‹ Œuvres de Montesquieu (volume 3)Chapitre 63 sur 168 · NARGUM, ENVOYÉ DE PERSE EN MOSCOVIE, A USBEK · texte numérisé non relu

NARGUM, ENVOYÉ DE PERSE EN MOSCOVIE, A USBEK

A Paris.

On m'a écrit d'Ispahan que tu avois quitté la Perse, et que tu étois actuellement à Paris. Pourquoi faut-il que j'apprenne de tes nouvelles par d'autres que par toi ?

Les ordres du roi des rois me retiennent depuis cinq ans dans ce pays-ci, où j'ai terminé plusieurs négociations importantes.

Tu sais que le czar est le seul des princes chrétiens dont les intérêts soient mêlés avec ceux de la Perse, parce qu'il est ennemi des Turcs comme nous.

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Son empire est plus grand que le notre , car on compte mille lieues depuis Moscow jusqu'à la dernière place de ses états du côté de la Chine.

Il est le maître absolu de la vie et des biens de ses sujets, qui sont tous esclaves, à la réserve de quatre familles. Le lieutenant des prophètes, le roi des rois, qui a le ciel pour marche-pied, ne fait pas un exercice plus redoutable de sa puissance.

A voir le climat affreux de la Moscovie , on ne croiroit jamais que ce fût une peine d'en être exilé : cependant, dès qu'un grand est disgracié, on le relègue en Sibérie.

Comme la loi de notre prophète nous défend de boire du vin, celle du prince le défend aux Moscovites.

Us ont une manière de recevoir leurs hôtes qui n'est point du tout persane. Dès qu'un étranger entre dans une maison, le mari lui présente sa femme : l'étranger la baise ; et cela passe pour une politesse faite au mari.

Quoique les pères, au contrat de mariage de leurs filles, stipulent ordinairement que le mari ne les fouettera pas , cependant on ne sauroit croire combien les femmes moscovites aiment ' à être battues : elles ne peuvent comprendre qu'elles possèdent le cœur de leur mari s'il ne les bat

* Ces mœurs sont changées.

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comme il faut. Une conduite opposée de sa part est une marque d'indifférence impardonnable. Voici une lettre que l'une d'elles écrivit dernièrement à sa mère :

Ma chère MÈRE,

« Je suis la plus malheureuse femme du monde : « il n'y a rien que je n'aie fait pour me faire aimer « de mon mari, et je n'ai jamais pu y réussir. Hier « j'avois mille affaires dans la maison; je sortis, et « je demeurai tout le jour dehors: je crus , à mon « retour, quil me battroit bien fort; mais il ne « me dit pas un seul mot. Ma sœur est bien autre- « ment traitée; son mari la bat tous les jours; « elle ne peut pas regarder un homme qu'il ne a l'assomme soudain : ils s'aiment beaucoup aussi , « et ils vivent de la meilleure intelligence du a monde.

« C'est ce qui la rend si fière ; mais je ne lui douce nerai pas long -temps sujet de me mépriser. J'ai « résolu de me faire aimer de mon mari à quelque « prix que ce soit : je le ferai si bien enrager qu'il « faudra bien qu'il me donne des marques d'amitié. « Il ne sera pas dit que je ne serai pas battue, et « que je vivrai dans la maison sans que l'on pense « à moi. La moindre chiquenaude qu'il me don- « nera, je crierai de toute ma force, afin qu'on « s'imagine qu'il y va tout de bon; et je crois que

laa LETTRES PERSANES.

« si quelque voisin venoit au secours , je l'étrangle- « rois. Je vous supplie, ma chère mère, de vouloir « bien représenter à mon mari qu'il me traite « d'une manière indigne. Mon père , qui est un si « honnête homme, n'agissoit pas de même; et il « me souvient, lorsque j'étois petite fdle, qu'il me « sembloit quelquefois qu'il vous aimoit trop. Je « vous embrasse, ma chère mère. »

Les Moscovites ne peuvent point sortir de l'empire , fut-ce pour voyager. Ainsi, séparés des autres nations par les lois du pays , ils ont conservé leurs anciennes coutumes avec d'autant plus d'attachement qu'ils ne croyoient pas qu'il fût possible d'en avoir d'autres.

Mais le prince qui règne à présent a voulu tout changer : il a eu de grands démêlés avec eux au sujet de leur barbe : le clergé et les moines n'ont pas moins combattu en faveur de leur ignorance.

Il s'attache à faire fleurir les arts , et ne néglige rien pour porter dans l'Europe et l'Asie la gloire de sa nation, oubliée jusqu'ici, et presque uniquement connue d'elle-même.

Inquiet et sans cesse agité , il erre dans ses vastes états , laissant partout des marques de sa sévérité naturelle.

Il les quitte comme s'ils ne pouvoient le contenir, et va chercher dans l'Europe d'autres provinces et de nouveaux royaumes.

LETTRES PERSANES. Ia3

Je t'embrasse, mon cher Usbek. Donne-moi de tes nouvelles , je te conjure.

De Moscow, le 2 de la lune de Chalval , 1713.

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