‹ Œuvres de Montesquieu (volume 3)Chapitre 47 sur 168 · LETTRE XXXII · texte numérisé non relu

LETTRE XXXII

RICA A***

J'allai l'autre jour voir une maison où Ton entretient environ trois cents personnes assez pauvrement. J'eus bientôt fait, car l'église et les bâtiments ne méritent pas d'être regardés. Ceux qui sont dans cette maison étoient assez gais : plusieurs d'entre eux jouoient aux cartes ou à d'autres jeux que je ne connois point. Comme je sortois, un de ces hommes sortoit aussi, et m'ayant entendu demander le chemin du INIarais , qui est le quartier le plus éloigné de Paris : J'y vais, me dit-il, et je vous y conduirai; suivez-moi. Il me mena à merveille , me tira de tous les embarras , et me sauva adroitement des carrosses et des voitures. Nous étions prêts d'arriver, quand la curiosité me prit: Mon bon ami, lui dis-je, ne pourrois-je point savoir qui vous êtes? Je suis aveugle , monsieur, me répondit-il. Comment ! lui dis-je, vous êtes aveugle ! Et que ne priiez-vous

cet honnête homme qui jouoit aux cartes avec vous (le nous conduire? Il est aveui^le aussi, me répondit-il : il y a quatre cents ans que nous sommes trois cents aveugles dans cette maison où vous m'avez trouvé. Mais il faut que je vous quitte : voilà la rue que vous demandiez : je vais me mettre dans la foule; j'entre dans cette église, où, je vous jure, j'embarrasserai phis les gens qu'ils ne m'embarrasseront.

De Paris, le 17 de la luue de Chalval, 1712.

LETTRE XXXllI.

US15EK A RHÉDI

A Venise.

Le vin est si cher à Paris par les impots que l'on y met , qu'il semble qu'on ait entrepris d'y faire exécuter les préceptes du divin Alcoran qui défend d'en boire.

Lorsque je pense aux funestes effets de cette liqueur, je ne puis m'empécher de la regarder comme le présent le plus redoutable que la nature ait fait aux hommes. Si quelque chose a flétri la vie et la réputation de nos monarques, c'a été leur intempérance ; c'est la source la plus empoisonnée de leurs injustices et de leurs cruautés.

Je le (lirai à la honte des hommes : la loi interdit à nos princes l'usage du vin, et ils en boivent avec un excès qui les dégrade de l'humanité même; cet usageau contraire est permis aux princes chrétiens, et on ne remarque pas qu'il leur fasse faire aucune faute. L'esprit humain est la contradiction même. Dans ime débauche licencieuse on se révolte avec fureur contre les préceptes; et la loi, faite pour nous rendre plus justes, ne sert souvent qu'à nous rendre plus coupables.

Mais quand je désapprouve l'usage de cette liqueur qui fait perdre la raison, je ne condamne pas de même ces boissons qui l'égaient. C'est la sagesse des Orientaux de chercher des remèdes contre la tristesse avec autant de soin que contre les maladies les plus dangereuses. Lorsqu'il arrive quelque malheur à un Européen , il n'a d'autre ressource que la lecture d'un philosophe qu'on appelle Sénèque : mais les Asiatiques , plus sensés qu'eux et meilleurs physiciens en cela , prennent des breuvages capables de rendre l'homme gai, et de charmer le souvenir de ses peines.

Il n'y a rien de si affligeant que les consolations tirées de la nécessité du mal, de l'inutilité des remèdes, de la fatalité du destin, de l'ordre de la providence, et du malheur de la condition humaine. C'est se moquer de vouloir adoucir un mal par la considération que Ton est né misérable; il vaut bien

^h T.F.TTRrS PF.RSANr.S.

mieux enlever Tesprit hors de ses réflexions , et traiter l'homme comme sensible, au lieu de le traiter comme raisonnable.

L'ame, unie avec le corps, en est sans cesse tyrannisée. Si le mouvement du sang est trop lent, si les esprits ne sont pas assez épurés , s'ils ne sont pas en quantité suffisante, nous tombons dans l'accablement et dans la tristesse; mais si nous prenons des breuvages qui puissent changer cette disposition de notre corps , notre ame redevient capable de recevoir des impressions qui l'égaient, et elle sent un plaisir secret de voir sa machine reprendre , pour ainsi dire , son mouvement et sa vie.

De Paris, le -25 de la lune de Zilcadé, 17 13.

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