‹ Œuvres de Montesquieu (volume 3)Chapitre 41 sur 168 · USBEK A ROXANE · texte numérisé non relu

USBEK A ROXANE

Au sérail d'Ispahan.

Que VOUS êtes heureuse, Roxane, d'être dans le doux pays de Perse, et non pas dans ces climats empoisonnés oii l'on ne connoît ni la pudeur ni la vertu ! Que vous êtes heureuse ! Vous vivez dans mon sérail comme dans le séjour de l'innocence, inaccessible aux attentats de tous les humains : vous vous trouvez avec joie dans une heureuse impuissance de faillir: jamais homme ne vous a souillée de ses regards lascifs : votre beau-père

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même, dans la liberté des festins, n a jamais vu votre belle bouche*, vous n'avez jamais manqué de vous attacher un bandeau sacré pour la couvrir. Heureuse Roxane! quand vous avez été à la campagne, vous avez toujours eu des eunuques qui ont marché devant vous pour donner la mort à tous les téméraires qui n'ont pas fui votre vue. Moi-même, à qui le ciel vous a donnée pour faire mon bonheur, quelle peine n'ai-je pas eue pour me rendre maître de ce trésor que vous défendiez avec tant de constance! Quel chagrin pour moi dans les

)remiers jours de notre mariage de ne pas vous voir! et quelle impatience quand je vous eus vue! Vous ne la satisfaisiez pourtant pas ; vous l'irritiez au contraire par les refus obstinés d'une pudeur alarmée : vous me confondiez avec tous ces hommes à qui vous vous cachez sans cesse. Vous souvientil de ce jour où je vous perdis parmi vos esclaves, qui me trahirent et vous dérobèrent à mes recherches? Vous souvient -il de cet autre où, voyant vos larmes impuissantes, vous employâtes l'autorité de votre mère pour arrêter les fureurs de mon amour? Vous souvient-il, lorsque toutes les ressources vous manquèrent , de celles que vous trouvâtes dans votre courage? vous prîtes un poignard et menaçâtes d'immoler un époux qui vous aimoit, s'il continuoit à exiger de vous ce que vous chérissiez plus que votre époux même.

LETTRES PF.RSAXrS. G I

Deux mois se passèrent dans ce combat de l'îjimour et de la vertu. Vous pcVxissâtes trop loin vos'chastes scrupules : vous ne vous rendîtes pas même après avoir été vaincue : vous défeïdîtes jusqu'à la dernière extrémité une virgiriilé mourante: voj^is tne regardâtes comme im ennéthi qui vous avt3it fait un outrage, non pas comme un épouxvqui vous avoit aimée : vous fûtes plus de trois è^is que vous n'osiez me regarder sans rougir: votre air confus sembloit me reprocher l'avantage que j'avois pris. Je n'avois pas même une possession tranquille; vous me dérobiez tout ce que vous pouviez de ces charmes et de ces grâces; et j'étois enivré des plus grandes faveurs sans avoir obtenu les moindres.

Si vous aviez été élevée dans ce pays-ci, vous n'auriez pas été si troublée. Les femmes y ont perdu toute retenue : elles se présentent devant les hommes à visage découvert, comme si elles vouloient demander leur défaite; elles les cherchent de leurs regards; elles les voient dans les mosquées, les promenades, chez elles-mêmes; l'usage de se faire servir par des eunuques leur est inconnu. Au lieu de cette noble simplicité et de cette aimable pudeur qui règne parmi vous , on voit une impudence brutale à laquelle il est impossible de s'accoutumer.

Oui, Roxane, si vous étiez ici, vous vous sen-

tiriez outragée dans l'affreuse ignominie ou votre sexe est descendu ; vous fuiriez ces abominables lieux , et vous soupireriez pour cette douce retraite où vous trouvez l'innocence, où vous êtes sûre de vous-même , où nul péril ne vous fait trembler, où enfin vous pouvez m'ai mer sans craindre de perdre jamais l'amour que vous me devez. , Quand vous relevez l'éclat de votre teint par les plus belles couleurs ; quand vous vous parfumez tout le corps des essences les plus précieuses; quand vous vous parez de vos plus beaux habits ; quand vous cherchez à vous distinguer de vos compagnes par les grâces de la danse et par la douceur de votre chant, que vous combattez gracieusement avec elles de charmes , de douceur et d'enjouement, je ne puis pas m'imaginer que vous ayez d'autre objet que celui de me plaire : et quand je vous vois rougir modestement, que vos regards cherchent les miens , que vous vous insinuez dans mon cœur par des paroles douces et flatteuses , je ne saurois, Roxane, douter de votre amour.

Mais que puis-je penser des femmes d'Europe? L'art de composer leur teint , les ornements dont elles se parent, les soins qu'elles prennent de leur personne, le désir continuel de plaire qui les occupe, sont autant de taches faites à leur vertu et d'outrages à leurs époux.

LETTRES PERSAM.S. G3

Ce n'est pas, Roxane, que je pense qu'elles poussent l'attentat aussi loin qu'une pareille conduite devroit le faire croire, et qu'elles portent la débauche à cet excès horrible, qui fait frémir, de violer absolument la foi conjugale. Il y a bien peu de femmes assez abandonnées pour aller jusque là : elles portent toutes dans leur cœur un certain caractère de vertu qui y est gravé, que la naissance donne et que l'éducation affoiblit, mais ne détruit pas. Elles peuvent bien se relâcher des devoirs extérieurs que la pudeur exige, mais, quand il s'agit de faire les derniers pas , la nature se révolte. Aussi quand nous vous enfermons si étroitement , que nous vous faisons garder par tant d'esclaves , que nous gênons si fort vos désirs lorsqu'ils volent trop loin , ce n'est pas que nous craignions la dernière infidélité, mais c'est que nous savons que la pureté ne sauroit être trop grande , et que la moindre tache peut la corrompre.

Je vous plains, Roxane. Votre chasteté, si longtemps éprouvée , méritoit un époux qui ne vous eût jamais quittée, et qui pût lui-même réprimer les désirs que votre seule vertu sait soumettre.

De Paris, le 7 de la lune de Regeb, 17 12.

t>4 I.I'TTIIES PEHSANF.S.

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