MONTESQUIEU.

en honneur', ot donnant à ses maîtres l'exemple de les protéger. M. de Montesquieu crut entrevoir dans ses discours cjuelqucs restes d'intérêt pour son ancienne patrie. Le prince Eugène^ en laissoit voir surtout autant que le peut faire un ennemi sur les suites funestes de cette division intestine qui trouble depuis si long-temps l'église de France : l'homme d'état en prévoyoit la durée et les effets, et les prédit au philosophe.

M. de Montesquieu partit de Vienne pour voir la Hongrie, contrée opulente et fertile, habitée par une nation fière et généreuse, le fléau de ses tyrans et l'appui de ses souverains. Comme peu de personnes connoissent bien ce pays, il a écrit avec soin cette partie de ses voyages.

D'Allemagne il passa en Italie. Il vit à Venise le fameux Law, à qui il ne restoit de sa grandeur passée que des projets heureusement destinés à mourir dans sa tête, et un diamant qu'il engageoit pour jouer aux jeux de hasard. Un jour la conversation rouloit sur le fameux système que Law avoit inventé, époque de tant de malheurs et de fortunes, et surtout d'une dé-

' Quelques Allemands ont pris très mal à propos ces paroles pour une injure. L'amour des hommes est un devoir dans les princes : l'amour des lettres est un goût qu'il leur est permis de ne pas avoir. (Noie de d'Alembert.)

* Le prince Eugène lui demanda un jour en quel état étoient les affaires de la constitution en France. M. de Montesquieu lui répondit que le ministère prenoit des mesures pour éteindre peu à peu le jansénisme , et que dans quelques années il n'en seroit plus question. • Vous n'en sortirez jamais , dit le prince : le feu roi s'est laissé en- " gager dans une affaire dont son arrière-petit- fils ne verra pas la fin. » {Élos-e manuscr'if rie M de. Montesquieu, par M. de Secondai, son fdj. )

tLOGE DE MONTESQUIEU. aUJ

pravation remarquable dans nos mœurs. Comme le parlement de Paris, dépositaire immédiat des lois dans les temps de minorité, avoit fait éprouver au ministre écossois quelque résistance dans cette occasion, M. de Montesquieu lui demanda pourquoi on n'avoit pas essayé de vaincre cette résistance par un moyen presque toujours infaillible en Angleterre, par le grand mobile des actions des bommes, en un mot par l'argent. « Ce ne sont pas, répondit Law, des gé- « nies aussi ardents et aussi généreux que mes com- « patriotes ; mais ils sont beaucoup plus incorrup- « tibles. » Nous ajouterons, sans aucun préjugé de vanité nationale, qu'un corps libre pour quelques instants doit mieux résister à la corruption que celui qui l'est toujours; le premier, en vendant sa liberté, la perd; le second ne fait pour ainsi dire que la prêter, et l'exerce même en l'engageant. Ainsi les circonstances et la nature du gouvernement font les vices et les vertus des nations.

Un autre personnage non moins fameux, que M. de Montesquieu vit encore plus souvent à Venise, fut le comte de Bonneval. Cet homme , si connu par ses aventures, qui n'étoient par encore à leur terme, et flatté de converser avec un juge digne de l'entendre, lui fai soit avec plaisir le détail singulier de sa vie, le récit des actions militaires ou il s'étoit trouvé, le portrait des généraux et des ministres qu'il avoit connus. M. de Montesquieu se rappeloit souvent ces conversations, et en racontoit différents traits à ses amis.

Il alla de Venise à Rome. Dans cette ancienne

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