rFlTllES PERSA.NES
tléterniiiier. Souvent même elle ne le fait que pour Taire usage de sa liberté; de manière que Dieu ne peut voir cette détermination par avance ni dans Faction de l'a me ni dans l'action que les objets font sur elle.
Comment Dieu pourroit-il prévoir les choses qui dépendent de la détermination des causes libres? il ne pourroit les voir que de deux manières; par conjecture, ce qui est contradictoire avec la prescience infinie : ou bien il les verroit comme des effets nécessaires qui suivroient infailliblement d'une cause qui les produiroit de même , ce qui est encore plus contradictoire; car l'ame seroit libre parla supposition; et, dans le fait, elle ne le seroit pas plus qu'une boule de billard n'est libre de se remuer lorsqu'elle est poussée par une autre.
Ne crois pas pourtant que je veuille borner la scifence de Dieu. Comme il fait agir les créatures à sa fantaisie , il connoît tout ce qu'il veut connoître. Mais, quoiqu'il puisse voir tout, il ne se sert pas toujours de cette faculté; il laisse ordinairement à la créature la faculté d'agir ou de ne pas agir, pour lui laisser celle de mériter ou de démériter : c'est pour lors qu'il renonce au droit qu'il a d'agir sur elle et de la déterminer. Mais quand il veut savoir quelque chose il le sait toujours, parce qu'il n'a qu'à vouloir qu'elle arrive
LETTRES Pi IIS A NES. ijq
comme il la voit, et déterminer les créatures conformément à sa volonté. C'est ainsi qu'il tire ce qui doit arriver du nombre des choses purement possibles, en fixant par ses décrets les déterminations futures des esprits, et les privant de la puissance qu'il leur a donnée d'agir ou de ne pas agir.
Si l'on peut se servir d'une comparaison dans une chose qui est au dessus des comparaisons , un monarque ignore ce que son ambassadeur fera dans une affaire importante; s'il le veut savoir, il n'a qu'à lui ordonner de se comporter d'une telle manière, et il pourra assurer que la chose arrivera comme il la projette.
L'Alcoran et le livre des Juifs s'élèvent sans cesse contre le dogme de la prescience absolue : Dieu y paroît partout ignorer la détermination future des esprits; et il semble que ce soit la première vérité que Moïse ait enseignée aux hommes.
Dieu met Adam dans le paradis terrestre à condition qu'il ne mangera point d'un certain fruit : précepte absurde dans un être qui connoîtroit les déterminations futures des âmes; car enfin un tel être peut-il mettre des conditions à ses grâces sans les rendre dérisoires ? C'est comme si un homme qui auroit su la prise de Bagdad disoit à un autre : Je vous donne cent tomans si Bagdad n'est pas pris. Ne feroit-il pas là une bien mauvaise plaisanterie ?
l8o LF.TTRES PERSANES.
Mon cher Rhédi, pourquoi tant de philosophie ? Dieu est si haut que nous n'apercevons pas même ses nuages : nous ne le connoissons bien que dans ses préceptes. Il est immense, spirituel, infini. Que sa grandeur nous ramène à notre foiblesse. S'humilier toujours, c'est l'adorer toujours.
De Paris, le dernier de la lune de Chahban, 1714.